‹ En pays lointainChapitre 3 sur 9 · MÉPRIS DE FEMMES · MÉPRIS DE FEMMES · I

MÉPRIS DE FEMMES · MÉPRIS DE FEMMES · I

Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, l’une contre l’autre, Freda et Mrs Eppingwell.

Bien que la cause même de leur désaccord ne fût connue que de quelques hommes, l’aventure, malgré le nombre des années écoulées depuis, n’est oubliée de personne, et elle restera probablement encore longtemps gravée dans le souvenir.

Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. C’est du moins ce que l’on disait : mais la violente énergie de ses traits et la lueur infernale de son regard pouvaient bien en faire douter.

Elle possédait les plus belles fourrures de toute la contrée, du Chilcoot à Saint-Michaël ; et son nom voltigeait sur toutes les lèvres.

Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi une étoile sociale de première grandeur. Dans la société la plus select de Dawson, la « clique officielle », comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient exclus, cette belle personne jetait son éclat.

L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion de voyager en sa compagnie. C’était en pleine famine, alors que la vie d’un homme valait moins qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure entre toutes ; et le jugement de l’Indien, qui allait droit à l’essentiel, faisait oracle ; son opinion prévalait dans tous les camps du cercle arctique.

Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux talent pour conquérir et asservir les hommes, mais chacune à sa façon.

Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait chez elle et à la caserne ; elle avait imposé sa loi à tous les jeunes hommes, y compris aux chefs du pouvoir judiciaire et exécutif.

Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en somme, elle avait soumis à son autorité les mêmes hommes que Mrs Eppingwell bourrait de thé et de conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la colline.

Ces deux femmes menaient une existence nettement séparée. On peut dire qu’elles s’ignoraient complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille aux racontars du camp ; mais c’était simple curiosité ; elles ne cherchaient pas à en apprendre davantage.

Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si une aventurière, en l’espèce une beauté professionnelle, n’était venue sur la première glace, en superbe attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.

Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi précipita les événements. Ce fut à cause d’elle que Mrs Eppingwell descendit un jour le flanc de la colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et que Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras au bal du gouverneur.

Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants du Klondike. Rares sont les gens de Dawson qui en connaissent véritablement les dessous, et plus rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir discerné les vrais mobiles auxquels obéirent la femme du capitaine et la danseuse grecque.

L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus compréhensible ; il se contente d’en exposer les données. Elle eut une solution. Tout l’honneur en revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. Freda n’était pas femme à confier ses secrets à un écrivassier ; et ce n’est pas non plus Mrs Eppingwell qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard toutes deux se laissèrent-elles aller à parler… Mais cette supposition est bien peu vraisemblable.