IV
Àdeux reprises, Freda avait envoyé des messages à la caserne où la danse battait son plein, et chaque fois, ils étaient revenus sans réponse. Alors elle usa des grands moyens, les moyens que seule elle était capable d’employer.
Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur son visage, elle se rendit au bal du gouverneur.
Il convient de dire qu’il existait une formalité à laquelle la « clique officielle » se conformait depuis longtemps, mesure de prudence pour protéger la dignité des femmes et des filles des fonctionnaires en assurant le décorum de la fête.
Àchaque bal masqué, on formait un comité de personnes chargées de se tenir à l’entrée de la salle pour jeter un coup d’œil sous le masque des amants. La plupart des hommes ne recherchaient nullement l’honneur d’en faire partie ; mais il se trouvait que ceux qui désiraient le moins en être, étaient précisément les plus capables de rendre service.
Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il ignorait trop la situation des habitants de la ville pour distinguer ceux qu’il convenait de recevoir ou d’évincer.
Il en était de même de quelques autres dignes gentlemen pourtant très désireux de jouer le rôle de cerbère. Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur, pour obtenir ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son âme au diable.
Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, causa pas mal de scandale avant qu’on eût découvert l’identité des intrus.
Àla suite de cet incident, seules furent préposées à la garde les personnes vraiment capables de remplir cette fonction ; et elles s’y prêtèrent du reste de fort mauvaise grâce.
Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à la porte. On l’avait circonvenu et il ne revenait pas encore d’avoir pu accepter une mission qui menaçait de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire à l’autre.
Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait trois ou quatre, rencontrés au travail ou sur la piste — d’excellents camarades au demeurant — mais qui ne présentaient précisément pas les qualités requises pour une soirée aussi mondaine.
Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt de sa corvée, lorsqu’une femme apparut sous les lumières. Freda ! Rien qu’aux fourrures, il aurait juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà reconnue à son port altier.
C’était bien la dernière femme qu’il se serait attendu à voir en ce lieu. Mais, certainement, elle ne viendrait pas s’exposer à l’humiliation d’un refus et plus encore au mépris des femmes, en supposant qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince était parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement pour cela. Or elle s’approcha.
Il fit non de la tête, sans même lui demander qui elle était ; il la connaissait trop bien pour se méprendre.
Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie noire et le rabattit aussitôt. L’espace d’un éclair, il admira son visage.
Le dicton populaire qui circulait dans toute la contrée n’était pas sans fond de vérité : Freda jouait avec les hommes comme les enfants avec les bulles de savon.
Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques instants plus tard il donna, avec force gestes et d’une voix incohérente, sa démission du poste qu’il avait trahi.
Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, errait inquiète parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait devant un groupe, tantôt devant un autre.
D’aucuns — ceux qui auraient dû être de faction à l’entrée du bal — reconnaissant les fourrures, ne cachaient pas leur étonnement ; mais ils avaient garde de parler.
Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce originale intriguaient les femmes ; mais sa silhouette, pas plus que ses fourrures, ne leur étaient familières.
Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt pour le souper, rencontra l’éclair des yeux brillants et interrogateurs à travers le loup de soie. Elle sursauta en essayant de se rappeler ou elle avait déjà aperçu ce regard ; et elle revit aussitôt l’image vivante d’une certaine pécheresse orgueilleuse et rebelle, qu’elle avait rencontrée une fois au cours d’une mission infructueuse pour le compte du Seigneur.
En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente dame voulut prévenir sans tarder Floyd Vanderlip et Mrs Eppingwell.
Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en conversation. Sachant prochaine l’arrivée de la jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée à aller droit au but ; et un petit sermon incisif sur la morale lui brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage inconnu les aborda.
Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger accent étranger de la femme aux fourrures qui s’excusait de venir troubler l’entretien, préludant ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.
Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa place en se retirant avec un salut plein de courtoisie, la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit sur la coupable, dont elle arracha le masque.
Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt un visage splendidement beau et des yeux itinérants apparurent aux assistants, qui, tous, s’approchèrent.
Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La situation eût exigé un geste immédiat ; mais lui demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi il retournait. Désemparé, il regardait tout autour de lui.
De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce qui se passait, Mrs Eppingwell ne savait quelle contenance prendre.
Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de quelque part ; et Mrs Mac Fee ne faillit pas à sa tâche.
Sa voix celtique, désagréablement perçante, s’éleva :
— Mrs Eppingwell ! C’est avec le plus grand plaisir que je vous présente Freda Moloof, Mademoiselle Moloof, si je ne me trompe !
Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, il lui semblait entrer dans un cauchemar : elle se voyait toute nue au milieu d’un cercle d’individus masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles. Elle eut l’impression qu’une horde de loups avides la cernaient, prêts à se jeter sur elle. Peut-être quelqu’un aurait-il pitié d’elle ? Mais à cette idée elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le mépris général.
Elle avait le cœur solide, cette femme ; et puisqu’elle était venue chercher sa proie au milieu de la meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose ou non, elle ne la lâcherait pas.
Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de Mrs Eppingwell. C’était donc Freda ! pensa-t-elle, Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette femme qui lui avait fermé sa porte !
Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, toute l’humiliation que devait éprouver maintenant cette fière créature, masquée seulement de sa fierté.
Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon lui interdisait d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, peut-être parce que la situation rendait Freda plus intéressante aux yeux de l’homme à conquérir, peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, Mrs Eppingwell eut un geste des plus inattendus.
La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, s’étant fait de nouveau entendre, Freda ne put maîtriser un mouvement pour se détourner ; mais Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, elle salua la jeune Grecque d’un lent signe de tête.
Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il s’écoula une de ces secondes qui paraissent interminables.
L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle une bête aux abois, éprouvait par anticipation toute la douleur et la rancune du mépris, du ridicule, des insultes que d’elle-même elle était venue chercher. Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait de chair et d’esprit.
L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de sa droiture, de sa confiance en elle-même, se sentait sans passions, sans le moindre trouble et apparaissait comme une statue ciselée dans un bloc de marbre.
Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait à le voir. Il n’y avait plus de pont à franchir, ni de talus à descendre. Elle semblait, par son attitude, vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité où elle la tenait, un terrain de commune féminité, dont, imperturbable, elle n’abandonnerait pas un pouce.
Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu à une race inférieure, elle serait restée indifférente ; mais, sensible aux nuances les plus subtiles, elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds de son âme.
— Pourquoi me montrer tant de condescendance ? fut-elle sur le point de lui crier. Crachez sur moi, avilissez-moi, ce serait me témoigner plus de pitié.
Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. Mais elle se contint, rendit le salut et se tourna du côté de l’homme.
— Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement ; j’ai besoin de vous.
— Par le… s’écria brusquement Floyd Vanderlip qui s’arrêta soudain, étant encore assez correct pour ne pas achever son juron.
Où diable en était-il ? Fût-il jamais un homme dans une situation plus stupide ?
Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement qui s’éteignit contre son palais. Indécis, il haussa les épaules et regarda tour à tour les deux femmes d’un air suppliant.
— Je vous demande pardon, rien qu’un instant ; mais je désirerais parler d’abord à M. Vanderlip, dit Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à la fois, témoignant la volonté par chacune de ses intonations.
L’homme ne demandait pas mieux et eut un regard de reconnaissance. Mais Freda intervint aussitôt :
— Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment ; il faut qu’il me suive et tout de suite.
Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres ; mais elle ne put s’empêcher de sourire en elle-même de leur faiblesse, les sentant si peu appropriés à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.
— Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, qui êtes-vous donc pour vous emparer ainsi de Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite ?
Les traits de l’homme se détendirent ; et son visage s’éclaira d’un sourire. Il n’y avait encore que Mrs Eppingwell pour le tirer d’embarras ; cette fois Freda avait trouvé à qui parler.
— Je… Je… balbutia Freda dans un instant d’hésitation ; mais son esprit féminin de combativité reprit le dessus.
— Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille question ?
— Je suis Mrs Eppingwell, et…
— Bah ! interrompit sèchement Freda. Vous êtes la femme d’un capitaine qui, naturellement, est votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que voulez-vous faire de cet homme ?
— Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation Mrs Mac Fee, avide d’entrer en lice.
Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car elle venait de concevoir un nouveau plan de riposte :
— Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des droits sur vous, M. Vanderlip, au point qu’il lui paraît impossible de m’accorder quelques secondes de votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à vous. Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite ?
Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit sec. Cela venait de mettre fin à une situation embarrassante.
— Mais… bien sûr ! bredouilla Floyd. Naturellement, naturellement, ajouta-t-il, devenant plus loquace à la perspective de se voir délivré.
La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les feux de l’enfer dans ses yeux étincelants. On eût dit une dompteuse.
La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.
— C’est-à-dire, reprit-il, plus tard ! Demain, Mrs Eppingwell. Oui, demain ; c’est ce que je voulais dire !
Il se consola en songeant que s’il avait résisté, d’autres complications auraient pu survenir. Et puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou d’eau, près de l’hôpital ? Et l’heure pressait.
Bon Dieu ! Il n’avait jamais rendu pleine justice aux charmes de Freda ! N’était-elle pas admirable ?
Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee :
— Je vous serais bien obligée de me rendre mon masque.
Sans un mot, la dame le lui rendit.
Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder la majesté d’une reine : « Bonsoir mademoiselle Moloof, » dit-elle avec calme.
Freda lui rendit son salut et put à peine résister au désir de se jeter à genoux pour implorer son pardon. Au fait, peut-être est-ce un peu trop dire ; il n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le manifester publiquement.
Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle venait d’abattre sa proie au milieu de la meute ; et, avec la morgue des rois qui traînaient les vaincus derrière leur char, elle gagna seule la sortie ; Floyd sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre mental.