IV
LA RÉCOLTE SÉRICICOLE DE 1880-81
Voici quelques chiffres officiels sur les résultats de la campagne séricicole de 1880-81.
Cocons et Soies
Cocons à l’état _frais_ vendus sur le marché de Brousse durant les mois de juin-juillet 1880.
QUALITÉS OCQUES KILOGRAMMES
Japonais 269,120 345,000 Indigènes 41,606 53,333 Bagdads 52,408 67,190 Bouharas 21,322 27,335 ------- ------- 384,456 492,858
Pour la clarté des opérations qui vont suivre, il est indispensable de convertir cette quantité de cocons à l’état _frais_, en cocons _secs_.
Or, 384,456 ocques ou 492,858 kilogrammes de cocons frais, représentent approximativement:
Ocques: 116,500, ou kilos: 149,350 de cocons à l’état sec.
Cocons à l’état _sec_ vendus sur le marché de Brousse, depuis le mois d’août 1880 jusqu’à la fin de mai 1881.
QUALITÉS OCQUES KILOGRAMMES
Japonais 81,634 104,659 Indigènes 12,618 16,177 Bagdads 14,308 18,343 Bouharas 8,059 10,333 ------- ------- 116,619 149,512
Il a été importé, en 1880-81, des contrées environnant Brousse ou d’autres régions séricicoles une quantité de 104,659 ocques ou 134,178 kilogrammes de cocons à l’état sec de diverses races, parmi lesquelles les japonais dominaient dans les proportions ci-dessus.
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Récapitulation:
Cocons vendus à Brousse à l’état frais. 116,500 ocq. ou 149,350 k. -- -- -- sec. 116,619 149,512 Cocons à l’état sec provenant des environs 104,639 134,178 ------- ------- Total général: 337,778 ocques 433,040 k.
Il y a dans le vilayet de Hudavendighiar deux marchés importants où s’approvisionnent généralement les filateurs de soie de la province: Brousse et Bilédjik.
La quantité ci-dessus représente le produit des contrées environnant Brousse et qui alimentent les filatures de cette ville.
Quant aux produits des régions qui fournissent Bilédjik, nous en ferons mention sommairement aussi afin de faire ressortir l’ensemble de la production du vilayet.
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_Place de Brousse._--La quantité de 433,040 kilogrammes de cocons secs, total général de la récapitulation précédente, formant l’approvisionnement des filateurs de Brousse, a été convertie en soie dans les diverses filatures de cette ville (45 fabriques à la française, 2,100 tours environ), du mois de juin 1880 au mois de mai 1881. Elle a produit 928 balles de soies grèges, de premier ordre, filées en grande partie dans les titres fins, sur lesquels la demande a spécialement porté l’année dernière. Ces 928 balles, qui pèsent de 80 à 100 kilos chacune, représentent environ 83,520 kilogrammes de soies.
Cette quantité de grèges calculée, dans l’ensemble (comme en 1855 et 1864), sur la base de 62 fr. 80 le kilogramme, bien que ce prix soit le cours le plus élevé de la campagne de 1880-81, représente une somme de 5,245,000 francs, qui est la valeur approximative des soies produites à Brousse en 1880-81.
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_Place de Bilédjik._--Si l’on se reporte à la moyenne de la production des dix dernières années, on constate que cette place fournit ordinairement la moitié de la quantité de grèges fabriquées à Brousse. Les qualités et partant le rendement des cocons qui se consomment à Bilédjik sont identiquement les mêmes que ceux de la matière première employée ici. Les races japonaises s’y trouvent peut-être en plus grande proportion. L’élevage des vers s’y fait du reste de la même manière, et le résultat de chaque campagne--comme plus ou moins de réussite--concorde généralement avec celui de Brousse. La campagne de 1880-81 ne s’est guère écartée de cette règle, puisque les fabriques réunies de Bilédjik, Kuplu, Seughud et Lefké (1,100 tours environ, système français) ont fourni près de 400 balles de grèges formant ensemble 36,000 kilogrammes; ce qui représente à peu près le 43 % de la production obtenue dans les autres régions séricicoles du vilayet.
Les 400 balles ou 36,000 kilogrammes de soies fabriquées à Bilédjik et ses dépendances, estimées également au même cours de 62 fr. 80 le kilogramme (ces grèges sont aussi dénommées _soies_ de Brousse sur les marchés européens), forment un montant de 2,260,000 francs, comme valeur approximative de la production soyeuse en 1880-81 dans les contrées séricicoles environnant Brousse.
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Ce chiffre ajouté à celui ci-dessus de 5,245,000 francs donne un total de 7,505,000 francs, ce qui représente--au cours nominal de 62 francs 80 c. le kilogramme de grège--la valeur approximative des soies produites dans toute la province, durant la campagne séricicole de 1880-81.
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Ces soies,--à l’exception de quelques balles dirigées sur Marseille,--ont été expédiées ou consignées sur le marché de Lyon.
En 1870-71, pendant la guerre franco-allemande, Londres et Nottingham avaient reçu à peu près 30 % de la production soyeuse du vilayet. Après 1871, ce chiffre avait baissé presque immédiatement à 10 %, puis à 5 %, puis à 1 %. Pendant la campagne 1880-81 rien n’a été exporté de Brousse pour les marchés anglais.
Déchets de soie provenant de toutes les contrées séricicoles du vilayet.
Ce qui relève dans une faible mesure l’infériorité du chiffre total ci-dessus, comme valeur de la production actuelle en comparaison du chiffre auquel s’élevait le montant des produits soyeux du pays, il y a seize années, ce sont les _déchets de soie_, dont la valeur et la quantité ont augmenté d’une manière très sensible durant ces derniers temps, pendant que l’article principal, la grège, éprouvait, dans la même période, une réaction contraire.
Ainsi, tels débris de soie ou de cocons dont on ne tirait aucun parti avant 1865, offrent aujourd’hui une ressource importante aux fabricants ou négociants du pays. Parmi ces débris, il y en a qui servaient d’engrais, il n’y a pas encore longtemps, aux jardins mûriers qui entourent les villes ou les villages où sont installées des filatures. On supportait même quelques frais pour débarrasser les fabriques de certains déchets très inférieurs à cause de leur exhalaison fétide. Ces mêmes déchets font en ce moment l’objet d’un commerce très actif entre Brousse et Marseille.
L’augmentation des déchets de soie, dans la proportion actuellement existante, est la preuve la plus manifeste que l’on puisse donner à l’appui de la décadence des races de cocons dans ce pays. Car il est avéré que lorsque les cocons produits sont _sains_, c’est-à-dire de qualité supérieure, la plus grande partie de la matière soyeuse dont ils se composent pouvant être convertie en soie, _il y a peu de déchets_; tandis que les années où les cocons obtenus sont de qualité inférieure, soit que l’éducation des vers ait été par trop contrariée à la suite d’intempéries pendant la période délicate de l’élevage, soit que la quantité générale de la graine mise à l’éclosion ait été infectée à un degré plus ou moins grand, ce qui est ici l’effet du hasard, la quantité des déchets produits accuse immédiatement une augmentation très sensible.
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Voici le relevé approximatif des déchets de soie qui ont été exportés, durant la campagne 1880-81, pour le marché de Marseille presque exclusivement:
Qualités Quantités en kil. Valeur en fr. Frison blanc, vert et jaune 36,000 432,000 Doupion fin et ferme 5,000 80,000 Bourre de soie 3,000 30,000 Cocons percés mélangés 75,000 337,500 Chiques, piqués, ratis et rouillés 37,500 150,000 Cocons doubles (par exception) 5,000 20,000 Frisonnets crus et cuits 30,000 45,000 Bassinets et crapauds 300,000 450,000 ------- --------- 491,500 1,544,500
En comparaison des cours actuels de la soie, la valeur de ces diverses qualités de déchet se trouve disproportionnellement élevée. Ainsi l’article frison étant coté 22 francs le kilogramme au moment où la grège de Brousse valait 145 francs le kilogramme, en 1868, ne devrait valoir que 9 francs 60 le kilogramme, du moment que le coût de la soie est réduit à 63 francs. On paye les frisons 12 et même 13 francs. Cette disproportion qui existe, dans des limites plus accentuées, sur presque tous les autres déchets, explique la valeur acquise par certains débris de soie dont on ne se préoccupait pas avant cet état de choses.
Le commerce de la soie se fait à Brousse sur _ocque_ qui représente 1225 grammes, et par _livre turque_, qui équivaut en moyenne à 23 francs. Le cours de change de cette monnaie dont le marché régulateur est Constantinople, varie de 22 fr. 80 à 23 fr. 70, ce dont il faut tenir compte dans le coût des achats.
Le commerce des cocons et des déchets de soie se fait aussi sur _ocques_, mais par _piastres_. Actuellement 108 piastres valent une livre turque. Ce taux varie également suivant la prime que l’or acquiert sur les diverses espèces de monnaie argent ou cuivre du pays.
Le gouvernement turc perçoit, à la vente des cocons sur les divers marchés du vilayet, un droit de 10 et demi % que le producteur supporte comme dîme.
Ce droit est perçu par l’administration des six contributions indirectes dont les revenus sont concédés à un groupe de banquiers de Constantinople.
La soie provenant des cocons qui ont acquitté la dîme de 10 et demi %, paye au moment de l’exportation à l’étranger un droit fixe de 1 % que l’administration des douanes encaisse en évaluant la soie grège au prix invariable de 217 1/2 piastres l’ocque (39 francs le kilog.). Les cocons exportés à l’état brut payent, outre la dîme, le même droit fixe de 1 % sur la base d’estimation de 74 1/2 piastres l’ocque (13 fr. 35 le kilog.).--Les déchets exportés sont taxés _ad valorem_.
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En réunissant le dernier chiffre ci-dessus de 1,544,500 francs, représentant la valeur des déchets de soie, avec celui de 7,505,000 francs montant des grèges, la valeur approximative des produits soyeux du vilayet de Hudavendighiar exportés pour la France durant la campagne 1880-81 atteint le total général de 9,049,500 francs.
Cette somme, qu’il faut considérer comme le produit des récoltes moyennes que la province a eues depuis 1864, n’arrive même pas au total obtenu cette année-là, lequel était de 12,076,400 francs contre 28,178,400 francs en 1855.
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Il n’est pas superflu de faire ressortir ici qu’en vue d’établir une comparaison, aussi précise que possible, entre les résultats de ces diverses périodes séricicoles, c’est le prix fixe de 62 fr. 80 par kilog. de soie grège qui a uniformément servi de base d’estimation aux produits de 1855, 1864 et 1880. Or, comme, dans ce laps de temps de vingt-cinq années, la soie écrue a passé par tous les prix, depuis 50 jusqu’à 145 francs le kilog., les valeurs énumérées ci-dessus ont pu, selon les fluctuations du cours de la grège, doubler en faveur de certaines campagnes séricicoles, ou subir une diminution au désavantage de certaines autres années; mais il reste bien établi que la moins-value constatée dans les résultats depuis 1855 n’a jamais cessé d’exister dans les mêmes proportions que celles indiquées ci-dessus, puisque cette moins-value repose sur la diminution matérielle des récoltes[9].
[9] Rapport à de M. Grégoire Bay. Ce rapport, en raison de la compétence spéciale de son auteur, est le plus complet qui ait encore été adressé au département des affaires étrangères sur l’industrie de la soie à Brousse.