‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 15 sur 25 · VI

VI

«Cher Bibliophile,

«Lorsque je vous écrivais, ces mois derniers, pour charmer les ennuis de la solitude, je ne pensais pas que mes notules auraient les honneurs de l’impression[23].

[23] Voir les nos 2 et 3 du Bulletin de la librairie à bon marché.

«Quant à la signature que vous y avez mise, elle n’est plus de saison: l’ermitage de Saint-Vincent-lez-Agen est aujourd’hui un couvent de Carmes! Frère Hermann s’y trouvait il y a quelques années, et, lorsqu’il touchait l’orgue, de nombreux amateurs gravissaient les rochers de l’ermitage.

«Verum enim vero, ce n’est point de rochers qu’est entourée la grotte de la Rosa Ursina... Lisez: «La vignette du titre représente une grotte entourée de rosiers; un ours est debout devant la grotte; indè: Ursus Rosæ custos.» C’était une faute bien facile à corriger, ainsi que la suivante que je remarque dans les Trois Rome, de Mgr Gaume, tome I, page 157: credat judæus Appollo, pour Apella. (Voyez Horace, satire 5e du livre premier, ad finem.)

«Mais, pour corriger d’autres fautes d’impression, il faut des connaissances spéciales; en voici une preuve. Dans l’intéressant ouvrage de M. Huc: «Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine,» on trouve, tome II, page 337-342, une dissertation sur la prière incessante et universelle des Thibétains: «Salut, précieuse fleur du lotus!» formule dont le mot-à-mot est ainsi figuré:

Om mani padmé houm! O! le joyau dans le lotus, amen!

«Mani signifie joyau; padmé est le locatif de padma, lotus.» Le locatif est, en effet, l’un des huit cas du sanscrit... Mais, dans l’édition précitée de M. Adrien Le Clere, in-8, 1850, on lit que padmé est au vocatif; ce qui est un non-sens.

«En fait de fautes d’impression, je n’en ai pas vu de plus plaisante que celle que je remarquai dans un journal de modes et de littérature, 1834, in-8. Je n’ai pas noté le titre de ce recueil; je me rappelle fort bien qu’il renfermait la délicieuse Harmonie de M. de Lamartine: la Source dans les bois:

Tu parais!... le désert s’anime, Une haleine sort de tes eaux; Le vieux chêne élargit sa cime, Pour t’ombrager de ses rameaux.

«Eh bien! l’imprimeur dudit recueil avait mis:

Tu parais!... le désert s’anime, Une baleine sort de tes eaux.

«Vale!

«JOHANNES EREMITA[24].»

[24] Le bibliophile très-érudit et très-lettré, qui signait l’Ermite de Saint-Vincent-lez-Agen dans le Bulletin des Arts et l’Ermite d’Auvillars dans le Bulletin du Bouquiniste, se nommait M. Bressolles aîné. Il habitait Auvillars depuis près de 40 ans et il y mourut plus que septuagénaire, en décembre 1862. Sa jeunesse avait été consacrée au professorat, sa vie entière fut vouée à l’étude. Il n’a rien publié, excepté des correspondances littéraires dans quelques journaux de bibliographie. Il avait commencé un examen bibliographique de toutes les traductions en vers français. C’était un critique fin et délicat, qui possédait la mémoire la plus étendue et la mieux remplie. Il a dû laisser une énorme quantité de notes manuscrites et de travaux préparés. On peut espérer que son frère, M. le général Bressolles, les publiera, et nous serons heureux de l’aider dans cette noble tâche d’éditeur.

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