‹ En celluleChapitre 7 sur 8 · Hallucinations et léthargie.

Hallucinations et léthargie.

On ne me ramena pas à mon ancienne cellule ; — je fus transporté dans une nouvelle prison. C’était une reproduction exacte de la première, avec cette différence que, dans ce nouveau lieu de détention, je ne voyais plus âme qui vive, même à l’heure du repas. Ma porte ne s’ouvrait jamais. Toutes mes relations avec le personnel de la prison avaient lieu à travers un étroit guichet. Deux fois par jour il s’ouvrait et deux grosses mains rouges me tendaient une écuelle contenant ma pitance quotidienne ; après cela, j’entendais le grincement du judas s’ouvrant et se refermant… Cela se faisait pour voir si j’avais fini de manger ; quand les mains rouges s’étaient convaincues que mon dîner était terminé, elles rouvraient le guichet, se tendaient vers moi en silence, reprenaient mon écuelle vide et se retiraient en arrière comme les tentacules d’un polype gigantesque. Après le genre de vie que j’avais mené à l’infirmerie, il me parut qu’ici j’étais dans une tombe. Quand je pensais à Gratchef, mon cœur se serrait, je pleurais ; mais ces larmes étaient loin de me soulager.

Je commençais dès les premiers jours à me voir entouré de figures vivantes… Cela m’arrivait toujours lorsque j’étais couché, jamais quand j’étais debout. Les personnages qui m’apparaissaient me semblaient être entourés de grands cadres, comme ceux que les photographes mettent en montre à leurs portes. Je ne voyais que les personnes que j’avais connues à l’hôpital de la prison. Elles étaient si pleines de vie que souvent j’avais la velléité de toucher à leurs habits. Leurs regards me contemplaient et me faisaient baisser les yeux, car je pouvais à peine les supporter. Mais dès que mes paupières s’abaissaient, mes visions s’évanouissaient pour faire place à d’autres ou bien changeaient à vue d’œil en adoptant de nouvelles formes. Ceci arrivait le plus souvent à l’apparition d’un infirmier que j’avais eu en aversion à l’hôpital. Il était tout couvert d’ulcères à moitié cicatrisés et de boutons… Un jour, je l’avais vu m’apportant une bouillie de sarrasin et y trempant le doigt à plusieurs reprises pour le lécher et le tremper encore dans l’écuelle. J’avais des nausées chaque fois que cet homme apparaissait parmi mes visions. Alors il arrivait que le fantôme se transformait. Je pouvais suivre tous les détails de cette transformation. Cela commençait toujours par le nez ; il devenait nébuleux, le tout prenait une teinte d’un gris pâle d’où sortait une nouvelle face vivante qui fixait ses regards sur moi. C’était toujours les yeux que je voyais apparaître avant autre chose.

Il régnait un vrai silence de mort dans ma cellule ; je n’entendais même plus les pas du factionnaire dans le couloir, dont les dalles étaient recouvertes d’un épais tapis de feutre. Quand une mouche entrait par le vasistas toujours ouvert de ma fenêtre et se mettait à bourdonner, le bruit qu’elle faisait semblait me rompre le tympan, comme le ferait un fort roulement de tambour. Comme exprès, il venait beaucoup de mouches dans la cellule, elles étaient grosses, velues, bleues… Elles me tourmentaient tellement que je les poursuivais pendant des heures pour les prendre et les tuer.

Lorsque je me couchais, j’entendais distinctement les battements de mon cœur. Je m’endormais souvent en y prêtant l’oreille, et alors je rêvais que je causais avec mon voisin à l’aide de coups frappés à la muraille : B, k, s — B, k, s… Ah ! oui, je comprends : cela veut dire Barkass. Oui, on va sur l’eau dans les chaloupes… Ma cellule, c’est la mer bleue, les rivages en sont jaunes, ils sont formés par les murs…

La chaloupe a une voile et un aviron ; mon voisin y est assis… Il passe et repasse près du mur, il passe et repasse… il attend… Qu’attends-tu, mon pauvre voisin ?

— B, k, s… B, k, s…

Ah ! que c’est bon ! me dis-je, je ne suis plus aussi seul !… B, k, s… B, k, s…

Qui es-tu, mon cher, bien cher voisin ? m’écriais-je parfois à haute voix en rêve. Cela m’éveillait ; je me retournais d’un autre côté et j’entendais toujours sans fin : B, k, s… B, k, s…

Pendant le jour, je courais de côté et d’autre dans ma cellule ; mes pantoufles criaient : ce bruit, par une bizarrerie inexplicable, me rappelait les refrains de chansons obscènes que j’avais entendu vociférer par des ivrognes attardés dans la rue.

Je m’efforce de penser à autre chose… En vain ! Je tâche de faire cesser le dégoût que j’éprouve ; je veux me persuader que ces chants ne sont que grotesques, naïfs peut-être… Mais tout à coup une voix de fausset, aiguë et fêlée en même temps, me les crie aux oreilles en accentuant avec ironie les passages les plus ignobles… Alors j’essayais de souffrir en silence ; mais soudain un nouvel accès d’impatience me saisissait ; je jetais mes pantoufles de côté avec fureur et me mettais à courir pieds nus sur les dalles froides du plancher. Ceci faisait passer les hallucinations de l’ouïe.

Une fois, comme je courais ainsi pieds nus, je crus voir quelque chose à travers le mur de la prison. C’était quelque chose ou quelqu’un accroupi au dehors, près du rebord de la fenêtre, qui était pourtant à près de trois mètres du sol. Ma nouvelle vision ressemblait à un juif polonais… Il me guettait, il était roux, il portait son costume national ; près de lui se tenait un petit garçon tout barbouillé de crasse et qui portait aussi le labardak et la calotte juive. Chaque fois que je tournais le dos à la fenêtre, le vieux juif avançait vivement la tête et me montrait du doigt à son fils en disant : « Le voilà, le voilà ! »

J’oubliais tout et ne m’occupais plus pendant quelque temps qu’à guetter le juif de mon côté… Je me retournais parfois avec vivacité, et il me semblait voir chaque fois un peu de son kaftan, qu’il n’avait pas eu le temps de retirer.

Cette apparition n’eut lieu qu’une fois. Mais les hallucinations de l’ouïe que me causaient les grincements du cuir de mes pantoufles durèrent au moins pendant deux mois ; avec le temps, elles aussi disparurent. Plus tard le bruit que je produisais en marchant m’impatientait, mais c’était tout ; je n’entendais ni ne voyais plus rien de particulier.

Ce fut la dernière lutte qu’eut à soutenir mon être moral. Après cela vint un temps d’engourdissement ou, si je puis m’exprimer ainsi, de pétrification intellectuelle. Maintenant, lorsque j’essaye de me rappeler ce que j’ai éprouvé pendant mon emprisonnement, je ne me souviens que des moments où j’ai souffert de surexcitation et je puis à peu près en préciser la durée. Pour ce qui est de mon temps de torpeur, je n’aurais jamais pu dire moi-même quelle fut sa durée, à lui — était-ce un mois, un an, vingt ans… C’était une vie sans horizon, c’était une mer sans rivages où on ne peut dire ce qu’on a devant soi : une lieue ou cent…

Je me sentais presque heureux dans mon abrutissement. Je trouvais des distractions, je m’inventais des occupations. Un jour je me posai le problème de compter les rayures du papier qui tapissait le mur de ma cellule. Ce travail exigea plusieurs semaines. Je me levais tard et, après avoir déjeuné, je me mettais à l’ouvrage.

Quand cela m’ennuyait, j’inventais autre chose. J’arrachai une fois des morceaux de papier de tapisserie et m’en fis un jeu de cartes dont je traçai les dessins avec mon sang. Lorsque mes cartes furent prêtes, je m’amusai à me dire la bonne aventure avec. Les sujets sur lesquels j’interrogeais l’avenir étaient en général très peu compliqués et se rapportaient le plus souvent à mon dîner.

Je voulais savoir s’il y aurait du borsch ou du chtchi tel ou tel jour… si le pain serait enfin bon ou à demi calciné comme à l’ordinaire… si le directeur entrerait chez moi ou non.

D’autres fois, surtout la nuit, je me mettais à calculer combien de minutes et de secondes j’avais déjà passé en prison. Lorsqu’après des efforts inouïs je parvenais à un résultat quelconque, je l’inscrivais sur le mur, toujours à l’aide de mon sang. J’en avais à ma disposition autant et plus que je n’en aurais voulu — mes gencives étaient enflées et un sang scorbutique en coulait tous les jours en abondance.

Pour user de mes cartes, il fallait dépenser beaucoup de ruse et d’ingéniosité d’esprit : il fallait m’arranger de manière à ce que le factionnaire ne pût rien voir ; car, dès qu’il aurait remarqué quoi que ce soit d’insolite, il aurait fait son rapport au directeur, et mon jeu, qui m’était presque devenu cher, aurait été confisqué. Pourrais-je me passer de mes cartes si pleines de sagesse et de vie et qui m’avaient déjà fait tant de prédictions complètement exactes à propos de mon dîner ? Qu’arriverait-il, me disais-je parfois, si les mains rouges découvraient mes cartes ? Elles me les prendraient et les jetteraient au tas d’ordures avec mépris ; et pourtant il y a de mon sang, là… Ah ! que je m’ennuierais sans mon jeu !

La pensée d’une pareille perte me remplissait de terreur. Je rassemblais alors mes cartes avec hâte et les cachais prudemment sous les pieds du lit ou sous le matelas, suivant que le plancher avait été lavé depuis plus ou moins longtemps.

Je m’amusais à me prédire l’avenir après dîner. La matinée se passait à compter les rayures du papier de la tapisserie, à calculer le nombre de minutes passées en prison, à inspecter mes bas et mes pantoufles, à me chausser et à me déchausser, ce qui me causait infiniment de plaisir. Vers onze heures, j’avais faim. Alors j’avais quelquefois recours à mes cartes pour savoir d’avance ce qu’il y aurait à dîner. Mais la faim devenait de plus en plus forte, par moment je cessais d’en avoir conscience et ne sentais plus qu’une sorte d’inquiétude physique qui m’obligeait à courir dans ma cellule comme une bête fauve en cage. Quelquefois, je comptais le nombre de pas que je faisais…

Mais n’entends-je pas un bruit sourd dans le couloir ? Un sentiment de bien-être commence à m’envahir. Les guichets des cellules voisines grincent en s’ouvrant. Ah ! bienheureux voisins, ils dînent déjà !… Une vapeur chaude et parfumée s’élève de leur borsch, — je suis sûr qu’aujourd’hui on nous donnera mon borsch aigre favori… C’est étonnant comme j’aime tout ce qui est acide, maintenant, et le pain sera pour sûr très bon ! Le grincement des guichets devient de plus en plus proche… encore un, à côté, et on va me donner à manger. Mais qu’est-ce ? On paraît vouloir m’oublier, aujourd’hui ! Serait-ce possible qu’on me laisse sans dîner ?… Je m’approche de la porte et je cherche une fente par où je pourrais voir dans le couloir ; je me soulève sur la pointe des pieds ; je colle l’oreille à la serrure. Mais, hélas ! je ne vois ni n’entends rien. Je m’efforce de me hausser encore et encore… Soudain, le guichet s’ouvre :

— Venez au bain !

— Je n’ai pas dîné.

— Venez, venez !

J’ai oublié que c’est vendredi aujourd’hui et qu’il y a juste un mois que je n’ai été au bain. Si on m’avait donné à manger d’abord, quel plaisir ce bain ne m’aurait-il pas procuré ! Comme il fait bon au bain, et surtout lorsqu’on prend une bonne douche froide. Cela vous réveille à la vie ! Une pluie fraîche vous inonde la tête et le visage… Ah ! que cela fait de bien… Mais je commence à avoir froid… brr !… Et j’ai faim, je n’aurai aucun plaisir au bain, et après il faudra de nouveau attendre un mois entier avant d’y aller.

Nous passons par le préau ; ce n’est plus une voûte de granit que j’ai au-dessus de moi, mais un ciel bleu. Qu’il est haut ! Personne n’a jamais contemplé un ciel pareil. Dans ma cellule, si je mettais mon tabouret sur le lit et si je montais dessus, j’atteindrais au plafond avec la main. Comme il est haut ce ciel ! Comme il fait bon dehors…

La salle de bain est obscure et remplie d’une buée chaude et épaisse qui m’oblige à fermer les yeux en entrant. Quand je les rouvre, je vois à travers la vapeur le banschik qui m’apporte une cuvette remplie d’eau tiède ; il y plonge la main pour s’assurer qu’elle n’est pas trop chaude — car si je m’échaudais — gare au directeur ! Je prends l’eau et me mets auprès de la fenêtre ; je fais semblant de me laver, mais je regarde le ciel de tous mes yeux. Un oiseau passe… un point noir sur un fond d’azur… il disparaît. Un papillon blanc voltige, un autre le suit… les voilà réunis ; ils se reposent sur un brin d’herbe venu dans un interstice entre deux pierres… ils remuent lentement les ailes.

— Voulez-vous prendre une douche ? me dit le banschik se préparant à m’inonder d’eau fraîche. Je m’approche de l’appareil et me voilà ruisselant de la tête aux pieds. Et mon estomac qui crie famine pendant tout cela ! Ah ! si je pouvais assouvir la faim qui me ronge les entrailles !

Je suis de nouveau rentré dans ma cellule. Après avoir joui un instant de la lumière du soleil, je me retrouve dans les ténèbres ; je ne distingue presque rien. Mon écuelle est sur la table, mais, hélas, tout est froid. J’appaise ma faim et je me prends à songer. Si je pouvais avoir maintenant une belle pastèque toute rose et sucrée, j’en mangerais bien une entière à moi seul, j’en mangerais deux… trois ! Ah ! si on voulait me rendre la liberté, je sais bien ce que je ferais : j’irais au bazar, j’y choisirais une belle pastèque — avec une entaille pour montrer sa belle qualité — et pour cinq copecks je m’en donnerais… ce serait une autre espèce de dîner que cela ! Qu’est-ce que c’est que ce dîner-ci ? fais-je en jetant un regard de mépris à mon écuelle, et en même temps je souris en tapinois d’un large sourire de béatitude en me remettant à manger.

Ainsi se passait ma vie ! J’avais oublié tout ce qui existait au dehors de la prison, je n’en rêvais même plus. Tous mes songes se réduisaient à me voir étendu sur le lit à contempler la voûte de la cellule. Ou bien, je voyais qu’on ne voulait pas me conduire au bain, ou qu’on avait décidé de ne me nourrir que de pain à moitié cuit. Je me réveillais alors couvert d’une sueur d’angoisse et puis revenu complètement à moi, je m’écriais : « Le Seigneur en soit loué, ce n’était qu’un rêve ! On va m’apporter à dîner aujourd’hui comme à l’ordinaire. » Je ne pensais plus à rien ni à personne. J’avais désappris à ressentir quoi que ce fût. Les souffrances, la mort même de ceux qui m’étaient jadis le plus chers, ne m’auraient causé aucune émotion. Pendant que la vie s’éteignait ainsi dans mon âme, je ne remarquais pas dès l’abord que chaque soir j’avais la fièvre, et qu’une toux opiniâtre me tourmentait constamment. Avec le temps, je ne pus plus me coucher comme d’habitude : j’étais obligé de soulever mon matelas, de manière à pouvoir passer la nuit à moitié assis. Je crachais le sang. Je savais très bien ce que cela voulait dire, mais je n’en étais pas autrement impressionné. Je pensais apathiquement à ce qui m’attendait ; je me disais qu’une nuit le sang viendrait m’étouffer en bouillonnant et que je n’aurais plus la force de le rendre, étant trop affaibli. Puis je voyais les mains rouges me tendant en vain mon écuelle pleine au matin. Puis c’était un grand tumulte : le directeur et les soldats de service arrivent ; le factionnaire à la porte abaisse sa baïonnette, tout danger de ma part étant passé ; puis on me roule dans un drap pour m’emporter dans la cellule des morts… Mes bras et mes jambes pendent inertes à mes côtés, ma tête ballotte lourdement pendant le trajet. Puis, arrivé dans le caveau, on me jette sur une table et ma tête frappe les planches avec un retentissement sourd et lugubre…

Après cela, ma cellule est nettoyée de fond en comble et on trouve mon jeu de cartes… Le directeur accable d’injures le staroj… et lui, le malheureux, quelle peine ne se donnait-il pas pourtant en m’espionnant de jour et de nuit !…

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