III
LES MURIERS. LES GRAINES. LES MAGNANERIES.--LE SYSTÈME PASTEUR
Le vilayet de Hudavendighiar a produit par année jusqu’à 350,000 ocques, ou 448,700 kilogrammes environ, de soies grèges de filature ou de qualité secondaire dite de grand guindre.
C’était avant 1855, c’est-à-dire à l’époque où la maladie des vers à soie n’avait point encore fait son apparition dans le pays.
Cette quantité de production, considérée alors comme la moyenne de bonnes récoltes locales, calculée dans l’ensemble à raison de 350 piastres l’ocque ou 62 fr. 80 c. le kilogramme, cours moyen de l’époque pour les soies finies et fermes, rapportait à la province environ 1,225,000 livres turques ou 28,178,400 francs par an, sur lesquels le Gouvernement prélevait annuellement, pour dîme et droit de douane, environ 150,000 livres turques ou 3,450,000 f.
En 1864, la production de la soie dans le vilayet avait baissé au chiffre de 150,000 ocques ou 192,300 kilogrammes de grèges par an, représentant--sur les mêmes bases d’estimation--à peine une valeur de 525,000 livres turques ou de 12,076,400 francs; et le Trésor ne prélevait plus--sur les mêmes bases de perception--que 64,300 livres turques ou 1,478,000 f. par année[8].
[8] Rapport de M. Grégoire Bay, gérant du Vice-Consulat de France à Brousse, novembre 1881.
C’était une diminution de richesse pour le pays et le Gouvernement, d’environ 57 %, dans une période de neuf années.
Cette réduction si brusque et aussi importante, était due uniquement à la maladie des vers à soie qui sévissait déjà en Europe depuis longtemps et qui fit son apparition dans cette contrée vers 1856.
De même que dans les pays où l’épidémie avait précédé, on vit graduellement le mal s’accroître d’année en année pour arriver à son degré maximum d’intensité. Ce point a été atteint à Brousse vers 1865. L’infection des graines indigènes était alors générale, complète.
On ne s’est réellement préoccupé des mesures propres à combattre la maladie, à en arrêter les progrès que dix années environ après son apparition; et les demi-mesures adoptées après cette période active d’épidémie n’ont eu aucun résultat salutaire, puisque le chiffre faible auquel la production soyeuse du vilayet se trouvait réduite en 1864, ne s’est plus relevé depuis.
Il s’ensuit que de 1864 à 1880 la moyenne des récoltes soyeuses de la province a été,--à quelques rares exceptions près,--toujours au-dessous de la quantité produite en 1864.
En vue d’introduire dans le pays de la graine saine pour remplacer les diverses races de vers à soie sujettes à la maladie, on s’est d’abord adressé aux autres contrées de production en Orient: telles que les provinces de Syrie, de Roumélie et de Thessalie; mais ces régions, qui possédaient déjà le germe de l’épidémie, ou qui ne tardèrent pas à en être infestées, n’ont servi qu’à relever dans une certaine mesure, et pour une petite série d’années seulement, le niveau de la production dans ce vilayet, sans lui offrir aucune ressource pour atteindre le but visé.
Il en a été absolument de même de l’importation de la graine japonaise, à laquelle on a eu recours bien après les contrées séricicoles de l’Europe.
Le soin important de relever la sériciculture, seule ressource du pays, était abandonné à l’initiative exclusive du commerce, bien que la question touchât les intérêts du Trésor d’une façon on ne peut plus directe.
C’est ainsi que l’industrie de la soie entrée dans une période de décroissance s’y est maintenue.
Les graines japonaises introduites au moyen de faibles ressources dues à l’initiative privée, étant élevées parallèlement avec l’espèce indigène, finirent naturellement par s’infecter à leur tour. Il fallait recourir chaque année à de nouvelles importations. Le pays a fini par y renoncer et aujourd’hui sur 100 grainages (reproduction locale), il s’en trouve à peine 6 de complètement sains, les 95 autres étant infectés à des degrés différents.
Dans ces conditions l’élevage du ver à soie ne peut plus offrir au paysan les résultats d’un travail rémunérateur. Il est vrai aussi que pour peu que ce résultat soit seulement médiocre--(10 à 12 kilogs de cocons à l’once de la graine),--l’éducateur turc est satisfait, chose qui ne peut être en France, et la raison en est, non seulement dans la différence du coût de la main-d’œuvre ou du prix de la feuille nécessaire aux vers, mais bien et surtout dans le genre de l’éducation.
En effet, à côté de certains points bien défectueux, sans doute, si l’on considère les perfectionnements apportés à l’éducation des vers à soie par le système Pasteur, la culture orientale, très peu connue du reste en France, possède sur celle adoptée dans ce dernier pays deux avantages très grands:
Elle se fait incontestablement à meilleur marché et présente certaines conditions d’hygiène qui font peut-être défaut dans le système français.
L’élevage à la manière orientale, beaucoup plus pratique, a lieu avec un personnel bien moindre que celui exigé pour l’éducation des vers à soie d’après la méthode française: cela provient de ce que l’usage des claies est inconnu à Brousse et qu’on a l’habitude de donner la feuille sans la détacher de la tige, c’est-à-dire avec le bois.
Il s’ensuit une grande économie de temps et un avantage précieux au point de vue hygiénique, avantage auquel les meilleurs délitages, comme cela se pratique en France, ne peuvent suppléer.
On sert aux vers à soie les branches de mûriers, en ayant soin de placer celles-ci une fois dans un sens et une autre fois dans un autre; de sorte que lorsque les feuilles ont été mangées, les tiges de bois ainsi disposées les unes sur les autres forment un grillage naturel à travers lequel l’air circule parfaitement.
Tout délitage devient superflu de cette façon; et au contraire, plus l’amoncellement des tiges augmente, plus le lit s’élève et par conséquent l’air y circule mieux.
Le système oriental exigerait peut-être des locaux plus spacieux que ceux des magnaneries de France; en tous cas, il simplifie d’une façon sérieuse l’opération séricicole en supprimant de la méthode française: 1º l’usage des claies; 2º le travail du défeuillage, c’est-à-dire, la séparation de la feuille avec la tige; 3º les délitages: trois opérations qui exigent également une main-d’œuvre onéreuse et absorbent un temps considérable.
Le chauffage des magnaneries n’est pas pratiqué non plus en Orient, étant la plupart du temps impossible. La marche des éducations reste donc subordonnée à la température naturelle qui joue le plus grand rôle dans la production des cocons. En effet, comme le résultat de l’élevage d’une graine infectée fait en 30 ou 40 jours est bien différent de celui qui est prolongé à 50 et 60 jours, on comprend qu’une année à température régulière favorise la production, tandis qu’une année exceptionnellement froide voit les éducations durer deux mois et plus. Dans ce dernier cas, la maladie ayant plus de temps pour se propager et agir, la production s’en ressent très sensiblement. La suppression du chauffage des magnaneries, qui est à Brousse une mesure forcée d’économie, compromet donc le succès des éducations plutôt qu’elle ne les favorise, étant donné l’état d’infection presque général des graines élevées dans le pays.
Ces graines se composent en très grande partie de races japonaises produisant les huit dixièmes des cocons qui passent aujourd’hui par les marchés de Brousse.
Les belles races du pays, en cocons blancs, n’existent plus que dans quelques régions élevées du vilayet.
La plus belle espèce de cocons indigènes qui se soit conservée jusqu’à ces dernières années est celle de Bagdad. Ce sont de beaux cocons blancs qui obtiennent toujours sur place les prix les plus élevés. Il y a environ six ans que ce pays a envoyé pour la dernière fois quelques parties de graines saines; depuis, la source semble en être complètement épuisée. On ne voit plus, sur place, de ce produit que quelques récoltes de plus en plus rares chaque année.
Une autre espèce de cocons indigènes qui se trouve absolument dans les mêmes conditions est celle des cocons jaunes. La graine en est importée des environs de Salonique.
La Géorgie fournit également, depuis plusieurs années, une sorte de graine à gros cocons blancs ou jaunes, mais de qualité fort inférieure.
Dans le but d’éviter un insuccès complet, les éducateurs du vilayet de Hudavendighiar élèvent presque généralement de toutes ces diverses races à la fois, et malheureusement en quantités plus grandes que ne peut de beaucoup contenir le local en cas de marche ordinaire.
Outre les graves inconvénients qui résultent de ce dernier procédé à plusieurs points de vue techniques, il entraîne un emploi de semence qui représente, sans exagération, le décuple de la quantité nécessaire dans l’état normal des choses.
Pour ce qui est de la qualité de la grège produite à Brousse, la presque disparition des races indigènes a été fort préjudiciable. Depuis que les cocons japonais prennent une si grande part dans la fabrication de la soie de Brousse, la qualité de celle-ci a subi une dépréciation très sensible et elle ne jouit plus aujourd’hui des privilèges qui lui étaient acquis, il y a une quinzaine d’années, sur les marchés de consommation en Europe.
Les industriels du pays, les plus directement intéressés dans la question, semblent avoir compris que ce mouvement rétrograde du mérite de leur produit ne s’arrêtera point là; livrés à leurs propres ressources, ils se trouvent dans l’impossibilité de prendre la moindre initiative de nature à remédier à l’état actuel des choses.
D’autre part, la crise permanente à laquelle le commerce de la soie est sujet depuis plusieurs années et qui maintient la grège aux plus bas prix où elle ait été, est une autre source de découragement pour les industriels de ce pays, qui se trouvent aujourd’hui plus démoralisés que les éducateurs eux-mêmes.
Dans ces conditions, on conçoit facilement que les quelques tentatives faites pour introduire à Brousse de la graine saine confectionnée en France d’après le système Pasteur, soient restées sans effet, malgré les grands avantages pouvant découler de cette importation dans l’état présent de la sériciculture locale.
Diverses maisons françaises s’occupant de grainages d’après le système Pasteur, les premières arrivées dans cette partie de l’Asie-Mineure, doivent leur insuccès aux considérations qui précèdent.
Un sériciculteur expérimenté et connaissant la situation véritable du pays est parvenu à faire adopter les graines Pasteur dans quelques régions séricicoles du vilayet, en commençant par les distribuer à produit au lieu de chercher à les vendre contre espèces.
Une maison de Constantinople vient également de distribuer, à peu près dans les mêmes conditions, aux environs de Brousse une petite quantité (50 kilos environ) de la graine faite en France d’après le même procédé.
Ces essais ont donné les meilleurs résultats possibles comme production; malheureusement, vu l’étendue séricicole de la province, ils ont été faits sur une trop petite échelle, et c’est à peine si quelques contrées environnant le chef-lieu du vilayet--mises à même de reconnaître la supériorité de ces graines--commencent à les employer de préférence à toute autre semence. Dans l’intérieur du pays, c’est-à-dire dans les régions essentiellement séricicoles, on ignore encore complètement la découverte de M. Pasteur.
La généralisation de l’emploi des graines Pasteur dans la province de Hudavendighiar ne serait certainement pas sans profit pour les spécialistes français qui chercheraient à l’entreprendre. Toutefois il faudrait, pour qu’une semblable spéculation pût réussir, se contenter pour une période de deux années au moins,--et c’est là une condition _sine qua non_,--de distribuer la graine aux paysans _à produit_. Le système introduit de la sorte nécessiterait sans doute quelques sacrifices au début, mais il donnerait infailliblement de beaux résultats une fois adopté d’une façon générale, ce qui ne peut être mis en doute, étant donnée l’efficacité aujourd’hui bien établie du système Pasteur.