‹ En pays lointainChapitre 2 sur 9 · III

III

— Que diable, Baptiste ! Il ne peut être question de cela, pas un instant ! Cet homme est un imbécile, et un être inutile dans la création, je te l’accorde volontiers. Tu conviendras cependant que je ne peux te le livrer ainsi.

Stockard s’arrêta, essayant de traduire par ses paroles les rudes convictions morales qu’il sentait dans son cœur.

— Il m’a tourmenté autrefois, Baptiste, et il recommence aujourd’hui ; il m’a causé toute sorte de tracas, mais ne vois-tu pas qu’il est de ma race ? un blanc, et… et… Eh bien ! je ne pourrais racheter ma vie aux dépens de celle d’un autre, fût-il un nègre.

— Qu’à cela ne tienne, répondit Baptiste Le Rouge. Je t’ai fait grâce tout à l’heure ; maintenant je te donne le choix. Je vais revenir accompagné de mes prêtres et de mes guerriers ; ou bien je te tuerai, ou bien tu renieras ton Dieu. Abandonne-moi ton prêtre et tu pourras partir en paix, sinon votre piste se terminera ici. Tout mon peuple est contre vous, jusqu’aux enfants. Tu vois : ils ont déjà enlevé vos pirogues.

Il montra le fleuve. Des gamins, tous nus, descendus à la nage au fil de l’eau, avaient détaché les pirogues qu’ils lançaient dans le courant. Une fois parvenus hors de portée d’un coup de fusil, ils grimpaient par-dessus bord, et pagayaient vers le rivage.

— Livre-moi le prêtre et je te les rends. Allons ! décide-toi, mais réfléchis bien avant de parler.

Stockard hocha la tête. Son regard tomba sur la femme du Teslin qui allaitait son fils, et il aurait cédé, si ses yeux n’avaient rencontré les hommes qui se tenaient devant lui.

Sturges Owen continuait à pérorer.

— Je n’ai pas peur, dit-il. Le Seigneur me soutient de sa main droite, et je suis prêt à me rendre seul au camp du mécréant. Il n’est pas trop tard. La foi renverse des montagnes. Même à la onzième heure, je puis encore gagner son âme à la Vérité.

— Attrape cette brute de métis et ligote-le, chuchota Bill à l’oreille de son chef, tandis que le missionnaire, affalé sur le tapis, discutait avec les païens. Prends-le comme otage et assomme-le si les autres résistent.

— Non ! répondit Stockard. Je lui ai juré qu’il pouvait nous parler sans crainte. Ce sont les règles de la guerre, Bill, les règles de la guerre. Il a joué franc jeu et ne nous a pas pris en traître. Et puis, que diable ! mon vieux, je ne peux pas manquer à ma parole.

— Lui aussi tiendra la sienne, sois tranquille.

— Je n’en doute pas, mais je ne supporterai pas qu’un métis se montre plus beau joueur que moi. Pourquoi ne pas lui accorder ce qu’il demande ? Abandonnons-lui le missionnaire et que tout soit dit.

— N… non, répondit Bill en hésitant.

— C’est là que le soulier te blesse, hein ?

Bill rougit un peu et laissa tomber la conversation. Le métis attendait toujours la décision. Stockard vint à lui.

— Voici ce que j’ai à dire, Baptiste. J’ai traversé ton village tout à fait par hasard, en me rendant vers le haut du Koyukuk. Je ne voulais faire aucun mal, et mon cœur est encore plein des meilleures intentions. Ce prêtre est venu te voir sans que je l’y aie invité. N’eussé-je pas été là, il serait venu tout de même. Maintenant qu’il se trouve parmi nous, comme il appartient à ma race, mon devoir est de le défendre. Je n’y faillirai pas. Mais songes-y, ce ne sera pas un jeu d’enfant. Quand tout sera fini, ton village sera vide et silencieux et ta tribu ravagée comme par une famine. Nous aurons disparu, il est vrai, mais quand même, la fleur de tes guerriers…

— Mais les survivants auront la paix, et la religion des dieux étrangers et les paroles de leurs prêtres ne bourdonneront pas dans leurs oreilles.

Les deux hommes haussèrent les épaules et se détournèrent chacun de son côté. Le métis revint à son propre camp.

Le missionnaire appela ses deux hommes, et ils se mirent en prière.

Stockard et Bill abattirent les quelques pins qui les entouraient et les disposèrent en manière de retranchement à hauteur d’homme.

Le bébé s’étant endormi, sa mère le coucha sur un tas de fourrures et prêta la main pour fortifier le camp. Trois côtés se trouvaient ainsi protégés, la pente rapide empêchant toute attaque par derrière.

Ces préparatifs terminés, les deux hommes parcoururent le terrain découvert et le débarrassèrent des broussailles clairsemées çà et là.

Du camp opposé s’élevait le grondement des tambours de guerre et les voix des prêtres excitant la colère de leur peuple.

— Le pire est qu’ils vont tous se précipiter sur nous en même temps, dit Bill, comme il revenait la hache sur l’épaule.

— Et attendre jusqu’à minuit, au moment où il fait trop noir pour bien tirer.

— Alors commençons le bal. Il n’est pas trop tôt.

Bill échangea sa hache pour un fusil et se coucha avec soin sur le sol. Un des sorciers, se dressant plus haut que les autres Indiens, se détachait distinctement. Il le visa.

— Tout est prêt ? demanda-t-il.

Stockard ouvrit la boîte aux munitions, plaça la femme à l’abri pour qu’elle pût recharger les armes, et donna le signal.

Le sorcier s’écroula. Il y eut un instant de silence, puis un hurlement sauvage et une volée de flèches d’os s’abattit à peu de distance du retranchement.

— Je serais content de voir le bougre de près, dit Bill, en remplaçant la douille vide. Je jurerais que je l’ai troué juste entre les deux yeux.

— Cela n’aura pas suffi ! dit Stockard en hochant tristement la tête.

Évidemment, Baptiste avait apaisé les plus belliqueux de ses hommes et, au lieu de déclencher une attaque à la grande lumière du jour, le coup de fusil avait provoqué une retraite précipitée et les Indiens s’étaient retirés du village, hors de la ligne de feu.

Dans l’excitation de sa ferveur de prosélytisme, soutenu par la main de Dieu, Sturges Owen se serait aventuré seul dans le camp du mécréant, prêt aussi bien au martyre qu’au miracle. Mais, pendant la trêve qui s’ensuivit, la fièvre de ses convictions s’éteignit peu à peu et sa véritable nature reprit le dessus. La peur physique l’emporta sur l’espoir divin, et l’amour de Dieu fut maté par celui de la vie.

Pour lui ce n’était pas une première expérience, ses anciennes faiblesses allaient réduire à néant ses sublimes résolutions. Il connaissait fort bien ce genre de lutte, où il avait toujours eu le dessous. Il se remémorait le jour où ses compagnons, surpris par une effroyable débâcle glaciaire, se débattaient comme des fous à coups de pagaies contre les premières vagues qui menaçaient de les engloutir. Au moment le plus critique, il avait, jouet d’une épouvante bien humaine, laissé tomber sa propre rame pour implorer éperdument la pitié de son Dieu. Et il en avait été de même en bien d’autres circonstances. Ce sont là des souvenirs qu’on n’aime pas à évoquer. Il se sentait humilié de constater en lui l’esprit si fort et la chair si faible. Mais l’amour de la vie ! L’amour de la vie ! Il ne pouvait l’extirper de son être. Pour cet amour, ses ancêtres obscurs avaient perpétué leur race, et il était destiné à la continuer. Son courage, — si on peut employer ce terme, — son courage était pétri de fanatisme. Celui de Stockard et de Bill s’inspirait d’un idéal aux racines profondes. Ils aimaient la vie autant que lui, mais s’attachaient davantage aux traditions de la race. Ils ne défiaient pas la mort, mais ils étaient assez braves pour refuser de vivre au prix de la honte.

Le missionnaire se dressa soudain, aiguillonné par la soif du sacrifice. Il esquissa le geste d’escalader sa barricade pour se rendre à l’autre camp, mais se laissa retomber, masse tremblante et gémissante.

— L’homme s’agite et Dieu le mène ! Que suis-je pour mépriser ses décisions ? Avant la création du monde, tout l’avenir était déjà consigné au livre de la vie. Ver de terre que je suis, oserai-je en effacer les pages ? L’esprit doit se soumettre à la volonté divine !

Bill l’empoigna, le planta debout et, sans mot dire, le secoua violemment. Puis il le lâcha — paquet de nerfs apeuré — et porta son attention sur les deux convertis Mais ceux-ci, impassibles, procédaient avec bonne humeur et diligence aux préparatifs du combat.

Stockard, après un bref conciliabule à voix basse avec la femme du Teslin, se tourna vers le missionnaire. Apporte-le ici, ordonna-t-il à Bill. Et maintenant, dit-il à Sturges Owen, quand celui-ci eut été déposé devant lui, tu va nous marier et grouille-toi, hein ? Et s’adressant à Bill, il ajouta en manière d’excuse :

— On ne sait pas comment tout cela peut finir, aussi ai-je pensé mettre de l’ordre dans mes affaires.

La femme obéit aux ordres de son seigneur blanc. La cérémonie ne prenait pour elle aucune signification. À ses yeux elle était son épouse, et cela dès le premier jour de leur rencontre. Les convertis servirent de témoins. Bill se tint près du missionnaire et l’aida dans ses défaillances de mémoire. Stockard souffla les réponses à la femme et, le moment venu, à défaut de mieux, il lui entoura le doigt avec son pouce et son index, en guise d’anneau.

— Embrasse la mariée ! tonna Bill, et Sturges Owen n’eut pas la force de refuser.

— Maintenant, baptise le petit !

— Et dans les règles, hein ! ajouta Bill.

— Voilà le bagage qu’il faut pour une nouvelle piste, expliqua le père en prenant l’enfant des bras de sa mère.

Stockard se mit à plaisanter.

— Un jour, dit-il, j’étais allé me faire ravitailler aux Cascades. On m’avait fourré de tout dans mon sac, sauf du sel. Tant que je vivrai, je me rappellerai la fadeur de ces aliments ! Si la femme et la môme doivent, ce soir, partir pour le grand voyage, au moins seront-ils, eux, pourvus de sel pour leur casse-croûte. Entre nous. Bill, tout cela n’est que fumisterie, mais si ça n’avance à rien, ça ne peut non plus faire du mal.

Une tasse d’eau servit de fonts baptismaux ; on emmena l’enfant dans un coin bien abrité de la palissade. Les hommes firent du feu et préparèrent le repas du soir.

Le soleil, précipitant sa course vers le Nord, s’abaissait graduellement à l’horizon où le ciel se teinta de sang. Les ombres s’allongèrent, la lumière diminua et, dans les retraites obscures de la forêt, la vie s’éteignit peu à peu. Les oiseaux sauvages du fleuve eux-mêmes atténuèrent leurs rauques bavardages et renouvelèrent une fois de plus leur simulacre de sommeil nocturne.

Seuls, les Indiens accentuaient leur vacarme ; les grands tambours de guerre tonnaient à qui mieux mieux, et les voix s’élevaient en chants sauvages. Mais quand le soleil fut couché, le tumulte cessa. À minuit, le silence était complet partout à la ronde. Stockard, agenouillé, jeta un coup d’œil par-dessus les troncs d’arbres. À ce moment, l’enfant poussa un gémissement, et il sursauta. Lorsque la mère se pencha sur le bébé, celui-ci s’était déjà rendormi.

Le calme était profond, incommensurable.

Tout à coup, à plein gosier, les rouges-gorges saluèrent l’aurore de leur concert. La nuit était déjà terminée.

Une vague de formes confuses déferla sur le terrain découvert. Les flèches commencèrent à siffler, les cordes des arcs à vibrer, et le fracas des fusils leur donna la réplique. Un javelot, vigoureusement lancé, traversa de part en part la femme du Teslin, penchée sur son petit. Une flèche perdue pénétra par un interstice des troncs d’arbres et alla se planter dans le bras du missionnaire.

Il ne fallait pas songer à arrêter la ruée. Les cadavres des Indiens s’amoncelaient, mais les survivants continuaient d’avancer et venaient, comme une mer, se briser contre la barricade qu’ils submergeaient.

Sturges Owen se réfugia dans la tente, tandis que les autres étaient emportés dans le flot humain où ils disparurent.

Hay Stockard émergea seul de la surface. Il avait réussi à saisir une hache, dont il frappait à tour de bras les Peaux-Rouges qui se dispersèrent en hurlant comme des chiens.

Une main noire, empoignant l’enfant par un pied, l’arracha de dessous le cadavre de sa mère. Tournoyant au bout d’un bras, le pauvre petit corps vint s’écraser contre la barricade. D’un coup de hache, Stockard fendit la tête de l’homme jusqu’au menton. Puis, frappant sans relâche, il se mit à déblayer le terrain. Les sauvages se resserraient en cercle autour du blanc, et firent pleuvoir sur lui une grêle de javelots et de flèches à pointes d’os.

Tout à coup, le soleil se montra. Ils continuèrent, dans l’ombre rougeâtre, à reculer, puis à avancer, suivant les chances de la bataille. À deux reprises, Stockard eut le bras comme paralysé par les coups par trop violents que lui assénaient les Indiens. Ceux-ci en profitèrent pour se jeter sur lui, mais chaque fois il parvint à se ressaisir et à les éloigner avec sa hache.

Ils tombaient sous Stockard, qui piétinait les morts et les moribonds dans la boue rouge et glissante. Le soleil continuait à briller et dans l’air retentissait le chant des rouges-gorges.

Les Indiens épouvantés s’écartèrent du Blanc qui, hors d’haleine, s’appuya sur sa hache.

— Sang de mon âme ! — cria Baptiste Le Rouge — tu es au moins un homme, toi ! Renie ton Dieu, et je t’accorde encore la vie.

Stockard repoussa son offre par un juron, faiblement, mais avec dignité.

— Regarde donc ! Voici une femme !

On venait d’amener Sturges Owen devant Baptiste. À part une égratignure au bras, il était indemne. Il jetait néanmoins autour de lui des regards affolés par la peur. Le corps de l’héroïque blasphémateur, couvert de blessures et hérissé de flèches, appuyé d’un air de défi sur sa hache, calme, indomptable, superbe, finit par fixer son attention languissante. Il envia un instant ce héros capable d’affronter les portes de la mort avec un telle sérénité. Sûrement cet homme, et non lui, Sturges Owen, avait dû être coulé dans le même moule que le Christ. Il entendit confusément gronder en lui la malédiction de ses ancêtres, et rougit de la lâcheté morale qui, du fond d’un long passé, s’était transmise jusqu’à lui. Alors, plein de colère, il s’indigna contre cette puissance créatrice, dont le symbole lui importait peu à présent, et qui l’avait façonné, lui, son serviteur, de si faible argile.

Cette révolte intérieure et la pression des faits eussent suffi pour amener un homme d’un autre calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi ; pour celui-ci, les conséquences étaient inévitables.

Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur, c’était pour mieux l’abaisser ensuite. On lui avait bien donné la foi et l’esprit, mais il lui manquait la force qui permet de surmonter tous les obstacles.

— Où est maintenant ton Dieu ? demanda le métis.

— Je n’en sais rien ! répondit-il, droit et immobile comme un enfant récitant son catéchisme.

— As-tu seulement un Dieu ?

— J’en avais un !

— Et maintenant ?

— Je n’en ai plus.

Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans les yeux, et partit d’un éclat de rire. Le missionnaire le regarda étrangement, et comme dans un songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait du présent, comme s’il eût été soudain transporté dans le recul des âges. Dans le drame auquel il venait d’assister, et celui qui se déroulait maintenant, il ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de loin, de très loin.

Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme assourdies.

— Très bien ! veillez à ce que cet homme parte librement et qu’il ne lui soit fait aucun mal ! qu’il s’en aille en paix ! Donnez-lui une pirogue et des provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il puisse parler à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge, dans la contrée duquel il n’y a pas de Dieu.

Les guerriers le conduisirent au bord du talus, et là ils s’arrêtèrent pour être témoin du dernier acte de la tragédie.

Le métis se tourna du côté de Hay Stockard.

— Il n’y a pas de Dieu ! affirma-t-il.

Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un des jeunes Indiens se préparait à lancer un javelot de guerre.

— As-tu un Dieu ?

— Oui ! le Dieu de mes pères.

Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en main. Baptiste Le Rouge fit un signe et le javelot arriva en plein dans la poitrine du blanc. Sturges Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos. Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux lèvres, tomba en avant, et on entendit le bruit sec que fit la flèche en se brisant sous son poids.

Alors, le prêtre descendit le fleuve pour porter aux Russes le message de Baptiste Le Rouge, dans le pays duquel il n’existait pas de Dieu.