‹ En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au DjurjuraChapitre 3 sur 4 · CHAPITRE III

CHAPITRE III

DU DJURJURA A LA MAISON D'OR.

Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche menaçante?

--Général, avez-vous bien passé la nuit?

De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux éclairs:

--Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes! Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit, debout!

Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras.

--Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un bon somme?

Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du matin.

Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la _kharouba_ babillent entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux _hou! hou!_ stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur son bât comme une majesté sur le trône.

Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée, la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et se cachant des hommes de la _kharouba_, jus'qu'auprès de madame Elvire, qui, involontairement, laisse échapper un cri.

--Que me veux-tu? lui dit-elle.

Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte.

--Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon mouchoir.

Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert.

--Veux-tu mon éventail?

Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise.

--_Makache! makache_ [Non! non!]! s'écrie le Général impatienté.

Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s'éloigne brusquement en jetant, à la jeune et belle _Roumi_ un regard chargé de tout le venin des vipères.

--Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous assassiner. Bel-Kassem!

--Monsieur?

--Que faut-il donner au caïd?

--Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure. L'hospitalité kabyle...

--Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à l'Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n'est-il pas de mille coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour égaler cette vieille?

Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu'à la sortie du village. Comme la veille, à l'arrivée, une fourmilière orde et grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effarée, et se presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous poussons un soupir d'aise et commençons la descente du mamelon de Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de celui d'hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs longs bras grêles, hérissés d'épines. Ailleurs ce sont des vignes folles qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la mélopée grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort d'une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes formes. Alors c'est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers l'Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J'ai déjà vu ce paysage; où donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n'est pas sans péril; le sabot des mulets glisse sur le grès poli par l'eau, et le courant furieux menace de nous entraîner au fond d'un gouffre. Mais la journée d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une jouissance.

Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic, le sentier est impraticable. Le géant s'indigne de notre audace et accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches d'écume, les muletiers redoublent leurs _har'r har'r_. Les ronces enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire.

La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie, plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus ravissant paysage du monde? C'est un _thisirth_ [Un moulin à eau.]. L'eau prise au _tharza_ [Ruisseau.] est amenée par l'_amzieb_ [Rigole creusée dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'_ar'aref_ [La meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin. Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l'être avec les hommes; et c'est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas pressées. C'est un plaisir que d'aller au moulin, où l'on peut se montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages qui n'ont pas de _thisirth_! Outre qu'il leur faut écraser le froment, l'orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d'un méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette suprême joie d'aller tailler des bavettes.

--N'y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent part?

--Nous avons les _eurs_, festins et réjouissances à l'occasion d'un mariage ou de la naissance d'un garçon. Alors on invite ses amis. Les hommes viennent avec leurs fusils...

--Et leurs femmes?

--Non, Madame: ils les laissent à la maison.

--Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête?

--Celles de la _kharouba_ où l'_eurs_ se donne préparent le kouskoussou, et s'en régalent après les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange, ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu'à vous cinq, hier soir, vous n'avez pu qu'entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent que les femmes de la _kharouba_ d'un voisin ou d'un ami en préparent aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette à mettre au bout de sa langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du maître de la maison. Il déploie un morceau d'étoffe, puis y dépose un bracelet d'argent en signe d'amitié, et un peu de blé en signé d'abondance. La conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mêle: d'abord, c'est une pluie de cuivre, puis une grêle d'argent. On a vu des fous se dépouiller entièrement pour l'emporter sur un rival en vanité. L'amphitryon serre ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain _eurs_, pour retomber sur le mouchoir.

--Et les femmes?

--Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent en Kabylie.

--Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes.

--Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce Dieu clément et miséricordieux à qui rien n'échappe,» je jure que les veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'_athobel_ [Tambourin.] et la _chèta_ [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se trémoussent!

--Les veuves ont-elles donc des moeurs légères?

--Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes mariées.

--En sont-elles moins considérées?

--Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.

--Comment?

--En leur envoyant une balle dans la tête.

--Avez-vous des fêtes publiques?

--Oui, la fête de l'_Aïth-Kebir_, qui rappelle le sacrifice d'Abraham, et d'autres, religieuses, politique, où la _djemâa_ vote l'_ouzia_. C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens. Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils mangent dans toute l'année. Et si l'_amin_ ou quelque autre s'avisait de prélever sur l'_ouzia_ une part plus grande ou d'en prendre avant la répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé d'une amende de cinquante francs.

Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un chaleureux écho.

--Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la _djemâa_ ordonne la _touïza_, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait également pour entretenir, labourer ou ensemencer le _bled-rabbi_ [Le bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux, payerait aussi cinquante francs d'amende.

--Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au bagne ou de leur couper la tête.

--Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en Françaises que nous nous révolterons.

--Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.

--Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre rencontre?

En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains pleines de fleurs.

--_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.

--Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes... bien maladroites.

--_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que nous escaladons.

--Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?

--Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.

--Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus hospitalier.

Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres, puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent, sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la _diffa_ qu'a fait préparer en notre honneur le beau Kabyle.

Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A peine y avons-nous pris place, que la _djemâa_, avec l'_amin_ et les _dhamen_ en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves, d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.

L'amoureux de madame Elvire et l'_amin_, dont la physionomie est intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et c'est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente. L'_amin_ nous complimente au nom de la _djemâa_; il nous remercie, en quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire à son village en y acceptant la _diffa_. Il s'excuse de ne pouvoir nous traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur ferons la grâce d'agréer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre reconnaissance.

--Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers. Vous n'avez pas affaire à des Arabes!

--Mais nous ne voulons pas que ce brave _amin_ se mette en dépense pour nous.

--Ce n'est pas lui qui payera la _diffa_, mais le trésor du village; et même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou.

--Et si ce sont des voyageurs ordinaires?

--Chaque _kharouba_ les nourrit à son tour; quiconque refuse de les recevoir est frappé d'amende, dès qu'ils ont dépassé la cinquième maison.

A l'entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n'osent. Les plus hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les maisons. Au bout d'un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: _Soldis! soldis!_ Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés. Comment l'apprivoiser? L'_amin_ nous vient en aide: «Mettez vos mains sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des _Roumis_.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c'est maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l'_amin_. Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme frappés de stupeur. Mais bientôt nos _soldis_ ont raison de la crainte, même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers, toute la bande s'attache à nos pas, tandis que de petites voix d'une douceur singulière répètent incessamment: _Soldis! soldis!_ Accompagnés de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où remontent les femmes qui sont allées chercher de l'eau dans la vallée. Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas même de cruches; elles les remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur dos mal protégé contre l'humidité par une natte en sparterie. L'_amin_ nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre dans sa maison. Nous retournons vers le Général.

O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle règne un profond silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de la _diffa_. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, à son insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil et met un sourire sur ses lèvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'écoule et l'_amin_ est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai barbare, tousse jusqu'à trois fois. Enfin la dormeuse s'éveille.

--Où suis-je? dit-elle.

--Sur le Djurjura.

--Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps?

--Une heure environ.

--Ces hommes étaient là?

--Oui, Madame.

--Et vous, Messieurs?

--Nous sommes allés nous promener.

--Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont protégé mon sommeil?

--Mange leur _diffa_ de bon appétit, et ils seront contents.

--Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance.

--Eh bien, offre-leur donc un _timecheret_.

--Va pour un _timecheret_! mais qu'est-ce que cela?

--Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une _ouzia_.

Le _timecheret_ offert et accepté dans un échange de politesses et sous la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y sommes solennellement introduits par l'_amin_ et les _dhamen_. Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au _felfel_ nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'_amin_ qui nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais...

--Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!

Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: _Bono kouskoussou! bono! bono!_ Nous lui abandonnons un grand pain et du sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche du salut.

--Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et...

--Et moi aussi, répondirent trois voix.

--Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé.

Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village: l'_amin_, les _dhamen_, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de cordiales poignées de mains.

Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie:

--Il est encore là; mais voyez l'air malheureux!

--C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni à la guerre ni dans ses amours.

--Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé?

--Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son histoire?

--Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes.

Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l'attitude du respect:

--Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous faire le récit de tes exploits et de tes amours?

Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre:

--Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.

Nous nous remettons en marche.

La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil radieux, a l'éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous laissons une maisonnette d'été, le long de laquelle montent des liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n'a que les épaules couvertes d'un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d'où s'échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et le _Roumi_, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu'il veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de l'après-midi, nous atteignons à l'entrée du col de Chellata, un des points culminants de la crête djurjurienne.

--Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'écrie:

--Retournez-vous et regardez!

L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inépuisable variété du paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique et à l'églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village joyeusement paré d'orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et de Virgile, célébrant sur la _chêta_ langoureuse les amours du dieu Pan. A côté d'affreux précipices plus noirs que le Tartare, s'étalent des campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d'eau au lézard altéré. En haut, c'est le Nord drapé dans son manteau de neige; en bas, c'est la flore africaine épanouie sous les baisers du soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d'un chapeau par son village est un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants de la mer. Et les _thamgouth_ [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les _amin_ et les _dhamen_ de cette _k'bila_ de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath, le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth. Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m'avaient jeté leur provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest, sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d'une humble colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes casernes, plus hautes d'un étage, produisent l'effet d'une petite mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné des Aïth-Flisset, s'étend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la grande et divine image de l'éternel amour.

A nos pieds, ce sont les _Zouaoua_, et leurs tribus nombreuses, et leurs villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia.

Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières, en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d'un ciment imperméable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51 villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R'dane, les Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui possèdent la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des Khouâns.

Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevèrent à l'appel du faux chérif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par Sid-el-Hadj-Amor, ancien _oukil_ [Administrateur religieux.] de la _zaouïa_, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le _Thamgouth_ [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus au nord s'étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par l'industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du cap de Fer et de Collo.

Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthèse pour une courte digression, la première et la dernière de ce livre. D'ailleurs, le col de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut qu'on s'y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande nature; le Caporal a les paupières humides, c'est son faible et son fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu'ils sont muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu'il vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas, vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algérie.

Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent déjà ou sont sur le point de produire. Il n'a pas été dépensé pour leur mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des montagnards du littoral. N'est-ce pas là le plus puissant de tous les moyens d'assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l'argent parmi les indigènes? Qu'on se fasse une idée de cette richesse qu'avec tant d'autres possède l'Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en Europe le liége d'Afrique. Et qu'on réfléchisse que la moitié à peine de ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough, Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui les a traversées poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis Bougie jusqu'à Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel, près de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L'exploitation du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer une proie très-difficile à saisir avec l'épervier et l'hameçon, leurs seuls engins de pêche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres coquillages.

A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l'Est, sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17 tribus du cercle de Bougie [Devaux, _les Kébaïles de Djerjera_.]: les Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Mançour, Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled- Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa, Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72 villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman, Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia, Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà signalée.

Encore un regard d'admiration jeté sur la _K'bila-Oumalou_, la Kabylie du versant nord, et maintenant en route pour la _K'bila-Ousammeur_, la Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par le _felfel_. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant. Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil l'embrasser tout entière et regarder au delà!

Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers, les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres? N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel, le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch; à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants, qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer pour une route de première classe.

--Bel-Kassem, quel est ce village?

--C'est la _zaouïa_ de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des ancêtres de son fils.

--Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.

--Elle est aussi plus respectable.

--Est-ce une maraboute?

--Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.

--Pourquoi?

--Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux _andalous_. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés d'Allah, ils y ont fondé des _zaouïa_, ou sont restés dans les villages pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les _sofs_ en guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.

--Tu es donc marabout?

--Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des marabouts jusqu'à la consommation des temps.

--Tu ne nous l'avais pas dit.

--Je n'en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins qu'un autre.

En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main. Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier.

--A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines feraient bien d'apprendre de toi l'humilité chrétienne.

--Mais de marabout comment es-tu devenu soldat?

--Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, à moins qu'il n'y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d'ajouter finement Bel-Kassem, que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'étais, je ne savais pas faire de miracles.

--Tu y crois donc aux miracles?

--Assurément.

--Et tu as essayé d'en faire?

--Oui.

--Comment t'y es-tu pris pour cela?

--D'abord, j'ai épuisé toute la science du _thaleb_, la lecture, l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on enseigne dans les grandes _zaouïa_, dans celle de Chellata, par exemple, la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié, j'ai conjuré les _djenouns_, et jamais je ne suis parvenu à altérer la moindre loi de la nature.

--Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?

--Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des prophètes, qui possédaient le don du miracle.

--On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.

--Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre naturel.

--Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous, qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an mil. Des écoles, des _zaouïa_ où la jeunesse apprendrait à ne pas mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de leur payer la dîme?

--Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne, pas même les _Roumis_, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu. Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là; mais, je le répète, ils sont rares.

--Comme chez nous!

--La _zaouïa_ de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants ou pour les adultes?

--On y trouve des _tolbas_ de tout âge.

--Sont-ils nombreux?

--Deux à trois cents.

--Et que payent-ils chacun?

--Rien. C'est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous.

--Il est donc bien riche?

--Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas l'histoire de la _Maison d'or_?

--Non.

--Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent, dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et un miracle authentique!

--Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux, ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en considération et en richesse.

--Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour sa _zaouïa_: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule _zaouïa_ établie sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance des malheureux.

--Mais les autres _zaouïa_, de quoi vivent-elles?

--De _ziara_ et d'_achour_ [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs pieux. Ce fonds est exploité par des _khemmes_ [Métayers.], qui prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées religieuses. Ces _touïza_, comme celles pour les pauvres, sont imposées par les _djemâa_, car l'_oukil_ et les _tolbas_ n'exercent parmi nous aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la politique, comme en pays arabe. Pour les _zaouïa_ qui nourrissent nos pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour l'_oukil_: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la planchette où sont gravés les versets du Coran.

--Et à la _zaouïa_ de Ben-Dris, chez les _tolbas_ du bâton, qu'est-ce donc qu'on enseigne?

--Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge, habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars 1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les _tolbas_ de la science fusillèrent très-vigoureusement les _tolbas_ du bâton. Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou plutôt sur les pauvres, une _razzia_ de trois cents boeufs et de trois mille moutons.

--Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous _razzier_ un peu, nous aussi?

--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous pratiquent I'industrie de l'_oukaf_ [Recéleur.].

--Est-il vrai que vos _kanouns_ tolèrent le recel?

--Ils ne le punissent pas.

--Mais, si l'_oukaf_ n'est pas puni, il est du moins méprisé?

--Non.

--Comment expliques-tu cela?

--C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à l'_oukaf_; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché éloigné.

--Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!

--Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que ce soit, on éprouve une sorte de honte.

Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le sentiment de la personnalité humaine.

Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une marque de déférence envers les grands marabouts dont la _koubba_ à coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura, ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le pape noir en personne.

A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes _tolbas_ près d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains, vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent.

--Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d'un palais de France.

--Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds?

--Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel?

--C'est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l'ont érigé en 1855.

--Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main.

--Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq minutes, cinq toutes petites minutes.

En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l'ont retouché en 1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait à leur mode. Nous rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Aïth-Aziz, vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une voix terrible: «Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute?» et il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les yeux. Celui-ci, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au juste ce qu'il a le plus à craindre: la colère d'une maraboute ou la vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté.

--Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui pique!

C'était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d'étoffe, blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis.

Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur, vous n'avez qu'à la lui remettre; et dans six mois, s'il plaît à Allah, vous viendrez lui demander la réponse.

Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner, et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir.

Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous avait raconté son histoire. La voici.