‹ En celluleChapitre 8 sur 8 · Liberté.

Liberté.

Pouvant à peine soutenir ma tête qui retombait sur ma poitrine malade, je vaguais un soir dans ma cellule en tremblant de fièvre. Tout à coup, j’entendis derrière ma porte la voix de tonnerre du directeur :

— Dépêche-toi de les apporter, racaille !

La porte s’ouvre avec fracas et le directeur, tout rayonnant, m’annonce que je vais être mis en liberté.

— Tout de suite, à l’instant même ? fais-je d’une voix telle que mon geôlier se met à sourire avec condescendance.

— Eh, oui, à l’instant même ! Voici vos habits, signez-m’en un reçu.

Un quart d’heure plus tard, je n’avais plus que le ciel au-dessus de moi. La première chose que j’éprouvai fut une sensation de froid. L’hiver était en plein ; il tombait une pluie fine et glacée. Je vis passer un iswoschik dont la haridelle trottait d’une allure paresseuse. Personne dans la rue.

Cet imbécile de directeur qui me jette dehors à cette heure et par un froid pareil ! Ne pouvait-il pas attendre jusqu’au matin ? — Et si quelqu’un m’avait dit en ce moment de retourner à la prison, j’y serais rentré de bon gré pour continuer de rêver aux pastèques mûres et juteuses… Mais personne ne me dit rien de pareil. J’avais entendu se refermer derrière moi l’énorme porte de la prison, j’avais entendu le grincement de la serrure et des verrous qu’on repoussait. C’était fini — j’étais libre : la baleine de Jonas m’avait rejeté à terre, parmi mes semblables… Mes semblables ! À qui ressemblais-je, moi ?…

Lorsque je me retrouvai dans une chambre chaude et bien éclairée, quand je vis de bons meubles, des glaces, des fleurs, tout s’embrouilla dans ma tête. Pour la première fois depuis quatre ans, je revoyais des enfants, mais ils fuyaient à mon approche pour se cacher et me regarder de loin avec terreur et curiosité. Je ne reconnaissais plus ma voix, qui était devenue rauque et dure… J’avais désappris à parler ; je commençais une phrase pour m’arrêter court, oubliant les mots les plus usités ; je ne savais plus les noms de ma sœur et de mon frère… La première chose que je fis entendre ce fut des plaintes et des récriminations contre le directeur, les mains rouges, la mauvaise qualité de la nourriture en prison… Et à moi, on me parlait de nouvelles luttes, d’espérances, de bonheur à venir !

Pendant ce temps je me disais : « Pourquoi est-on venu troubler ma paix, à moi, qui déjà me trouvais bien, même là ! »

— Te voilà enfin de retour parmi nous ! me répétait pour la centième fois Warwara Nicolavna… Puis, soudain, elle se précipita vers le piano, et des accords follement joyeux retentirent. Elle était vraiment heureuse de me revoir. J’écoutais comme dans un rêve, ma tête bourdonnait… Tout à coup je sentis quelque chose de chaud me monter à la gorge. Je toussais. Un flot de sang s’échappa de ma bouche…

C’est étrange que depuis ce temps je me sens très bien : je suis gai et dispos, l’espérance ne m’abandonne plus. Mes poumons sont en très mauvais état, je le sais, mais je sais aussi que l’air natal me rendra la santé. Ah ! si je pouvais y être, au pays ! Mais il faut gagner un peu de force avant d’y retourner, car autrement ma vue ferait trop de peine à ma mère… Pauvre mère ! comme elle m’attend !

j. pavlofsky.

Nous n’avons qu’un mot à ajouter au récit qu’on vient de lire. — L’auteur, après être resté quatre années en prison, fut jugé et condamné à six mois de détention. On lui en fit grâce, en considération des quatre années de prison qu’il avait déjà subies, et il fut mis en liberté. Mais, fort peu de temps après, il fut arrêté de nouveau et, comme beaucoup d’autres jeunes gens, envoyé en exil dans une petite ville du nord de la Russie. S’y trouvant sans moyen d’existence et ne prévoyant aucune amélioration de son sort, il prit le parti de s’enfuir et le mit à exécution.

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