‹ En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au DjurjuraChapitre 4 sur 4 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.

--Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une des six des _Zouaoua Cheraga_ [Zouaoua de l'Est.]. Nous occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura. Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles, qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.

Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure.

Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps, les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les _Roumis,_ une masse d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos _thamgouth,_ bravé tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous sommes toujours considérés, eux et nous, comme les _manefguis_ [Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de l'indépendance kabyle.

Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame Elvire et lui dit:

--Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter brièvement ma vie.

Le visage du narrateur se voila de tristesse:

--Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé dans l'un et l'autre.

--Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.

Le guide traduisit les paroles du Général.

--Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il n'y a plus rien que la roche nue.

Les _kharouba_ [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres, sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux, mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et nos _kanouns_ le punissent; mais l'_oukaf_ [Le recéleur.] nous fait retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles d'_oukafs_ ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon toujours, dans la _djemâa_ une influence prépondérante. Nos _amins_ étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.

Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma _kharouba_ n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée, des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs. Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces _oukafs,_ et principalement dans la _kharouba_ des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la _djemâa,_ il était toujours le premier à proposer l'_ouzia_ [Distribution de viande aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la _zaouïa_ de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en _ziara_ [Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un _thâam_ [Repas de réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part lui-même à un _eurs_ [Fête.], il se montrait également prodigue envers les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage, déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait Mohammed-Ameur-el-Aïn.

Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un _thaleb_ [Savant.], était aussi instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis: car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes de générosité ruineuse.

Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des _oukafs_; ils pratiquaient aussi la _r'ania,_ c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers, après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la valeur à mon père.

Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil, son sabre, et la guerre est déclarée dans la _dachera_ [Commune.]. Les marabouts s'interposent, la _djemâa_ se réunit. On parle, on crie, on gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler. Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en plein coeur.

Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.

Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La _djemâa_ me donna pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La _r'ania_ éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que la maison du village avec le potager et quelques chèvres.

Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion ardente: celle de la vengeance.

--Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race. Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques, leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr, Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.

Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos.

--Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi. Parfois encore, les _djenouns_ viennent hanter ces cavernes; la nuit, on les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête déchaînée.

Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:

--Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices, aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille, du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père!

Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà, malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il m'arrivait alors de crier: _imma_ [Maman.]! en la tirant par son haïk. Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa poitrine et me couvrait de baisers:

--N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu seras un bon _manefgui_ et que tu vengeras ton père!

Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je rencontrais quelqu'un de leur _kharouba_ maudite, je lui montrais le poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon âge,--j'avais alors huit ans,--s'avisa de traiter devant moi ma mère de pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie. Je courus raconter mon exploit à ma mère:

--C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre sang.

Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine. En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là, avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune pâture notre maigre troupeau.

Peu à peu j'en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du _kanoun_ [Trou où l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision d'hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit:

--Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à lire et à écrire.

Dès le lendemain, elle m'envoya à la _zaouïa_ de Chellata, où un _thaleb_ donnait la première instruction aux enfants. La distance était grande: deux heures de marche à l'aller et davantage au retour quand on gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous ici de bonnes jambes.

Il y avait bien une autre _zaouïa_ plus près de nous, sur le territoire même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n'avait garde de confier mon éducation à ces _tolbas_ de Ben-Dris, qui ne m'eussent guère appris qu'à détrousser les voyageurs dans la vallée de l'Oued-Sahel.

Nous étions huit ou dix de notre _sof_ [Parti.] qui partions chaque matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis:

--Envoyez donc vos fils avec le mien chez le _thaleb_: il ne nous en coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de profit.

On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl, s'apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l'instruction à leurs fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à l'extrémité du col de Chellata, du côté de la _K'bila-Ousammeur_ [La Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la _Maison d'or_ une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d'une parole que ma mère m'avait bien des fois répétée: le temps n'est pas venu. Mes camarades s'étonnaient de ma prudence:

--_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai gravement: le temps n'est pas venu.

A la tête de cette bande était Ali, le fils aîné du meurtrier de mon père. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous nous rencontrâmes chez le _thaleb,_ il s'écarta de moi et ne répondit pas à ma grimace. Au retour nous prîmes par deux sentiers différents, moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continuèrent de la sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en présence, soit aux abords de la _zaouïa,_ soit au col de Cheilata par où il nous fallait passer tous, nous échangions des pierres. Voilà tout. Le père d'Ali lui avait sans doute recommandé de ne point me chercher querelle; et moi, de mon côté, je me faisais un devoir de respecter la volonté de ma mère.

Nous refîmes longtemps, les uns et les autres, le même chemin après la fonte des neiges et jusqu'en automne, oubliant pendant l'hiver une bonne partie de ce que nous avions appris pendant l'été. J'en retenais, moi, plus qu'eux pourtant, parce que ma mère Hasna me faisait répéter les leçons du _thaleb_ et réciter avec elle les versets du Coran. Mais j'arrive tout de suite à l'un des grands événements de ma vie.

Je touchais à mes quinze ans; je savais lire et même écrire assez correctement. Ma mère était fière de moi, car à la _zaouïa_ de Chellata, où elle était allée porter des présents, on lui avait dit que j'étais le plus instruit des Aïth-Aziz. Cela avait vivement touché l'amour-propre maternel. Tout le mérite en revenait à elle et non à moi, puisqu'elle, m'initiait pendant les mois d'hiver à son propre savoir. Mais elle n'en était pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu'Ali des Bou-Smaïl n'était qu'un âne, tandis que j'étais, moi son fils, un vrai savant.

Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la _zaouïa_ pour y être initié aux mathématiques, à l'astronomie, aux règles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l'âpre sentier, une jeune fille, presque un enfant. Elle avançait péniblement, courbée sous son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre formée d'une peau de bouc qu'elle était allée remplir à une source de la vallée.

La pauvre petite, qui ne m'avait pas aperçu, fondit tout à coup en larmes. Je m'approchai d'elle, ému de pitié:

--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.

--Je n'ai pas la force, me répondit-elle, de porter cette outre pleine jusqu'au village, et si je reviens sans la provision d'eau, mon tuteur me battra.

--A quel village, et qui est ton tuteur?

--Mon tuteur est le vieux Salem des Aïth-Aziz.

Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait guère que d'aumônes. Il était de tous les _thâams_ [Repas de fête.] pour en dévorer les reliefs, et à chaque _khérif_ [Cueillette de figues.] il allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s'en rendre malade.

--Mais, dis-je à l'enfant, je ne t'ai jamais vue chez le vieux Salem, et j'ignorais qu'il eût une pupille.

--Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et n'ayant d'autre parent que lui, je suis tombée à sa charge. La _djemâa_ d'Agoussine, mon village, en a décidé ainsi.

--Comment t'appelles-tu?

--Yasmina.

--Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu'au sommet de la montagne.

Elle me regarda, étonnée. Les hommes, en effet, ne se chargent point de pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher l'eau à la source, et la remontent du fond de la vallée sur leurs épaules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait maintenant, et ses grands yeux d'azur brillaient de plaisir autant que de surprise.

Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me remuèrent jusqu'au fond de l'âme. Quand je vivrais cent ans, je les reverrais toujours. Jusqu'au col de Chellata nous n'échangeâmes pas trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n'avais pas senti sur mon épaule l'outre qui pourtant était fort pesante.

--Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu'on se moque de toi.

Je fis ce qu'elle demandait.

--Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l'eau comme aujourd'hui?

--Oui, demain et tous les jours.

--Eh bien, c'est moi qui la monterai jusqu'ici.

--_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom, pour que je puisse le bénir?

--Mohamed Ameur el Aïn des Aïth-Aziz.

Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit:

--Ce nom ne sortira jamais de là, pas plus que l'image de celui qui le porte.

Nous ignorons l'ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues. A l'époque de la récolte, par les beaux soirs d'automne, il arrive à ceux qui la font de s'enivrer a force de manger de ces fruits savoureux, à force surtout de parler, de rire et de s'ébattre au sein de l'abondance. Nous n'avions, nous, ni figuiers ni figues, et j'étais pourtant comme un de ces heureux. Je n'avais vu d'Yasmina que ses yeux; mais, étendu sur ma _doukana_ [Couche kabyle.], je les apercevais au fond de l'obscurité comme deux étoiles scintillantes. Mes oreilles bourdonnaient; je ne pouvais dormir.

--Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mère; es-tu malade?

Je ne répondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le sommeil que fort tard dans la nuit. J'étais debout au point du jour.

Bel-Kassem, qui traduisait fidèlement les paroles du narrateur, ne put à ce moment contenir son envie de rire:

--Ah! ah! s'écria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien, d'humeur aussi sentimentale. J'ai épousé ma femme parce que je la trouvais belle et qu'elle me plaisait; mais, à coup sûr, je n'eusse point porté l'outre.

La réflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire à tous. Cette gaieté parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui un échange de paroles aigres.

--Qu'est-ce donc? demanda madame Elvire.

--Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son récit.

--Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu'il vient de nous raconter m'a vivement touchée, que je l'estime beaucoup pour sa sincérité et sa franchise, et qu'il me ferait de la peine s'il voulait en rester là.

Le beau Kabyle vit bien que le Général disait vrai; il s'inclina devant lui en signe d'assentiment, et continua ainsi:

--Si j'entre dans ces détails sur mon enfance et ma première jeunesse, c'est que mes actions viriles se trouvent là en germe, de même que le chêne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain j'attendis l'heure où je devais retrouver Yasmina à mi-chemin de la crête! En approchant de cet endroit, mon coeur battait à se rompre; et lorsqu'enfin, à un coude du sentier, j'aperçus la petite, j'eus un éblouissement. Je restai devant elle les yeux écarquillés et respirant à peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus belle encore ce jour-là! La coquette s'était parée. Elle avait mis une fleur dans ses cheveux, une _Maryem-el-Nouar_ toute pareille à celle que j'ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dénoués, ils lui tombaient jusqu'aux talons, l'enveloppant tout entière comme un manteau d'or. Elle s'en était formé un diadème qui n'eût point déparé le front d'une reine; et pour compléter sa coiffure, elle n'avait pas dû vraiment, comme c'est l'usage ici, mêler à ses tresses blondes plusieurs tresses de laine. Elle n'avait ni _thazath_ [Collier.], ni _kouneïs_ [Boucles d'oreilles.]; mais à défaut de _dahs_ [Bracelets en argent.] et de _khralkhrals_ [Anneaux du même métal que les femmes portent aux chevilles.] elle s'en était fait avec des feuilles d'alfa allongées et luisantes. Je ne pouvais détacher mes yeux des siens: au fond de ces yeux, bleus et profonds comme la voûte céleste, je découvrais le paradis.

Elle m'apprit ce jour-là qu'elle avait dix ans, et que le vieux Salem la maltraitait parce qu'il était forcé de la nourrir, n'ayant guère rien lui-même à se mettre sous la dent.

A ses confidences je répondis par les miennes. Nous nous sentions si heureux, et trouvions tant de plaisir à babiller, que le soleil disparaissait derrière les montagnes des Iraten, quand nous atteignîmes le col de Chellata.

--Le vieux Salem me battra, dit-elle; à demain, Mohamed.

--A demain, Yasmina.

Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps sans apprendre que le _thaleb_ Mohamed, leur mortel ennemi, revenait chaque jour de la _zaouïa_ de Chellata en compagnie d'une petite fille et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l'affreuse outre qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'école. J'étais là seul en face de toute la jeunesse du _sof_ ennemi. Nous fûmes accueillis par une grêle de plaisanteries.

--Eh! grand _thaleb,_ disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises ta science?

--Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux d'Yasmina?

Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée, tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler, je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis comme une panthère vers le premier qui s'offre à ma rage: c'est Ali, qui se trouve en tête de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la fais retomber de toutes mes forces sur sa tête.

S'il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la peau se déchira, l'eau se répandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu'à l'entrée du village. Au moment de nous séparer:

--Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion.

Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme.

--Chère Yasmina, lui répondis-je, je t'aime et je t'épouserai!

Nous échangeâmes alors le premier, l'ineffable baiser.

Cependant l'affaire fit du bruit. Je racontai à ma mère Hasna comme elle était arrivée. Je ne lui cachai rien. Elle m'écouta en silence, demeura un instant pensive, et puis elle dit:

--C'est écrit! c'est la volonté d'Allah; il faut donc se soumettre.

Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur:

--Tu n'ignores pourtant pas, dit-elle d'un ton sévère, que le _kanoun_ des Aïth llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clément et miséricordieux, qu'il ait en sa grâce notre Seigneur Mohamed et ses compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va à la fontaine des femmes, il paye dix réaux [Le réal vaut 2 fr. 50 cent.]; s'il accoste une femme sur une route, il en paye vingt.

--Mais je sais aussi, _imma,_ répondis-je, que le Coran nous prescrit d'assister notre prochain en détresse, sans distinction de sexe, et que ce soit à la fontaine, sur la route ou ailleurs.

--Allons, c'est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n'as plus besoin d'aller chez les _tolbas_ de Chellata. Mais tu es en état de porter un fusil, et en âge d'être présenté à la _djemâa_ pour prendre place parmi les défenseurs du village.

Je fus donc présenté par mon tuteur à l'assemblée des Aïth-Aziz. J'y fus bien accueilli par les amis de mon père, et, en général, par tous les hommes des _kharouba_ qui n'étaient point engagés dans la querelle des El-Aïn et des Bou-Smaïl. D'ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini par tourner à mon avantage; et les derniers rieurs n'avaient point été de son côté. Quand pour la première fois j'allai à un _eurs_ [Fête.], armé du fusil de mon père, et que je fis parler la poudre, rien n'eût pu vous donner une idée de ma fierté et de ma joie.

Vers le même temps, le bruit commençait à se répandre dans toute la Kabylie que cette fois l'arrivée du _Moule-Sâa_ [Le maître de l'heure, le régénérateur attendu du monde musulman.] était proche. Cependant, la mort de Bou-Bar'la [L'homme à la mule.] avait singulièrement diminué, dans la haute montagne, l'influence des derviches arabes qui viennent y prêcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prétendu chérif qui avait commencé par vendre, sous sa tente, des remèdes aux femmes stériles, au _Souk-el-Had_ [Marché du dimanche.] des Oulad-Dris, et qui s'était fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [«Un homme viendra après moi, son nom sera semblable à celui de mon père, et le nom de sa mère sera semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera par le caractère, mais non par les traits du visage; il remplira la terre de justice et de vérité.» Commentaire du Coran.--Aucapitaine. _Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie._] en personne, n'était qu'un imposteur. Ce très-habile homme avait réussi, par ses diableries, à soulever une partie de nos tribus, et même à abuser de notre vraie sainte des Aïth Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait annoncé que les Roumis s'éloignaient de la terre d'Afrique [A l'époque de la guerre d'Orient, quand on réduisait toutes les garnisons pour envoyer les troupes en Crimée.]. Il se prétendait invulnérable comme Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous traversé par une balle, il dit à ses partisans: «On ne peut m'atteindre avec le fer ou le plomb. Les infidèles le savent; c'est pourquoi ils essayent de me tuer avec des balles d'or: voyez!» Et il leur montra une balle recouverte d'une feuille d'or. Ce qui n'avait pas empêché le caïd Lakhdar-el-Mokrani des Aïth Abbès de lui trancher la tête d'un coup de sabre [Le 26 décembre 1854.]. Et quelque temps après nous avions vu aussi les Roumis revenir en grand nombre [Après la guerre d'Orient.]. En sorte que, sur nos _souks_ [Marchés.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes que par le passé.

Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l'Ouest, et tous se prétendaient envoyés par Allah pour nous annoncer la prochaine libération de la terre africaine. Ceux d'entre nous qui avaient eu déjà à souffrir de la guerre, ceux dont les Français avaient brûlé les villages, coupé les oliviers et les figuiers, disaient alors: «Si l'étranger veut escalader nos montagnes pour nous réduire en esclavage nous le rejetterons dans la vallée et punirons son orgueil; mais nous ne sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur nos villages et sur nos familles le fléau de la guerre.» Ainsi parlaient-ils dans les _djemâa,_ et leur avis y prévalait le plus souvent. Lalla-Fathma elle-même, quoiqu'ardente patriote, tenait alors ce langage, en dépit des excitations des _khouâns_ [Frères associés de l'ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui l'avenir était un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illuminée, que les jours de notre indépendance étaient comptés, ou bien se flattait-elle encore de pouvoir détourner la foudre déjà suspendue sur toute la Kabylie?

Les choses étaient ainsi au printemps de 1857. L'hiver avait été très-long, très-rigoureux. Durant de longs mois, nous étions restés dans nos maisons emprisonnés par la neige, tout pareils à des oiseaux en cage. Cette réclusion nous est fort pénible à nous qui aimons à nous mouvoir en liberté; mais elle l'avait été doublement pour moi: car c'est à peine si j'avais pu une fois ou deux échanger quelques paroles avec ma bien-aimée. En voyant tomber incessamment la neige qui élevait entre Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles d'impatience; ou lorsque j'entendais gronder les avalanches qui, par endroits, comblaient la vallée, et ailleurs formaient de nouvelles montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n'avais jamais si bien compris qu'alors la chanson des oiseaux.

Un matin,--j'avais dix-sept ans depuis la veille--je me dirigeai vers la demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d'avril faisait éclater les bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine; j'avais des ailes aux pieds. Ma bonne mère m'avait dit:

--Je ne sais en vérité comment nous ferons pour nourrir une femme et des enfants; mais tu le veux... va donc!

En me voyant ma bien aimée changea de couleur; elle devinait le but de ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au contraire, son visage s'allongea:

--Que me veux-tu? dit-il brusquement.

--Je viens, lui répondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina.

--Et quelle somme m'apportes-tu?

--Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis guère plus riche que toi. Mais à défaut d'argent, j'ai de bons bras, et j'aime cette jeune fille. Je n'ai pas sans doute à t'apprendre que les battements de son coeur répondent à ceux du mien.

--Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une méchante grimace, c'est qu'Yasmina est un trésor, et qu'on ne l'obtiendra qu'en m'en offrant un bon prix. D'ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne la voulant pas vouer à la misère.

En arrivant là j'étais à mille lieues, je l'avoue, d'un semblable refus.

--Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma maison elle aura moins de privations à subir que dans la vôtre.

Le vieux Salem prit un air courroucé:

--Qu'en sais-tu? s'écria-t-il; qui t'a donné le droit de supposer cela et surtout de le dire? Est-ce qu'Yasmina se serait plainte à toi? S'il en était ainsi...

Il la menaça du poing. La pauvre petite était en train de confectionner des galettes avec de la farine de glands doux:

--Ma mère, dit-elle d'un air résigné, m'a appris à supporter les épreuves qu'Allah inflige à son humble servante.

Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi:

--Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu'à celui qui m'en donnera cent douros d'Espagne.

Cent douros! m'écriai-je; perdez-vous la raison?

--Et je m'en vais te donner un bon conseil, mon garçon: ne reviens pas rôder autour de ma maison avant d'avoir la somme, car à défaut de fusil j'ai mon _debouz_ [Bâton ferré.] ou ma _gadoum_ [Hachette.], et je sais encore m'en servir.

Je vis que je n'obtiendrais rien par la prière; pouvais-je user de violence envers un vieillard? Je m'en allais donc la mort dans l'âme, lorsque je surpris un signe d'Yasmina. Ma bien-aimée m'indiquait des yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l'y attendre.

Je restai là tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger ni boire et maudissant la destinée. Yasmina vint enfin comme le jour baissait.

--Je n'ai pu m'échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a mangé toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cessé de me poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis l'assommer. Il m'a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m'a fait des offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l'amulette qui fait aimer. J'ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon, comme si mon âme, cher Mohamed, n'était pas entièrement remplie par toi!

Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie m'enfonçait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda:

--Qu'a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m'en veux-tu donc de ce que je viens de t'apprendre?

--Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu.

Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en pic par la voix des _amins_. On nous dit que les soldats français viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrière eux, franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de la Kabylie à l'ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une armée comme on n'en vit jamais se prépare à faire l'assaut de nos _thamgouth_ et à donner le coup mortel à l'indépendance kabyle.

La _djemâa_ des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des _Zouaoua_. Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables:

--Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conquérant étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à défendre jusqu'à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous racontent ce qu'ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux comme l'éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir.

Cependant ma mère Hasna s'obstinait à douter encore, non qu'elle ignorât l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'année précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les Aïth-Smahil, pour y détruire la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la vaillante femme se révoltait à l'idée qu'ils viendraient, au coeur même de la Kabylie, provoquer tous les _manefguis_ debout et en armes.

--Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible!

--Eh bien, _imma,_ lui répondis-je un jour qu'elle m'avait à moitié gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui sait tout, même l'avenir, pourra mettre fin à notre incertitude.

--Tu as raison, mon fils, j'irai demain.

Elle partit donc, dès l'aube. J'allai, moi, passer la journée à la _djemâa_; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de la nuit, car on était très-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient à la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations; cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins, étaient des discours inutiles.

Ce jour-là, nous apprîmes que toute l'armée française se trouvait rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs, chargés d'éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge sans qu'il retombât sur la tête de l'un d'eux. Mais qu'importe cela, puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards, demain il frappera les infidèles de sa foudre.

Ces propos ou d'autres analogues étaient rapportés à la _djemâa_; en sorte que le contingent qu'elle avait voté pour assister les Aïth-lraten n'avait pas encore reçu son ordre de départ.

Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait sur la poitrine; et dans l'éclair qui de temps à autre le sillonnait, je ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces vaines paroles m'irritaient. Dans l'après-midi, ne pouvant contenir mon impatience, je quittai la _djemâa_ où presque tous les Aïth-Aziz se trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis le tour du village. Arrivé derrière une haie, d'où j'avais pu quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu'elle arrachait les mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine.

--Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux.

--Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi?

--Pourrais-tu donc aimer un lâche?

--Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux.

--Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre que nous ont légué nos aïeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les Aïth-lraten.

--Mourir peut-être!

Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris déchirants.

--Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l'éveil à Kreira la sorcière.

--Ah! qu'elle me voie et qu'elle le dise! Puisque tu pars, je veux partir... et si tu meurs, je mourrai avec toi.

Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs.

--J'eus beaucoup de peine, reprit-il, à la dissuader; mais ce grand amour qu'elle faisait éclater pour moi allumait dans mon coeur une flamme d'enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne mourrai pas, m'écriai-je; je te reviendrai victorieux, chargé des dépouilles de nos ennemis: car, après les avoir vaincus, nous les poursuivrons jusqu'à Alger, jusqu'à la mer; toutes leurs richesses deviendront les nôtres, et si le vieux Salem exige alors deux cents douros au lieu de cent, je les lui donnerai.

Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se blesser cruellement aux épines. Moi, prenant mon élan, je franchis la haie d'un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira nous montra, à une _thikouathin_ [Petite fenêtre.], son nez et ses yeux de chouette.

C'est bien, glapit la sorcière, le vieux Salem le saura, et toi, tu seras condamné à l'amende.

Nous échangeâmes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L'impatience me dévorait. J'eusse voulu tout de suite engager le combat. J'allai donc de toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mère. Ne rapportait-elle pas la réponse de Lalla Fathma, l'infaillible prophétesse?

De si loin que je l'aperçus dans la montagne, je sus que l'heure était arrivée. Elle venait à pas rapides, le regard fixe, le visage sévère. Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait délier un invisible ennemi. Je m'élançai vers elle, l'interrogeant des yeux:

--Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brève; cours à la _djemâa_: annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose que notre contingent parte à l'instant même, avec l'_amin_ en tête. S'ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s'il n'y en a pas, va seul.

Je fis ce que ma mère Hasna m'ordonnait de faire. J'annonçai à la _djemâa_ la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la _kharouba_ des Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi. Elle n'en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l'heure dans la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous avait son fusil, son sabre, sa _gadoum_ [hachette.] et son _tabenta_ [Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la _djemâa,_ des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues, amandes et raisins secs.

Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants, accompagnèrent les guerriers jusqu'à la sortie du village. On criait _you_! _you_! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui où l'on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes blanches. Je les reconnus bien: c'était ma mère et ma fiancée. Elles se tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui renvoyai n'était pas meilleur, car il disait:

--C'est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre.

Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au village d'lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba. En chemin nous nous étions réunis d'abord aux contingents de notre tribu, puis à ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten, les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle violence! C'était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits? Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient: nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le lendemain, la lutte recommença dès l'aube, acharnée de leur côté, désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était franchi, et l'indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle devait mourir.

Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, demandèrent l'_aman_ [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les _sofs_ [Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu'il ne voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais ce n'était là à nos yeux qu'un piége où ne devaient point se laisser prendre des patriotes résolus, comme je l'étais avec beaucoup d'autres, à mourir plutôt que de voir l'étranger s'établir en maître dans nos montagnes. En sorte qu'à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à outrance.

Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la fortune des Iraten: c'étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les Aïth-Khelili et d'autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp.

Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommençaient le combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers; en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des coups de canon qui ne cessaient d'éclater dans la direction de Tizi-Ouzou. «Allah! s'écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui, c'est à cela qu'ils emploient leur poudre à présent.»

Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n'était point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette route aboutissait à un fort qui s'élevait, menaçant, en face du Djurjura, en plein pays kabyle.

Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera plus vite jusqu'aux portes d'Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée, lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, où nous nous étions retranchés à la manière franque, qu'ils nous avaient enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une légère blessure; une balle m'avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres, mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce.

Le jour suivant, c'est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu'à Thaourirth-el-Hadjadj, un autre village Yenni, établi sur la pointe d'un piton et d'où nous les voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment, chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage au coeur. Après s'être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures, ils courent à l'assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang ruisselle dans les rues du village. Mais c'était écrit! Avant la nuit, Thaourirth-el-Hadjadj n'était plus qu'un amas de cendres et de ruines.

Trois jours après [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les _manefguis_ des _Sofs Cheraga_ [Alliés de l'Est.], nous nous obstinons en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la confédération des _Zouaoua R'raba_ [De l'Ouest.] s'est soumise comme celle des Iraten. Les confédérés de l'Est sont seuls ou presque seuls à se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle.

Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu et de son village.

--Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui font mal...

Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant que l'interprète eut ouvert la bouche, il s'écria avec feu:

--Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous avons fait notre devoir.

Et aussitôt il reprit son récit:

--Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que les grives du nord à l'automne, une autre troupe, partie de Constantine, arrivait par la vallée de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des Aïth-Illoula-Oumalou qui n'étaient point allés au secours des Iraten se trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les _sofs_ des lllilten, des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur l'ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de l'autre, les _djenouns_ [Démons.] combattaient visiblement avec les soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des Aïth-Mezeguan qu'une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz. Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n'ont aucun reproche à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou mourants. Ce fut alors sur mon village même que s'appesantit la colère d'Allah.

Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement dans la voix:

--J'étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit qu'ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement.

Alors je courus à la _djemâa_ et je leur dis: «Nous serons attaqués tout à l'heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi?» Plus de trente répondent: moi! moi! Je le constate à regret, mais Ali n'était pas du nombre. Il s'était pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs. «C'est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour.» Ce que nous fîmes aussitôt, après nous être pourvus de munitions et de vivres.

Cette tour surmonte la porte du village; elle est percée de meurtrières et domine le petit plateau des Aïth-Aziz. Nous employons les dernières heures à renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous perçons de nouvelles meurtrières; en un mot, chacun s'ingénie à défendre de son mieux le village et à faire payer sa vie le plus chèrement possible. Quant à moi, je n'espère plus rien; je sais que l'ennemi nous égale par le courage, qu'il est mieux armé que nous, mieux discipliné, plus expert dans l'art de la guerre. Et si ce ne sont pas les _djenouns_ qui combattent avec lui, c'est Allah qui lui donne la victoire, afin de nous infliger la plus cruelle de toutes les épreuves. Mais si je ne puis sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas à leur ruine.

Voilà ce que je me disais à moi-même, en attendant le soleil trop lent à se montrer. Et si je n'ai pas réalisé mon projet, si la mort n'a pas satisfait mon désir, ce ne fut point, en vérité, par ma faute.

Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son émotion était forte. Il vit bien dans nos yeux qu'aucun de nous n'élevait le moindre doute sur sa sincérité.

--L'assaut, dit-il, nous fut livré de trois côtés à la fois. Parmi vos soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthères. Nos balles s'aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu parvenir jusqu'à nos maisons et les escalader sous nos feux croisés? Car nous avions multiplié dans tous nos murs les meurtrières, et par chacune d'elles un bon tireur visait, tandis que les autres n'étaient occupés qu'à recharger les fusils. J'ai moi-même tiré dix fois sur un chef, longtemps immobile à la même place où il donnait des ordres; je ne l'ai point atteint. N'était-ce pas un sortilége? Le village envahi, nous nous battîmes corps à corps, nous avec nos _flissa_ [Sabres.] et nos _gadoum_ [Haches.], eux avec leurs baïonnettes, ou les uns et les autres avec la crosse du fusil. Une affreuse mêlée s'engagea dans les rues, dans les cours et jusque dans l'intérieur des maisons. A la fin, ce qui restait encore debout des _Imessebelen_ [Patriotes qui se dévouent à la mort.] se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprême. Je tombai là parmi mes derniers compagnons, abattu d'un coup de crosse sur la tête [Le village d'Aïth-Aziz fut attaqué le 30 juin 1857 par des bataillons des 70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er étranger et des tirailleurs indigènes. «Les trois colonnes marchent sur Aïth-Aziz avec toute la furie française; mais les barricades et les murs crénelés des villages arrêtent quelques instants l'attaque de front. L'ennemi attend résolûment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et s'efforcent de saisir les fusils kabyles à travers les meurtrières. La lutte a lieu à bout portant ou à l'arme blanche. Enfin les premières barricades sont renversées, et les soldats pénètrent dans le village. Les zouaves de droite y pénètrent presque en même temps; le combat se prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre, les armes et la discipline l'emportent comme ailleurs, et les Kabyles s'enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux mains de leurs ennemis.» Emile Carrey, _Récits de Kabylie, campagne de 1857._].

Dans la nuit, je revins à moi. Alors entre la vie et la mort je fis un effroyable rêve: je suffoquais; une fumée brûlante me desséchait la poitrine; j'étais environné de flammes, et à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticulés; je m'élançai dehors, sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles. Enfin, à bout de forces je m'évanouis et restai jusqu'au matin, inanimé à la même place.

Quand je me réveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient. Devant cet épanouissement de la vie et du bonheur dans la nature je me dis: «Allons, j'ai fait un mauvais rêve.» Mais ayant levé la tête, je vis au loin des murs noircis, des ruines fumantes. C'était là tout ce qui restait du village des Aïth-Aziz. Au même instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je me traînai derrière un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai: c'était Ali avec des tirailleurs indigènes et des soldats français. Ils causaient, ils riaient ensemble comme des amis à la promenade. D'un mouvement irréfléchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au coeur du traître. Je m'aperçus que je n'avais plus cette arme, à laquelle je tenais tant parce qu'elle me venait de mon père. Seule, ma fidèle _gadoum_ était restée attachée à mon côté. Je la saisis d'une main convulsive et voulus m'élancer sur mon ennemi. Mes jambes refusèrent de me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi, abîmé dans mon désespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient été si chers m'était devenue insupportable. Cette lumière éblouissante, cette campagne fleurie, tout, jusqu'à la joie des oiseaux et des insectes, irritait ma douleur. J'éprouvais un amer dégoût de la vie, et je fus sur le point de suivre l'exemple de ces _manefguis_ qui, chez les Iraten, s'étaient précipités du haut de leurs rochers pour ne point survivre à la liberté morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'_oussiga_ [Vengeance.], me retinrent au bord de l'abîme. Alors aussi me revinrent la pensée de ma mère et celle de ma fiancée. Je fus saisi de l'irrésistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine. Et j'entrepris aussitôt le plus pénible voyage qu'un homme grièvement blessé ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni même me tenir debout, tellement était grande ma faiblesse. Il me fallut donc me traîner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me séparaient du village de Soummeur. Là étaient ma bonne mère Hasna, Yasmina ma bien-aimée! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de Tirourda près de Soummeur.]; il m'attirait à lui comme l'aimant attire le fer. Depuis longtemps la nuit était venue quand j'atteignis enfin la porte du village. Cette porte était fermée; mais les hommes de garde veillaient. En vain je voulus répondre aux cris des sentinelles. Je n'en eus plus la force. M'étant redressé par un dernier effort, je tombai à la renverse.

Ah! cette fois le réveil fut doux. Elles étaient là, près de moi, toutes les deux, les chères femmes! Et entre elles j'en vis une troisième au visage fier et bienveillant. C'était Lalla Fathma. Elle m'avait recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus à son pouvoir surnaturel qu'à l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de porter à mes lèvres un pan de son kaïk, mais la sainte retint ma main; elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal m'était enlevé comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et si bienfaisant que dès le lendemain je pus me tenir sur mes jambes.

Plusieurs jours s'étaient écoulés pendant lesquels, en proie à la fièvre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais été comme un fou qui se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mère et de ma bien-aimée que, dans mon égarement, j'avais cruellement maltraitées. Je leur en demandai pardon. Elle me répondirent par des larmes et des baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux:

--Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus?

Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque tout le territoire des Zouaoua de l'Est.

--Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la cire.

Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi étaient militairement occupées. La tente de votre _amin el oumena_ [L'_amin_ des _amins,_ qui exerce le commandement en chef en temps de guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar. Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait encore libre.

--Et les Mlikeuch? fis-je.

--Les Mlikeuch ont fait leur soumission.

Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes.

--Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je.

--Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de France. Les _djenouns_ les y ont amenés cette nuit.

Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés, gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le village:

--Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là!

Tout à coup la fusillade éclata dans la montagne. Nos derniers défenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux que jamais et plus terrible, car il est maintenant pressé d'en finir avec cette poignée de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des Aïth-Illilten, des Aïth-Illoula-Oumalou, des Aïth-Ithourar, des Aïth-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises.

Ici le beau Kabyle parut de nouveau frappé de mutisme; mais faisant un effort sur lui-même, il s'écria:

--Puisque c'est la vérité, je dois vous la dire: eh bien, une partie de nos anciens alliés, comme s'ils étaient jaloux de nous voir libres encore, ne se montrèrent pas moins empressés d'en finir avec nous que vos propres soldats. Ils se joignirent à eux; et nous les apercevions, là-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frères. Le malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec empressement le prétexte ou l'occasion de se satisfaire. Alliés dans la guerre contre l'étranger, unis pour la commune défense, nous vîmes les divisions anciennes réapparaître dans nos rangs au lendemain de nos premières défaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pillés et brûlés, non par des mains françaises, mais par des mains kabyles. Il me fallait vous faire ce pénible aveu qui couvre mon visage de honte.

Ma mère, ma fiancée et moi, nous regagnâmes la maison de Lalla Fathma sans échanger une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout n'était-il pas fini pour nous?

La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre côté, elle était aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'était que lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'_amrah_ [La cour.] et jusque dans l'_aouens_ [Logement du chef de la famille.] où la sainte se tenait assise sur la _doukana_ [Banc de pierre ou lit.]. A l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renoncé à toute espérance, et qu'elle attendait, désolée mais résignée, l'inévitable destinée. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en acquittait.

Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil éclatent maintenant à l'entrée même du village. Chacun comprend que nous touchons au moment suprême. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me semble voir, je vois ma mère Hasna, je vois Yasmina ma fiancée, aux mains de l'ennemi, exposées aux derniers outrages. Je les presse sur mon coeur pour me persuader à moi-même que ce n'est là qu'une hallucination. Mais l'épouvante des femmes, leurs cris déchirants, m'avertissent que ce qui n'est à présent qu'une affreuse illusion deviendra tout à l'heure la réalité même. Aussitôt, je m'arrache des bras chéris qui me retiennent:

--Non, m'écrié-je, cela ne sera pas, moi vivant.

Doué d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'élance du côté où l'on se bat encore; à défaut de fusil, j'ai ma _gadoum_. Le premier ennemi qui se rencontre à ma portée est un tirailleur indigène. Il décharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tête. Un de ses camarades accourt, et je tombe percé d'un coup de baïonnette [L'attaque des Aïth-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.].

Le beau Kabyle, entrouvrant sa _gandoura,_ nous montra sur sa poitrine une horrible cicatrice. Son récit nous avait tous vivement émus. La chaleur que Bel-Kassem avait mise à le traduire, prouvait bien qu'il n'était pas demeuré insensible, lui non plus, aux exploits de ce héros.

--Mohamed-Ameur-et-Aïn, lui dit le Général en lui tendant la main, nous honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres soldats. Nous admirons le tien. Assurément tu étais digne d'une meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mère, de ta fiancée et de toi-même?

--Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida. Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces malheureux _manefguis,_ de retourner dans leurs villages dont plusieurs n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne. Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant? Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou? C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un _thebib_ français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me dire:

--Ne crains donc rien, ami; le _thebib_ français est content, car, dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre.

J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le _thebib_ français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco, mon voisin.

--Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre.

Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa _kharouba,_ mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence; puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt.

Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le dos, soigné par le _thebib_ français et par cette femme si douce et si patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne. Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma tête, nous avons coutume de dire qu'aucun _thebib,_ si savant qu'il soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou d'un caillou roulé.

Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un grand pain. J'étais guéri!

Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M.

Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten, le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur qui est maçon.

Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart, des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot, d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture.

Je m'étais arrêté à une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en disant, selon la coutume: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un près de moi s'écria au comble de la surprise:

--Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi?

C'était un homme des Aïth-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance.

--Nous t'avons tous cru mort. Ta mère t'a pleuré, Yasmina aussi.

--Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je disais, accablé sous le pressentiment de quelque nouveau malheur.

--Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleuré, la pauvre petite; mais il y a une fin à tout, et le vieux Salem lui ayant apporté la preuve de ta mort...

--Quelle preuve? m'écriai-je hors de moi.

--Ta _gadoum_ qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravés avec ton couteau. Ta mère Hasna aussi l'a reconnue.

--Et alors?

Alors son tuteur l'a tour à tour suppliée, menacée, lui répétant sans cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse à la misère par son refus obstiné d'épouser Ali.

--Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes ongles s'enfonçaient dans sa chair.

--Pas encore, s'empressa-t-il de me répondre, mais tu me fais mal.

--Allah est grand!

Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces.

--Tu n'as pas de temps à perdre, reprit-il, si tu veux arriver là-bas avant que le marabout ait récité la _fatha_ [La prière qui consacre le mariage.].

--C'est donc demain?

--Oui, c'est demain.

Je mesurai la distance:

--Yacoub, m'écriai je, Ali n'épousera demain que la mort.

Et comme un fou je me mis à courir dans la direction de mon village. Mais je n'avais pas retrouvé mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaçait de se rouvrir. A chaque fontaine je m'arrêtais, et j'avalais de grandes gorgées d'eau pour éteindre le feu qui dévorait mes poumons et ma gorge. Je ne disais plus: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis;» mais je disais: «O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de mourir, je puisse frapper ce traître!»

En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le coeur des Kabyles: la passion de la vengeance.

Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse, dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me rendait fou.

Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl, d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la neige, les yeux creusés par les larmes.

Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers ma bien-aimée:

--Yasmina! Yasmina!

Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le premier moment, Ali et ceux de sa _kharouba_ demeurent tous frappés de stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite vers les maisons de ma _kharouba_ en criant:

--A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn!

Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma _doukana_ Yasmina évanouie, et me mets à crier: _imma_! _imma_!

Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir, ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et l'emporte en la couvrant de baisers.

--_Imma,_ dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont venir.

Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en extase.

--_Imma,_ nos ennemis vont venir nous attaquer.

Alors, comme si elle sortait d'un rêve:

--Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer!

--Mais je n'ai plus mon fusil.

--Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre et des balles.

Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'_asfalou_ [Petite fenêtre.]:

--Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai pas.

Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'_asfalou,_ je lui exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa.

Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à la dent mortelle, par une de nos _thikouathin_ [Petits jours percés dans le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: _tamourt_! _tamourt_ [A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et s'affaissa sur ma _doukana_.

Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable trébuche, il roule à terre.

--Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas!

Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma _gadoum_ que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère agenouillée sanglotait.

Yasmina, la fleur de ma vie, était morte.

CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE.

La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un parc anglais.

Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte monumentale qui regarde la vallée.

Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres.

Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même l'égaler? Qu'on en juge.

Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur monde:

--Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalité. Ma maison est la vôtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me tiendrez compte, je l'espère, de ma bonne volonté.

Le secrétaire met sous les yeux de Ben-Ali-Chérif la lettre où le gouverneur général nous recommande aux autorités françaises et indigènes. Notre hôte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant aussitôt la séance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous fait traverser une vaste salle à manger pour nous conduire dans une seconde cour intérieure, autour de laquelle règnent des colonnes de porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie à dentelles d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se coudoient; mais chez le maître du logis le désir est manifeste de donner le pas à l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de faïence napolitaine, les degrés de pierre d'un escalier spacieux et commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des divans, des coussins brodés, des rideaux en lampas, des tables de boule, des bronzes et des glaces partout; puis là-bas, le soleil incendiant les hauts sommets kabyles: ce contraste étonnant s'offre à nos yeux ravis comme un régal unique.

L'aga nous fait servir du café dans des petites coupes de Sèvres. C'est un vieil Osmanli qui nous le présente, un serviteur d'avant la conquête, né et élevé dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffinée, Ben-Ali-Chérif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut s'occuper lui-même de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons tous quatre sans mot dire; mais ce silence est éloquent, et tout rempli d'actions de grâces pour le Général à qui nous devons cette féerie après tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conçu le projet d'une excursion dans le monde kabyle, et qui en a combiné le plan? Pour l'exécuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puisé le nôtre? A force de nous regarder ainsi, nous éclatons de rire: nous avons des mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a teint en cramoisi une des joues du Caporal, et changé le nez du Conscrit en tomate mûre; le voile en lambeaux du Général a tatoué en vert son front, sa joue et son menton. Comment notre hôte a-t-il pu garder son sérieux en nous voyant accommodés de la sorte? Il vient bientôt pour nous conduire à nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur de partager avec son Général est magnifiquement meublée à la française. Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une aiguière en vermeil donnée à Ben-Ali-Chérif par le gouvernement français, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout le nécessaire des élégances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir, c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hôte. Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous recevoir entre leurs bras.

--Vous plaît-il que je vous mène à mon jardin de France? Nous avons le temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit.

Nous suivons Ben-Ali-Chérif dans la première cour où nous attendent, impatients et blanchissant leur frein d'écume, des chevaux de haute race et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophète devait lui ressembler. L'aga a soulevé madame Elvire comme il eût fait d'une petite fille pour l'asseoir sur une selle incrustée de corail et d'émaux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tête du cortége. Je me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la dernière classe, sur le dos d'un noble arabe à la robe noire, à l'oeil de feu.

Il le cède à peine en beauté à la cavale blanche de notre hôte qui, dans son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en coupole, marche devant nous comme un triomphateur.

--Quelles magnifiques bêtes! s'écrie madame Elvire, qui, écuyère émérite, dévore des yeux la cavale blanche et le cheval noir.

--Aussi douces et obéissantes que belle, madame; elles sont dans ma famille, de père en fils, depuis deux ou trois siècles. Leur généalogie se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de Constantine à Batna en dix heures, devançant la diligence qui en met quatorze à franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va toujours, sans boire ni manger; à l'arrivée, elle a le poil aussi sec qu'au départ. Elle n'a peur de rien, pas même du lion que nous avons deux fois rencontré en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traitée comme un membre de la famille.

Le jardin de France où nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect appétissant et plantureux d'un jardin de prieuré. Une riche variété de fleurs odorantes décorent les plates-bandes; et par de là, dans les carrés, ce sont des légumes opulents. Il y a aussi des tonnelles où grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les cerisiers, les abricotiers sont les arbres précieux et rares; les orangers, les citronniers, les cédrats, les grenadiers et les néfliers du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles paraît enchanté de voir des _pays_. Il s'approche de nous en ôtant sa casquette.

--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avant un mois vous mangerez des cerises.

--Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment. Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on ferait ici pousser des pierres.

--Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, François? dit l'aga.

--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.

--Cette conduite nous amène l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser. Elle est claire, fraîche et point du tout saumâtre comme celle de beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la vallée; et vous ferez bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la végétation dans l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel âge leur donnez-vous?

--Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur donnons cet âge-là.

--Ils ont six ans.

Nous nous récrions tous, incrédules.

--François, est-ce que je me trompe d'une année?

--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.

Dans une allée du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit ans. Sa taille est élevée, sa figure noble et bienveillante. Il s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde un silence respectueux. Notre hôte nous le présente:

--Le chérif, mon fils aîné, nous dit-il; ne vous étonnez pas de son mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son père. Le chérif a fait ses études au collége arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent, je ferai même avec lui le tour d'Europe. J'éprouve, moi aussi, un grand besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit d'un voyage que je fis à Paris en 1854. A cette époque, je savais à peine quelques mots de français appris dans mes fréquentes relations avec vos officiers; car depuis mon plus jeune âge, j'ai compris ou plutôt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chère Kabylie, était entre les mains de la France [Ben-Ali-Chérif n'en prit pas moins part à la révolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dévoué corps et âme; de 1847 à 1857 j'ai entretenu, à mes frais, pour son service, cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, postés là haut, à Chellata. Ce qui n'empêcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux rapports, être arrêté comme traître et rebelle. On me rendit justice, Dieu merci, et je fus récompensé par la croix d'officier. Ce que je vis à Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus émerveillé, enthousiasmé, transporté, cela ne pourrait rendre ce que j'éprouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus absolument parler et lire le français, l'écrire aussi. Il me fallut une maison française, je n'en suis qu'à l'_a, b, c_ de mon éducation, et j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le veut, je les réaliserai: mes compatriotes n'auront pas à s'en plaindre, ni la France non plus.

Le chérif s'était éloigné sur un mot que son père lui avait dit en kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes.

--Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga à madame Elvire; il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum.

Nous retrouvons le jardinier près de la porte du jardin. Étant demeuré en arrière:

--François, lui dis-je, quelle besogne faites-vous là?

--Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon.

--Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie.

--C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai ensuite sécher au soleil. M. Ben-Ali-Chérif ou M. le chérif, son fils, chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent plusieurs de ces bêtes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et lorsqu'ils parviennent à en soustraire un morceau à leurs grands coquins de lévriers, de véritables tigres, ils ont la bonté de me le réserver. Pour eux, apprivoisé ou non, un sanglier est toujours un porc.

Le soleil s'est couché, et brusquement le jour a fait place à la nuit; les diamants célestes commencent à jeter leurs feux étincelants dans un azur pâle comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frère des ténèbres, a envahi l'immense vallée. De temps à autre, le cri sinistre d'un chat-huant ou d'une hyène jette l'épouvante au coeur des troupeaux endormis. Arraché par cette menace à son premier sommeil, un agneau y répond par un bêlement plaintif, en se pressant contre le flanc maternel. Çà et là un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers qui sortent affamés de leurs tanières. La petite cavalcade a pris les devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lâche les rênes. Il part comme un fils d'Éole auquel son père a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si flexibles que je ne reçois nulle secousse de son galop. On dirait que, suspendu dans l'air, il dévore l'espace avec des ailes invisibles. En un clin-d'oeil, il a rejoint ses frères, sa soeur, la cavale blanche et la mule, sa cousine. Sa course précipite la leur; en trois minutes nous franchissons deux kilomètres. En descendant de mon cheval, j'avance, pour le baiser, mes lèvre vers son museau. Il me laisse faire. Un serviteur s'approche de l'aga et lui dit: «Monsieur Ben-Ali-Chérif est servi.» Nous entrons dans la salle à manger, où la table dressée à la française est éclairée aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines, tout est de bon goût et marqué au chiffre de notre hôte. Mais pourquoi donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurément, elle a été passée à l'eau depuis que la _diffa_ fut servie à ceux qui nous out précédés dans cette maison si grandement hospitalière. Vos lavandières, mon cher hôte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles, la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts à changer nos assiettes et à remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici du médoc authentique et du moët glacé. Ben-Ali-Chérif a donné la place d'honneur à madame Elvire, il s'est mis à sa gauche: il a la science innée des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation, où les traits sont semés avec mesure, passe sans effort du grave au doux, du plaisant au sévère. Il prend plaisir à nous prouver que la France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie tout entière.

--Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des écoles françaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on fasse quelque chose pour leur bien-être, qu'on favorise un peu leur industrie nationale, qu'on leur apprenne à tirer un meilleur parti de leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les glands doux par des châtaignes, qu'on introduise partout la culture de la pomme de terre et celle aussi du mûrier; en un mot qu'on sache, par un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de liberté, répandre l'aisance où règne aujourd'hui la misère, et la génération qui monte sera française. Ce n'est pas tout: la propriété privée récemment décrétée achèvera la conquête de l'Algérie; mais pour la constituer en pays arabe, que d'obstacles à vaincre! Elle existe ici, et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui va chaque année, en émigrant, gagner péniblement sa vie jusque sur les frontières du Maroc, s'offre comme un élément vigoureux et fécond de colonisation dans la plaine. Donnez de la terre à ces braves gens qui meurent de faim, faites-en des propriétaires et des fermiers modèles, vous aurez du même coup des partisans dévoués de la France, d'utiles intermédiaires entre les Arabes et vous. Mêlez, si vous le voulez, des colons kabyles aux colons français: ils sont faits pour s'entendre, et si la révolte éclate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils auront à défendre contre eux leurs propres intérêts. Et quels colons que les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons déjeuner à ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez des cultures magnifiques. Tout récemment encore, c'était un maquis impénétrable, habité par des chacals, des sangliers et des hyènes. J'ai cédé ces terrains à de pauvres diables, en pleine propriété, à la condition de les défricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en quelques années ils en ont fait une corne d'abondance.

Tandis que Ben-Ali-Chérif nous édifiait de la sorte sur l'avenir de la Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons d'Europe, nous savourions les délices d'un succulent dîner maure: la _shourba,_ potage gras pimenté; la _tourta,_ mélange de viandes et de pâtes; la _makrouda,_ composée d'oeufs, de viande et de farine; la _doulma,_ hachis au riz, fortement assaisonné de poivre; puis des grives en conserves, au beurre; enfin une _biklanva,_ plat exquis d'amandes, de sucre, de beurre et de farine, et le _kouskoussou_ traditionnel, mais accommodé aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les plus délicieux: des oranges parfumées à la vanille comme Mahomet en offre aux saints du septième paradis. Pour prendre le café, nous retournons au salon.

--Messieurs, fumez! dit madame Elvire.

--Puisque vous l'ordonnez... madame. Goûtez donc ce _chebli_ qui vient des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac récolté dans le Souf à soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprécierez ainsi, exempts de tout mélange, nos deux meilleurs tabacs indigènes: une des grandes promesses de l'avenir algérien.

Nous trouvons le _chebli_ agréable; le tabac du Souf a de l'arôme; mais il est âpre et violent: c'est du _felfel_ en cigarettes.

--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avez-vous plusieurs... enfants?

Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes?

Il répondit en souriant:

--Madame Ben-Ali-Chérif eût été très-heureuse de vous faire elle-même les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante, et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux fils: celui que vous avez vu, c'est l'aîné, et un autre d'un an, un bien joli enfant; je vous le montrerai demain.

Le visage de Ben-Ali-Chérif se voila de tristesse.

--Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin?

Notre hôte hésita avant de répondre:

--Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un. Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous sourire, madame, c'est écrit!

Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le plus sauvage.

Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau Kabyle et de notre ami Bel-Kassem.

--Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous.

Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de madame Elvire, et dit:

--_Allah isselmec_! La protection de Dieu soit avec vous!

--Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que notre hôte nous attend dans la cour.

--Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner veut être mangé à point.

En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce. Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène; un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado.

Après une heure de marche, nous arrivons à son _azib_ d'été. C'est un grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique? Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet _azib_ avec sa famille. Ces deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil. Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en jouant, plus d'un de ces _thisirth_ [Moulin à eau.] lorsqu'il était enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents, des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner une _Fleur-de-Marie_. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets, grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et superbe!

--Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de peu de chose, une omelette et un mouton!

Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos doigts en guise de fourchette et de couteau.

Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge, s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire la charité.

--Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année.

Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui qui y entre n'est jamais invité à en sortir.

--C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux; quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie.

--Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde.

--Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille francs de farine par semaine.

Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau, douce à la peau comme une caresse.

--Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité!

--Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans galons n'était pas le bienvenu chez moi.

--Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes pas de mine.

--Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes.

Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape: il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à faire de l'huile dans la _maïnsera_ [Moulin à huile.]. Les uns broient les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni compas dans un tronc d'arbre avec la seule _gadoum_. Chaque village possède un ou plusieurs _maïnsera_ qui font partie de son communal, comme le _mechmel,_ terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou pacage, et l'_azzela,_ bien en déshérence, acquis au trésor public par un vote de la _djemâa_. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte brodée d'or.

--Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son épaule, dans la cour de la maison.

D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour. De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des _djenouns_ et des bêtes féroces.

Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre hôte:

--Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à Paris.

--Ou en Kabylie, vous me l'avez promis.

Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage. Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop.

--_Kodêche Sâa_ [Combien d'heures?]? lui demandons-nous.

--_Besef_! _besef_ [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions _har'r har'r_! en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière, tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert. Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la _K'bila-Ousammeur,_ la Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages, 1,655 fusils, avec la _zaouïa_ de Chellata. Hier, à la même heure, nous descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: _manefguis_ farouches, pillards déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il fut un temps où cette tribu _sanhadja_ possédait Alger et son territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant: «Voilà pour ta _diffa_!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et 370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts, et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par excellence qui fut la _doukana_ de Lalla-Khredidja, la grande sainte canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord, au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi, longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla, 12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le bordj du _Petit Puits,_ ou bordj Bouïra.

Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but. La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle, tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses pieds entre les fentes du _tellis,_ il s'impatiente, il s'irrite, il geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie. Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni un homme.

Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la fermière?

--Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour?

Il secoue la tête, il ne nous comprend pas.

--_Kodèche Sâa_?

--_Besef_! _besef_!

Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer! Nous pressons nos bêtes.

--_Choua_! _choua_! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la prudence, ne nous écartons pas du gué. Il y a des endroits où l'eau tourbillonne: ce sont autant de trous creusés par les _djenouns_ de l'Oued-Sahel, où ils se divertissent à noyer les voyageurs. Enfin, nous voici sur l'autre bord. Mais l'obscurité nous enveloppe, et notre isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu nous suivre, ils sont loin, très-loin en arrière. Le cavalier est seul avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous défendre?

--Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur.

--Il est au fond de ma malle.

--Ah!

--Désirez-vous que je l'en retire?

--Mais votre malle est à une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux bagages.

--C'est vrai; je n'y songeais pas.

--A quoi songez-vous donc?

--A vos souffrances, madame.

--Bah! on s'habitue à tout, même à une selle kabyle.

--Je vous admire, et...

Un bruit formidable s'élève du fond de la vallée, comme l'écho d'un tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Général dresse les oreilles.

--Sidi-Yzem! dit le cavalier en étendant la main dans la direction de la forêt d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages noirs pareils à des démons, escaladant le ciel, nous dérobent les étoiles, si chères au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de l'enfer? On le croirait, tant les ténèbres sont profondes. Tout à coup, deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents brillent devant nous et s'éteignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une sueur glacée perle sur nos fronts. Le danger passé:

--C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire.

--Ou une hyène qui fuit, ajouté-je.

Cette course échevelée dure une heure environ, puis nos bêtes d'elles-mêmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des Beni-Mansour. Allah soit loué! nous en franchissons la porte. Un rire éclate; mais dans ce rire, il y a des sanglots.

--Jamais, dit le Général, je ne pourrai descendre de ma mule!

Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans pitié pour elle-même, elle brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la porter.

--Je marcherai!

--Mais pourquoi?

--Parce que je le veux!

Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége d'Alger, tombé... de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et... un appétit kabyle!

--Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment de les manger ou jamais.

--Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous en débarrassera.

--Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche.

Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit; celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille.

Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé les _djenouns_ et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris, noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle désolation!

Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les _El-atey_ à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets d'arbres.

Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton; puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les _djenouns,_ des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth, Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, _les Kébaïles du Djerjera_.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon, qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer, un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime très-expressive, accompagnée de plusieurs _besef_! _besef_! au moment où nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte.

Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix, quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses rocheuses, d'aspect formidable.

Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher nos yeux.

En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir.

Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel, entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons pas la grande route de la vallée.

A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel, nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils, qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à l'industrie des oliviers.

Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est, l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont on ne se lasse jamais.

En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563 fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain, si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous mettons pied à terre.

Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant ***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos _tellis_ irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions de bouche autrement que pour _luncher,_ entre les heures des repas et loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets rôtis dans ses _tellis,_ et même, s'il est assez bon piéton pour se passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.»

Le lieutenant *** nous apprend la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprêtre et de sa petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indigènes. Ce serait peu pour résister à une attaque des Aïth-Mlikeuch d'en face, qui se battent aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a dû désarmer un de leurs villages qui manifestait des envies séditieuses. Mais nous avons ici le bras qui, le 26 décembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la tête de Bou-Bar'la; ce bras est celui du caïd Sidi-Lakhdarel-Mokrani, dont une fantaisie algérienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses ancêtres authentiques sont les grands chefs de Kalaâ et des Aïth-Abbès, qui succédèrent, en 1559, à Abd-el-Aziz, illustré par les guerres kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frère Aroudj, de la domination turque. Cette généalogie vaut bien l'autre et peut suffire à son orgueil. Le caïd habite le bordj avec sa famille. Le lieutenant nous le présente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruiné par une vieillesse précoce. Il semble près de tomber en enfance, et l'on s'étonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude coup sur l'_homme à la mule_. A présent il ne serait plus capable d'un pareil exploit. Mais le commandant vaut à lui seul une garnison; sa gaieté spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de péril extrême, n'avons-nous pas la ressource de l'_anaya,_ la fleur offerte à madame Elvire par le beau Kabyle des Aïth-Moula-Oumalou?

Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine achève de mettre en fuite les préoccupations de demain. C'est l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est un vrai maître Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le mousquet à l'épaule: valet de chambre et d'écurie, cuisinier, tailleur et cordonnier au besoin, il sait tous les métiers qu'il n'a pas appris, et bien d'autres encore. Il est poëte et compose des stances à la lune dans ses heures de mélancolie. Sa suprême joie et son unique ambition, c'est d'aller à Aumale pour y régaler ses camarades avec l'argent de sa solde. Ses voeux devaient être exaucés le lendemain.

Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air peiné: il vient de recevoir un ordre qui l'oblige à partir de suite pour Aumale avec son ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut à verse, et les chemins sont détrempés.

--Le plus fâcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la montagne tout à fait impraticable. Les sentiers qui mènent à Kalaâ sont toujours difficiles et dangereux, mais à présent vous y exposeriez sérieusement votre vie. Vous voilà donc prisonniers au bordj pour un ou plusieurs jours. Résignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le caïd est prévenu, et je reviendrai, moi, le plus tôt possible. Madame Elvire fait une moue charmante qui signifie: je ne me résigne pas du tout, j'ai décidé que nous partirons aujourd'hui pour Kalaâ, et nous y serons ce soir. Cependant, à tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables, qu'elle paraît vouloir se ranger tout à coup aux avis de l'amitié prudente. Méfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, après s'être longtemps obstinée dans son idée, y renonce soudain pour adopter la vôtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est résolue à vouloir ce que vous ne voulez pas.

Le commandant est parti après nous avoir à tous fraternellement serré la main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne parle ni ne comprend un seul mot de français. La pluie continue à tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui d'épais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se déchirent aux crêtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle partout, la vallée est inondée. Le Djurjura semble coiffé d'un bonnet de plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouché, tout à fait résigné à attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous réveille? Le bordj est-il attaqué par toute la Kabylie en armes?

--Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous attendent, les bagages sont chargés.

Un pâle rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets demeurent enveloppés de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crêpe de deuil sur la vallée.

--Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins...

--Tais-toi, et en route!

--Mais il y va de votre vie! s'écrie le Caporal avec un geste éploré; soyez plus raisonnable.

Le Conscrit paraît ébranlé.

--A votre aise, dit le Général, restez! moi, je pars avec le cheikh Chellaba.

Le cheikh Chellaba est un des trois chefs de Kalaâ. Il est venu rendre visite à son ami Sidi-Lakhdar, et il s'est gracieusement offert à madame Elvire pour guide.

--Ah! si j'étais votre mari, madame!

--Monsieur, si vous étiez mon mari, vous m'aideriez à monter sur mon bât. Ami, ta main.

--Ainsi soit-il! dit le Conscrit en la mettant sur son mulet; elle partirait sans moi, et c'est le devoir d'un soldat de suivre son Général. Mais comment nous as-tu procuré des mulets? Tu parles donc kabyle à présent?

--Tu ne sais pas encore que pour satisfaire un désir nous sommes toutes polyglottes. Adieu, beau Djurjura!

Nous quittons le bordj vers deux heures après-midi. Sous un ciel gros de nuages et qui de temps à autre, en guise d'avertissement, nous jette quelques gouttes d'eau au visage, nous montons ou descendons une suite de collines pittoresques, surchargées de moissons et d'arbres fruitiers. Sortant du désert d'Anif, nous éprouvons un plaisir extrême à voir cette végétation exubérante, née des sueurs des Aïth-Abbès. Le cheikh Chellaba marche à notre tête; il monte une mule de race que nous, sur nos mulets, nous avons presque autant de peine à suivre que celle de l'aga. C'est l'homme le plus paternellement bon qui soit. Il veille sur madame Elvire comme si elle était sa fille. La pluie! la pluie! M. Jules, qui se tenait à l'arrière-garde, morose et boudeur, accourt avec les châles; mais déjà le bon père Chellaba l'a prévenu. Il s'est dépouillé d'un de ses trois burnous, celui du milieu, il en a enveloppé madame Elvire.

--Ce n'était qu'une alerte, dit-elle; voici que la pluie cesse.

--Dites plutôt un dernier avertissement qui vous conseille, madame, de retourner sur vos pas.

--Toujours en avant! c'est ma devise.

De crête en crête, de ravin en ravin, nous arrivons devant un mur vertical. Une roche brune, haute de cinquante mètres, nous barre le chemin. A gauche comme à droite, elle se prolonge à perte de vue. Comment la franchir? Mais ce n'est pas le seul obstacle: il y a là un torrent qui bondit sur les pierres. Le cheikh Chellaba y entre résolûment, et madame Elvire après lui en criant: qui m'aime me suive! Nous longeons la muraille; nos bêtes ont de l'eau jusqu'au ventre. Alors s'offre à nous une autre Porte-de-Fer, mais deux fois plus étroite: une fente, une fissure; deux mulets ne sauraient y passer de front. Le merveilleux défilé! de chaque côté, à portée de la main, le rocher vertical; sous les pieds, le torrent, grondant, blanc d'écume. Pour le plaisir d'y passer qui ne voudrait exposer sa vie? Si pourtant l'eau montait?.. nous n'échapperions pas à la noyade. Rassurez-vous: les Aïth-Abbès, gens prévoyants autant qu'industrieux, nous ont ménagé un refuge. A hauteur d'homme et tout le long du défilé, ils ont pratiqué une entaille dans la roche vive. Pour égayer leur chemin et en tirer tout le profit possible, ils ont apporté du terreau, creusé de petites rigoles d'arrosage, planté des figuiers, semé des fleurs à côté des plantes potagères. Et voilà que cette gorge aride, si redoutable, déroule sous le regard enchanté une double chaîne verte et fleurie, dont chaque anneau semble formé par un jardin d'enfant.

Nous sommes sortis du défilé; mais entrons-nous dans le chaos? Non. Voici de toutes parts d'admirables cultures. Autour de nous ce ne sont que fleurs. Pourtant ce qu'on voit ici tient du prodige; est-ce que cela existe réellement? Ne sont-ce pas nos cerveaux, exaltés par la fatigue, qui créent ce désordre indescriptible de roches monstrueuses entassées les unes sur les autres, de hauts pitons perpendiculaires ou surplombants, plus rapprochés encore que ceux de la Kabylie djurjurienne, d'abîmes béants qui sont comme autant de déchirures de la croûte terrestre et du fond desquels s'élève, gémissante ou menaçante, la clameur des torrents? Non, car nous voici penchés sur un précipice dont la paroi verticale descend à droite à cinq cents mètres sous le pied de nos mulets, tandis qu'à gauche elle monte, en surplombant, à cent pieds au-dessus de nos têtes. Nos bêtes trottinent, l'oreille dressée, l'oeil fixe, sur un sentier large comme la main; la pluie l'a détrempé et l'a rendu glissant. Le commandant avait bien raison de vouloir nous garder au bordj! Gare au vertige et ne remuons pas: le moindre mouvement peut déterminer un faux pas, et le moindre faux pas, c'est la mort!... Un cri d'angoisse s'échappe de nos poitrines: le mulet de madame Elvire a glissé et... il reste arc-bouté sur les quatre jambes, la tête et le cou dans le vide. Ah! il reprend son pas. Je suis pâle, le Caporal est blême et le Conscrit vert. Le Général, souriant et moqueur, tourne la tête et nous montre des yeux brillants et des joues roses. Chaque mulet glisse à son tour et nous fait voir la mort d'aussi près qu'on en peut approcher sans qu'elle vous embrasse. Mais qui voudrait laisser paraître sa peur devant une femme si brave? Plus le péril est imminent et plus elle en plaisante. Sa gaîté nous gagne avec son beau mépris du danger, et elle éclate quand le Conscrit, faisant une glissade plus dangereuse encore que les autres, s'écrie:

--Ah! pour le coup, ma chère, j'aime mieux le macadam!

Vers six heures du soir, nous atteignons le pied d'un rocher droit et superbe comme un palmier; il enfonce sa tête dans un nuage noir. Le cheikh Chellaba lève la main:

--Kalaâ! nous dit-il.

Sur ce bloc de pierre, haut de mille mètres, sont couchées trois bourgades qui forment Kalaâ: Ouled-Hamadouh, Ouled-Aïssa, Ouled-Aaroun, et les ruines d'une quatrième qui fut Tazlah. Mais par où donc y atteindre? Par ce bel escalier taillé en zig-zag dans le marbre. Quel palais des _Mille et une nuits_ en possède un pareil? A mesure que nous en montons les marches, l'abîme grandit à droite, à gauche ou derrière nous. A chaque tournant, il semble que nous plongions dans le vide. Mais le vide ne nous fait plus pâlir, et l'émotion qu'il éveille en nous est plutôt agréable que poignante. A moitié chemin de la crête, un épais rideau de brouillards se déroule autour de nous.

Alors, transportés en plein pays des fées, nous escaladons des degrés de marbre à travers des nuées grises. Tout le reste s'est évanoui: les montagnes et les précipices, le ciel et la terre. Puis, tout à coup, et comme si la nature voulait dans ce jour épuiser pour nous tous ses spectacles, riants, imposants ou terribles, c'est le déluge! Les nuées grises deviennent des cataractes. L'escalier est un torrent, le crépuscule du soir éclaire de lueurs blafardes une inondation fantastique. La nuit jette sur nous son manteau de ténèbres. Nous ne voyons plus rien; en vain nous appelons-nous les uns les autres, les hurlements du vent étouffent notre voix. Pendant une heure encore, au milieu de la tempête déchaînée, nous escaladons ces marches de pierre qui nous paraissent aussi nombreuses que les degrés de l'échelle de Jacob. Le seul instinct de nos montures nous protège: aucun de nous n'échangerait son maigre mulet kabyle contre la Toucques ou la Fille-de-l'Air. A huit heures du soir, nous nous séchons autour d'un grand feu que font flamber pour nous les fils, frères et cousins du bon cheikh Chellaba: c'est une famille d'or.

Et maintenant, lecteur, mon ami, qui avez acquis des droits à ma reconnaissance en me suivant à travers ce monde extraordinaire dont mon crayon ambitieux a tenté une esquisse, ne craignez pas que j'abuse de votre bonté indulgente. Non, je ne vous ferai point partager notre souper au piment, notre tapis aux puces. Je ne vous raconterai point Kalaâ avec ses trois bourgades, et sa jolie mosquée aux dix-sept arcades, et ses trois canons fleurdelisés fondus en 1559 par un esclave chrétien. Je ne m'étendrai pas sur l'extrême politesse de ses habitants, plus civilisés que tous leurs frères de Kabylie, ni sur leurs aptitudes industrielles et commerciales. Je ne vous ferai toucher du doigt ni leurs riches broderies d'or et d'argent, ni leurs cuirs, ni leurs toiles, ni leurs soies, ni même le burnous que tissait, le lendemain matin, la belle Belkhrer, assise devant son _azetha_ [Métier.], au fond de son _akham_ [Maison.]. Quelle peinture pourtant vous ferait un maître en l'art d'écrire de cette femme aux traits nobles, drapée dans ses haïks, parée de ses bijoux, coiffée comme la Judith antique, qui passe avec ses doigts effilés la chaîne entre la trame, tandis que son oeil de mère surveille un groupe d'enfants demi-nus s'ébattant autour du foyer. Mais beaucoup ont visité Kalaâ, et plusieurs ont décrit cette capitale de l'antique royaume de Labbès, longtemps armée contre la domination turque. Au pied de son rocher que nous redescendons par un autre escalier de marbre, la plaine arabe s'étend vers le sud, nappe infinie, verte ou fauve, accidentée çà et là de grandes tentes en poil de chameau ou de chèvre, autour desquelles paissent d'innombrables troupeaux. Nous jetons un dernier regard ému sur les montagnes kabyles, et en route pour le Désert! Ami lecteur, serez-vous du voyage?

FIN.