‹ En pays lointainChapitre 5 sur 9 · III

III

Pendant un mois, les choses allèrent leur train.

Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre homme aux câlineries de Freda jusqu’à ce que Flossie pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour quelques milles sur la piste mélancolique ; Freda, pour déjouer le plan de l’intrigante Lisznayi, concentrait ses batteries en rusant de son mieux pour remporter la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes ces intrigues comme une navette, il était de plus en plus fier et se croyait un autre Don Juan.

Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre aux manœuvres de Loraine, ce fut bien de sa faute.

On voit parfois un séducteur employer des ruses bien étranges contre la vierge qu’il convoite ; mais les ruses de la femme pour triompher de l’homme dépassent toute compréhension. Qui aurait osé prévoir la conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre heures auparavant ?

Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles apparences de Loraine, ou par des histoires abracadabrantes de palais et de princes. Toujours est-il que cet être dont l’existence fut façonnée dans la rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point de consentir finalement à descendre le fleuve pour épouser l’aventurière à Forty-Mile.

Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens à Sitka Charley, car un seul traîneau ne suffit pas à une femme telle que Loraine Lisinayi s’apprêtant à prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer que ses mines du Bonanza n’auraient pas à souffrir de son absence.

Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser croire à Sitka Charley que les chiens demandés devaient servir à traîner du bois de charpente de la scierie à ses drains ; mais Sitka fit preuve à cette occasion d’une rare perspicacité.

Il promit de fournir les chiens à une certaine date : mais à peine Floyd Vanderlip venait-il de se diriger vers ses mines que l’Indien courut chez Loraine Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé :

— Je suis au désespoir ! Je m’étais engagé à livrer des chiens à M. Vanderlip et je viens d’apprendre que ce malotru de Meyers, le trafiquant allemand, a raflé toutes les bêtes ; il a écumé le marché. Il faut que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître la date exacte à laquelle il aura besoin de ces chiens. Et encore ! Pourrai-je les lui procurer ? À cause de cet Allemand de malheur, les prix sont devenus inabordables ; on parle de cinquante dollars par tête. Mais où donc trouver M. Vanderlip ?

La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. Elle s’efforça de le rassurer, s’engagea elle-même à parfaire la différence entre le prix convenu et le nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier de montrer tant d’empressement.

Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement était fixé au vendredi soir, vers le haut du Creek et que, pour l’instant, Floyd Vanderlip était parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.

Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, chargé des dépêches du Gouvernement, arriva sur la glace. Outre les dépêches, il apportait des nouvelles de Flossie. Il l’avait dépassée à Sixty-Mile ; gens et bêtes se portaient à merveille ; la jeune fille arriverait sans doute le lendemain.

Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip était loin, hors d’atteinte. Avant que la Grecque pût le reprendre, sa fiancée serait auprès de lui.

Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, fidèle gardien de la demeure du capitaine Eppingwell, fut assailli par une bande de malemutes en maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut sous leur masse hirsute pendant une trentaine de secondes avant que deux solides gaillards, armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux minutes de plus, c’en était fait de lui ! Les voraces le dépeçaient et l’emportaient dans leur estomac. Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour réparer le dommage, en particulier une patte de devant qui, par mégarde, était restée une seconde de trop dans la gueule d’un des affamés.

Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en aller, la conversation tomba sur Flossie, et, tout naturellement, sur « cette horrible femme ». C’est ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda ; et Sitka, croyant toujours qu’elle faisait allusion à Loraine, lui apprit que « cette horrible femme » avait l’intention de filer cette nuit même avec Floyd Vanderlip.

Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus sévèrement que jamais. Elle rédigea sur le champ un billet à l’adresse de l’homme infidèle et le confia à un messager qui alla se poster à l’embouchure du Bonanza. Un autre commissionnaire, porteur d’une lettre de Freda, arriva également sur ce point stratégique, de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, reçut les deux missives à la fois.

Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait pas la voir. Des événements plus importants l’attendaient cette nuit. Du reste, elle n’entrait plus en ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell ! Il ferait de son mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au bal du gouverneur pour entendre ce qu’elle avait à lui dire. Au ton de la lettre, cela devait être important ; qui sait ?…

Avec un sourire de contentement, il ne chercha pas à approfondir les choses. Tout de même ! Quel succès auprès des femmes !… Éparpillant au vent les morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand trot vers sa cabane.

Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut préparer le travesti qu’il avait porté à l’opéra, deux mois auparavant, puis se raser et dîner. Et voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait l’arrivée imminente de Flossie !

— Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit précis. Et sois-y surtout ! dit-il à Sitka Charley venu pour lui annoncer que le dernier chien serait là, dans une heure.

— Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et fiche-moi la paix ! Je dois me préparer pour le bal.

Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit avec une lettre adressée à Loraine Lisznayi, dont les termes, devina-t-il à juste raison, avaient trait à un rendez-vous au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit précis.