‹ En Turquie d'AsieChapitre 50 sur 59 · I

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OBSERVATIONS GÉNÉRALES

Un pays sans routes ni ports, abandonné à l’état de nature, ne peut prétendre à aucun progrès soit matériel, soit moral, cela est de toute évidence. Pour fournir la preuve de cette assertion, il n’y aurait à citer d’autre exemple que l’état déplorable dans lequel se trouvent les territoires de l’empire...

L’accroissement de la prospérité d’un pays et le développement des affaires, en un mot presque toutes les ressources qui, tout en variant selon les nécessités du temps et des lieux, constituent la richesse et le bien-être, dépendent absolument des facilités que procurent les grands travaux publics. En résumé, ce n’est pas le développement des affaires et des richesses qui provoque un bon système de voies de communications, mais un bon système de voies de communications qui amène ce développement.

A une autre époque, lorsqu’en Europe on ne donnait pas l’importance qu’elle comporte à l’exécution et à l’entretien des grandes voies de communication, la Turquie avait à cet égard fait preuve d’une rare clairvoyance, et l’on peut distinguer encore aujourd’hui les traces de ses routes qui aboutissaient d’une part à Bagdad, de l’autre en Bosnie.

Malheureusement, ces idées n’ont pas prévalu, et depuis l’on n’a pas su tirer profit de tant d’occasions qui se sont offertes alors que la prospérité du pays était à son apogée. Il est vrai que depuis un certain temps il s’est manifesté une tendance à faire quelques sacrifices pour les travaux publics; mais il a été apporté à cette branche si importante des services de l’État encore moins d’importance qu’aux administrations les plus humbles, tandis qu’on eût dû entreprendre d’une façon efficace ces travaux simultanément sur toutes les parties de l’empire et particulièrement en Anatolie, avec la conviction pleine et entière qu’ils constituent, en première ligne, les éléments de la prospérité nationale, et partant de la force et de la puissance de l’État.

Les quelques tentatives qui ont été faites dans ce sens, ont du reste donné lieu à de si nombreux abus, qu’il a été impossible de mettre complètement à profit le temps précieux et les circonstances les plus propices dont on disposait alors: en outre, la question si importante de l’entretien permanent des grands travaux déjà existants et de ceux que l’on exécutait çà et là sur une moindre échelle, n’ayant pas encore été bien comprise, il était devenu d’usage d’abandonner ces travaux, une fois terminés, pour ainsi dire à leur sort; l’on peut à bon droit affirmer que les pertes subies par l’État et les avantages dont il s’est trouvé privé par suite de l’indifférence coupable des fonctionnaires auxquels revenait le soin d’établir un bon service d’entretien, sont incalculables.

Il est vrai que les avantages résultant des travaux publics, et l’influence qu’ils exercent à tous les points de vue sur la prospérité du pays, sont en principe reconnus d’une façon unanime; mais ce qui, à mon sens, n’a pas encore été pris en assez sérieuse considération, c’est la nécessité d’exécuter ces travaux d’après un plan largement conçu.

Si l’on considère qu’en Europe les pays dont la richesse et la prospérité sont devenues proverbiales, continuent encore à dépenser annuellement des millions de livres pour des travaux d’utilité publique, et qu’il y a des esprits qui, non contents de tant de sacrifices, et trouvant qu’il n’a pas été encore assez fait pour cette branche si importante, se livrent à des critiques tellement vives qu’ils réussissent à forcer la main aux gouvernements et à grever le budget de nouvelles dépenses à faire dans ce but, n’est-il pas permis à ceux qui, tout en sachant à quel point notre pays a été favorisé par la nature, n’ont pas perdu tout sentiment de patriotisme, de déplorer vivement le peu de sollicitude que nous témoignons pour tout ce qui concerne les travaux publics?

Certes, loin de moi la pensée de prétendre que nous pouvons en quoi que ce soit nous comparer à ces pays, mais n’oublions jamais que l’état florissant dans lequel ils se trouvent ne provient nullement des conditions dans lesquelles la nature les a placés; mais que cette richesse et cette prospérité dont ils jouissent, que ces progrès et cette civilisation qui font notre admiration, sont les conséquences des sacrifices de tous genres que l’on s’y impose continuellement pour la diffusion de l’instruction et l’exécution des travaux d’utilité publique.

Ainsi que tout esprit raisonnable le reconnaît, l’Empire ottoman se compose des régions du globe terrestre les plus favorisées par la Providence sous le rapport du climat et des ressources naturelles, et par conséquent les plus susceptibles de toute civilisation et de tout progrès. Malgré ces circonstances favorables, si cet Empire est tellement arriéré, si le gouvernement et la nation ne peuvent se libérer de la gêne et des difficultés de tous genres qui depuis tant de temps paralysent leurs efforts, il faut, à mon avis, en rechercher une des principales causes dans notre indifférence pour les travaux d’utilité publique.

Aujourd’hui encore le crédit de l’Empire, sa force et sa puissance, ne peuvent se rétablir qu’en mettant la plus grande ardeur à établir dans le plus bref délai un bon système de voies de communications sur toutes les parties du territoire, tout en ne perdant pas de vue les autres améliorations que l’état du pays réclame impérieusement; car, répétons-le, sans travaux publics point de richesses ni de prospérité, mais gêne et pauvreté.

D’autre part, comme de bonnes routes sont encore indispensables au point de vue stratégique, et constituent même à ce seul point de vue un élément de force et de puissance pour l’État, on peut dire que la sécurité publique, la protection des personnes et des biens, la bonne distribution de la justice, dépendent absolument d’un réseau de bonnes voies de communications qui permettent à l’État d’affirmer sa puissance à l’intérieur du pays en y assurant l’ordre et la paix, et de repousser toute attaque ou toute ingérence de l’étranger.

Un des grands avantages que présentent encore de bonnes routes, c’est de prévenir à temps un fléau comme la famine qui se déclare de temps à autre sur certaines parties du territoire, et qui encore dernièrement a exercé des ravages considérables au préjudice de la population et au détriment des intérêts les plus vitaux de l’État. Quel moyen plus sûr d’enrayer la marche de pareils fléaux que de bonnes voies de communications, et est-il besoin d’insister encore sur le profit qu’en retireraient l’État et le pays?

La question des desséchements des terrains marécageux rentre aussi dans la catégorie des entreprises dont l’exécution présente un grand caractère d’urgence au point de vue des intérêts généraux de l’Empire, car ces marécages, en dehors des inconvénients qu’ils présentent pour l’agriculture, sont encore dangereux pour la santé publique. A ce propos, il suffira de dire que dans les environs de Samsoun, et qui plus est, à Ismidt, c’est-à-dire dans le voisinage de la capitale même, et dans certaines autres localités, les marais et les inondations élargissent leur cercle, obligent les habitants des campagnes à abandonner leurs villages et à se retirer peu à peu sur les hauteurs; de vastes champs fertiles et productifs restent submergés, et par conséquent inexploités; un mal plus grand vient s’ajouter à ce que nous venons d’énumérer: la décroissance de la population, témoin tant de villes et villages abandonnés dont le voyageur contemple aujourd’hui les ruines.

Dans l’Empire ottoman, il y a aussi des fleuves qui, moyennant quelques travaux de dragage et de régularisation, peuvent devenir navigables, et qui, par des canaux pratiqués à certains points, porteraient la fertilité sur les terres environnantes; faut-il le dire? sous ce rapport il a été si peu fait que l’on ne retire de ces fleuves presque aucun avantage. Et cependant ces travaux ne sont-ils pas de ceux qui doivent au premier degré attirer l’attention sérieuse du gouvernement et provoquer l’adoption des mesures nécessaires, pour que l’on puisse en retirer tout le profit que l’on est en droit d’en attendre? Le Tigre, l’Euphrate, le Djihoun (Pyramus), le Seïhoun, le Sakaris, ainsi que d’autres fleuves, parcourent des contrées dont la fertilité est universellement reconnue et fait l’objet de l’envie de tous; quelques travaux de dragage et l’ouverture de quelques canaux assureraient l’irrigation permanente de ces contrées, et de mauvaises récoltes ne seraient plus à craindre par suite de la sécheresse, comme durant ces dernières années. En présence d’un pareil résultat à obtenir, le gouvernement impérial ne devrait-il pas se faire un devoir de procéder à l’exécution de ces travaux?

Quant aux ports, il nous semble inutile de dire qu’ils servent de débouchés aux produits agricoles et industriels exportés à l’étranger; ce sont aussi les points où viennent affluer les marchandises de l’extérieur; bref, c’est là que s’effectuent ces échanges qui font la base du commerce; le commerce maritime n’est possible que grâce aux ports; il n’y a pas lieu de démontrer leur importance et leur utilité au point de vue de la marine militaire. Le développement du mouvement commercial ne peut être assuré que par les facilités et les garanties qu’offrent des travaux tels que ports, quais, etc.; si sous le rapport du commerce maritime, la Turquie n’est pas encore au rang qu’elle devrait occuper en raison de la vaste étendue de ses côtes, l’on ne doit l’attribuer qu’au peu d’importance accordée aux travaux maritimes. Le port et les quais de Smyrne n’ont été construits qu’à grand’peine, et aujourd’hui encore l’exécution de ces travaux soulève certaines difficultés, nous sommes prêts à l’avouer. Mais par contre est-il possible de contester, en dehors des facilités que leur construction a procurées au commerce en général, les embellissements qu’ils ont amenés, les avantages d’un ordre tant matériel que moral qu’en retire le gouvernement impérial, et par-dessus tout le profit pécuniaire dont a bénéficié la population durant l’exécution des travaux? N’est-ce pas un impérieux devoir, après avoir constaté ces faits, d’améliorer nos ports, d’y construire des quais, bref, de nous hâter de les mettre dans des conditions telles qu’ils puissent réellement remplir le rôle d’entrepôts universels?

En résumé, nous ne cesserons pas de le répéter, pour que l’Empire ottoman sorte de la position difficile dans laquelle il se trouve actuellement, pour qu’il puisse s’assurer de l’avenir, pour qu’il puisse développer ses ressources, augmenter ses richesses et accroître ses revenus, pour qu’il puisse en un mot reconquérir sa puissance et son prestige, il n’y a qu’une seule voie ouverte devant nous: c’est d’entreprendre sans retard et de la façon la plus sérieuse l’exécution des travaux d’utilité publique plus haut mentionnés, et de démontrer par des résultats palpables que ce n’est plus un engouement passager qui nous guide, mais une volonté ferme et arrêtée de travailler sincèrement à la régénération du pays. Persister dans l’incurie de la routine, c’est s’exposer, ne l’oublions pas, à voir la misère publique et les difficultés financières augmenter, c’est s’exposer à se trouver sans ressources lorsqu’il faudra parer aux besoins et aux nécessités de la situation qui deviennent de jour en jour plus nombreux et plus pressants, c’est se priver, en un mot, de tout moyen de préservation en présence d’un avenir toujours incertain.

Qu’y a-t-il à faire pour arriver au but grandiose que nous nous proposons, c’est-à-dire pour l’exécution des travaux publics sur une échelle assez vaste pour assurer notre prospérité matérielle et notre influence morale? A ce propos, je me permets de signaler à V. A. quels seraient dans mon opinion les moyens et les ressources dont nous pourrons disposer; les observations que j’ai l’honneur de présenter plus bas sont le résultat de l’examen de la question à tous les points de vue, examen corroboré, du reste, par les renseignements fournis par le personnel technique de mon département ou recueillis ailleurs.