‹ En pays lointainChapitre 7 sur 9 · V

V

Le froid était cinglant.

En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, après une marche d’un quart de mille, à la cabane de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine, le visage de la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de givre ; et la grosse moustache de son compagnon s’était transformée en glaçon. Aussi ne parlaient-ils plus maintenant qu’avec difficulté.

Àla lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent que le mercure était gelé dans l’ampoule du thermomètre suspendu à la porte. Un millier de chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs anciennes infortunes et imploraient la pitié des étoiles impassibles.

Pas un souffle n’agitait l’atmosphère ; mais pour les pauvres bêtes, il n’existait nulle protection contre le froid, aucun coin bien abrité où se glisser prudemment. Le gel régnait partout ; elles restaient en plein air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la fatigue et poussant le long hurlement du loup.

L’homme et la femme demeurèrent un instant silencieux. Freda se laissa enlever ses fourrures par la servante. En attendant que celle-ci se fût éloignée dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea le feu, et, la tête penchée au-dessus du poêle, fit fondre les glaçons qui alourdissaient sa lèvre supérieure. Puis il roula une cigarette et regarda distraitement Freda, dont il respirait le parfum. Elle jeta un coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, il serait minuit.

Comment le retiendrait-elle ? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de faire ? Que pouvait-il bien penser ? Quelle contenance prendre à son égard ? Oh ! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à ce que Stika Charley et Devereaux se fussent acquittés de leur mission, devrait-elle pour cela le tenir sous la menace de son revolver.

Il y avait bien une autre façon d’y réussir ; à cette pensée, elle le méprisa davantage. Appuyant la tête sur sa main, elle vit défiler devant elle les souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, et elle songea un instant à l’émouvoir… Dieu ! Il serait au-dessous de la brute celui qui, à une pareille histoire, racontée avec un accent sincère, ne tressaillirait pas jusqu’au fond des entrailles ! Mais bah ! Floyd n’en valait pas la peine et c’eût été bien inutile de réveiller des souffrances passées.

Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, elle restait abîmée dans ses pensées, lui se délectait à examiner le lobe rose de son oreille, rendue diaphane par la lumière de la chandelle placée derrière elle.

Remarquant la direction de son regard, elle tourna un peu la tête pour se présenter à lui de profil.

La beauté de son pur profil était l’une de ses meilleures armes. Elle en connaissait depuis longtemps le pouvoir magique et ne se faisait pas faute de l’exercer à l’occasion.

La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, elle enleva délicatement, du milieu de la flamme jaune, la mèche charbonnée. Aucun de ses gestes n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.

Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit à considérer son compagnon d’un air rêveur ; car nul homme au monde ne reste insensible à l’attention d’une femme jolie.

Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. Si Floyd savourait cette attente, elle ne déplaisait pas non plus à Freda. Il ressentait une impression de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en la contemplant ; et il songeait que là-bas, près du trou d’eau, passait une route qu’il arpenterait bientôt durant de longues heures glaciales. Il aurait dû, pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda à cause de la scène qu’elle avait provoquée ; mais, chose curieuse, il ne lui en voulait nullement. Pareil scandale ne se fût sans doute pas produit sans Mrs Mac Fee, cette commère ! À la place du gouverneur, il imposerait cette femme, et toutes celles de son espèce, de cent onces d’or par trimestre, sans oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les pilotes du ciel.

Àcoup sûr, Freda s’était comportée en grande dame ; bien mieux, elle avait tenu tête à Mrs Eppingwell. Jamais il ne lui aurait cru tant de fermeté.

Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la jeune femme, et de préférence ils revenaient à ses yeux. Mais il était bien loin de soupçonner le mépris qui se dissimulait dans leur profondeur.

Par Jupiter ! Quel beau brio de fille ! Pourquoi l’examinait-elle ainsi ? Est-ce que, par hasard, elle aussi voulait l’épouser ? Sans aucun doute ; mais elle n’était pas la seule.

Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune avec cela, plus que Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Vingt-trois, vingt-quatre, tout au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature à s’épaissir ; cela se devinait au premier coup d’œil.

Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi qui, elle, avait pris quelque embonpoint depuis l’époque où elle posait chez les artistes. Bah ! elle maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui ferait prendre les raquettes pour tasser la neige devant les chiens. Ce procédé ne rate jamais son effet.

Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le ciel paresseux de la Méditerranée. Que deviendrait alors son union avec Loraine ? Plus de froid, plus de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie des jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, les ravages du temps marqueraient leur œuvre. Tandis que Freda… Il poussa un vague soupir de regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète ; puis ses pensées revinrent en Alaska.

— Eh bien ?

Les aiguilles de la pendule marquaient minuit moins le quart. Il était grand temps pour lui de descendre vers le trou d’eau.

— Oh ! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.

Son mouvement de surprise parut si spontané que l’autre s’y laissa prendre. Quand un homme s’aperçoit qu’une femme, en le regardant d’un air pensif, s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter ses voiles et à prendre le large.

— Je me demandais pourquoi vous désiriez me parler, expliqua-t-il, en rapprochant son siège de la table.

— Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau regard, je ne peux plus me souffrir ici ; je veux partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à la débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, j’en mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux m’en aller tout de suite.

En un geste de supplication muette, elle posa la main sur celle de Floyd, qui s’en empara pour la retenir prisonnière.

Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête ! Bah ! Loraine ne se portera pas plus mal de se rafraîchir les pieds un peu plus longtemps au trou d’eau.

— Eh bien ?

L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce et anxieuse.

— Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, tout en trouvant que les événements se précipitaient un peu trop.

— Ce serait le bonheur de ma vie, Freda ; vous le savez bien, ajouta-t-il en lui pressant davantage la main.

Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il s’étonner de sa piètre opinion des hommes ?

— Mais… voilà… poursuivit-il, je suis fiancé. Sans doute êtes-vous au courant ? La jeune personne vient me rejoindre comme je l’en ai priée. Où avais-je donc la tête le jour où je me suis engagé ? Mais c’est de l’histoire ancienne ; le feu de la jeunesse brûlait encore en moi.

— Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe où, reprit-elle, affectant d’ignorer l’obstacle qu’il venait de dresser devant elle et dont il semblait s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je connais, et j’en arrive à croire que… que…

— … Que je suis celui qui vous convient le mieux ?

Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné un aveu pénible.

De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda contre son épaule. Le parfum de la chevelure le grisait ; et il s’aperçut que leurs pouls se précipitaient en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement explicable au point de vue physiologique, mais impressionnant quand même au moment précis où on en fait la découverte.

Cette impression lui était étrangement délicieuse, car toute sa vie il avait caressé plus de manches de pelles que de mains de femmes. Aussi, quand Freda appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux lui frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, se laissa-t-il facilement troubler par la passion amoureuse qui brillait dans les yeux de la femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses promesses ? Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine ?

Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il n’aurait eu aucune excuse de se décider maintenant à la légère. Il possédait de l’argent à ne savoir qu’en faire ! Nulle autre que Freda ne saurait mieux embellir sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui envieraient une telle épouse. Mais rien ne pressait. Il fallait agir avec prudence.

Il demanda à brûle-pourpoint :

— N’avez-vous jamais désiré vivre dans un palais ?

Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché :

— Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui qu’on doit y mener une existence molle et affadissante ; on ne doit pas tarder à s’y empâter.

— C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable pendant quelque temps ; mais, comme vous, j’estime qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle finement. Le monde a du bon ; mais il faut savoir varier ses plaisirs. Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il n’y a rien de meilleur que d’aller se reposer dans quelque coin. Le rêve serait une croisière sur un yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à Paris, un hiver en Amérique du Sud et un été en Norvège, quelques mois en Angleterre…

— Y rencontre-t-on de la bonne société ?

— Certes oui, et de la meilleure ! Puis on lève l’ancre. On va retrouver les chiens et les traîneaux du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le changement, je vous dis. Un solide gaillard comme vous, plein d’allant et de vitalité, ne pourrait pas supporter un an une vie somptueuse et désœuvrée. C’est bon pour des efféminés ; mais vous n’êtes pas fait pour ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement viril !

— Vous croyez ?

— Est-il besoin d’y réfléchir ? Cela se voit tout de suite, parbleu ! N’avez-vous jamais remarqué comme il vous est facile d’éveiller l’intérêt des femmes ?

L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant ainsi fut tout simplement admirable.

— D’où vous vient cette facilité ? reprit-elle. De ce que vous êtes mâle. Vous faites vibrer les cordes les plus sensibles du cœur de la femme. Elle sent en vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et plein de bravoure. Un homme, quoi !

Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. Elle avait donné trente minutes de marge à Sitka Charley ; peu importait maintenant l’heure à laquelle arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.

Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait sa jovialité naturelle ; et, retirant doucement sa main elle se leva et appela sa femme de chambre.

— Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka ; ses moufles sont sur le bord de la fenêtre, près du poêle.

L’homme n’y comprenait rien.

— Pourrais-je assez vous remercier de votre amabilité, mon cher Floyd ! Je savais que vous ne disposiez que de très peu de temps ; vous ne me l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre part. Mais il faut maintenant que j’aille dormir. Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez soin de tourner à gauche ; vous arriverez plus vite au trou d’eau.

Àces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant soudain joué, se répandit en imprécations violentes.

Alice n’aimait pas à entendre jurer ; aussi déposa-t-elle la parka sur le sol et les moufles par dessus. Alors Floyd s’élança vers Freda qui, voulant se réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la parka. Il la releva en lui saisissant rudement le poignet. Elle ne fit qu’en rire. Les hommes ne l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle pas enduré de leur part les pires cruautés, et ne continuait-elle pas à les supporter ?

— Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, dit-elle en regardant sa main prisonnière, je me décide à ne point me retirer encore. Asseyez-vous tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. Vous avez des questions à me poser ?

— Oui, ma belle dame ; et des comptes à régler. (Il ne la lâchait pas.) — Que savez-vous au sujet du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire par… Mais non… une seule question à la fois.

— Oh ! pas grand’chose. Sitka Charley y avait rendez-vous avec une personne de votre connaissance, je crois. Ne désirant nullement la présence d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui prêter son gracieux concours. Voilà tout ! Ils sont maintenant partis ; et depuis une bonne demi-heure.

— Où ? En descendant le fleuve ? Et sans moi ? Et un Indien, encore ?

— Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des goûts, surtout ceux des femmes.

— Que me revient-il de cette affaire ? J’y perds, sans compensation, quatre mille dollars de chiens et un joli brin de femme… Pourtant, ajouta-t-il comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, j’y songe, c’est vous, vous ma belle ; et tout de même ce n’est pas cher pour le prix.

Freda haussa les épaules.

Il continua d’une voix mordante :

— Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. Je vais emprunter une couple d’attelages, et nous filons d’ici deux heures.

— Je le regrette infiniment ; mais il est temps que j’aille me reposer.

— Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, allez de ce pas faire vos malles. Que vous ayez envie de dormir ou non, peu m’importe ! Dès que mes chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. Ça, je vous le jure. Vous avez sans doute voulu vous payer ma tête ; mais je vous prends au mot, moi. Entendez-vous ?

Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant un sourire naissait sur les lèvres de Freda, qui prêtait l’oreille aux bruits du dehors.

Un tintement de clochettes se fit entendre. Une voix masculine cria : « Ho ! » Un traîneau s’arrêtait devant la porte de la cabane. Freda ne douta plus que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.

— Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me coucher ? dit-elle.

Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée de fourrures usées par le voyage, apparut, plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la silhouette hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur l’horizon embrasé par l’aurore boréale.

Elle demeura un instant immobile, ayant retiré le masque qui la protégeait centre le froid. Ses yeux clignotaient à cause de la lueur blanchâtre de la chandelle.

Vanderlip s’avança d’un pas incertain.

— Floyd ! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant vers lui, malgré sa fatigue évidente.

Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras et la couvrir de baisers ? Quelle jolie brassée de fourrures venait s’abattre contre lui !

— Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé Devereaux à notre rencontre avec des chiens frais ! Sans cela nous n’aurions pu arriver avant demain.

L’homme regarda Freda avec inquiétude ; et la lumière se fit dans son esprit.

— Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre reconnaissance ? demanda Freda doucement railleuse.

— Oh je comprends. Vous perdiez patience, n’est-ce pas, cher ami ? dit Flossie en se serrant plus étroitement contre lui.

— Ah ! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir déclara-t-il sans la moindre vergogne. Et sur-le-champ il la souleva dans ses bras et la porta dehors vers les traîneaux.