‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 17 sur 25 · VIII

VIII

12 avril 1858.

«... Conformément à l’ordonnance du docteur-Ermite, avez-vous profité de la journée du dimanche, pour faire un exercice salutaire?... L’Ermite, au rebours. Le jour du Seigneur est pour lui un jour de clôture; il repasse ses notes et supplée à la distraction ou à l’ignorance des protes, voire même, à leur outrecuidance, car il en est qui commettent de grosses bévues, croyant faire merveille... Par exemple, à la page 153 du t. II de l’Histoire de l’Astronomie de Bailly, abrégée par V. Comeyras, 1805, 2 vol. in-8, on lit: «Le P. Scheiner, jésuite... a fait plus de 2,000 observations, qu’il a publiées dans un ouvrage intitulé: Rosa Ursina, d’un nom du Dieu des Ursins,» pour: «du nom d’un duc des Ursins, à qui il était dédié.»

«Je présume que le compositeur ou le prote a cru faire une correction, en mettant historia brevissima, pour: bravissima Caroli V fugati, etc., à la page 139 du Bulletin du Bouquiniste, 2e année.

«D’autres fois, ce sont d’inconcevables distractions. Ainsi, au t. IV de la Biographie universelle en 6 vol. grand in-8, édition imprimée à Besançon, chez Ch. Deis, sous les yeux de M. Weiss, on lit à la dernière page: «Une des meilleures éditions des œuvres de Plutarque, traduction d’Aragot (pour Amyot), est celle qu’a donnée Clavier, etc.»

«J’en trouve à l’instant un autre exemple, au t. III de la Biographie générale de MM. Didot, colonne 792: «Les ouvrages d’Autrey sont: 1º l’Antiquité PESTIFIÉE» pour: l’Antiquité JUSTIFIÉE, ou réfutation du livre de Boulanger: l’Antiquité dévoilée, etc.»

«L’ERMITE de Saint-Vincent-lez-Agen.»

--Dans une autre lettre, le savant auteur de la précédente revient sur l’ouvrage curieux Rosa Ursina, qui est l’origine de ce singulier dieu des Ursins, que les archéologues mettront peut-être un jour dans le Panthéon de la mythologie antique.

«Je reviens, dit l’Ermite, sur le singulier ouvrage d’astronomie intitulé: Rosa Ursina, auctore Scheiner, Braccianni, 1626-1630, in-folio. Au frontispice est le soleil sous la forme d’une rose au milieu des planètes. La vignette du titre représente une grotte entourée de rosiers, avec cette devise: Ursus Rosæ custos. En effet, un ours se tient debout devant la grotte. L’ouvrage est dédié au duc Orsini. Quel plaisant intitulé pour un ouvrage où il est partout question des taches du soleil! Peu de temps après, parut, sur le même sujet, un livre dont le titre est non moins bizarre: Oculus Enoch et Eliæ, auctore Schyrleo de Rheita, Antuerpiæ, 1645, in-folio. Le frontispice représente le paradis. On y voit Énoch et Élie tenant chacun le bout d’une chaîne à laquelle le soleil est suspendu.»

Ces deux ouvrages ont fourni matière aux plus drolatiques méprises de la bibliographie. Dans la plupart des catalogues, la Rosa Ursina a été placée parmi les traités de botanique; l’Oculus Enoch et Eliæ, parmi les livres de théologie.

Plusieurs bibliographes n’ont pas manqué de signaler l’erreur des faiseurs de catalogues, mais en commettant une nouvelle erreur: ils ont dit que la Rosa Ursina était un commentaire sur la Rose des vents, et l’Oculus Enoch et Eliæ, une histoire de ces deux patriarches!

«Ces deux volumes, ajoute l’Ermite, se font remarquer par ce papier ferme, élastique, sonore, comme dit Charles Nodier dans la préface de son Catalogue de 1844, papier inaltérable qui traverse les siècles... Ainsi n’est point, hélas! le papier de la plupart des livres imprimés ces dernières années, papier qui a d’ailleurs l’inconvénient de se piquer, comme les étoffes de coton; et cela n’est pas seulement advenu à des livres de pacotille, mais à de beaux et bons ouvrages. J’en ai malheureusement force preuves sous les yeux.... Je me bornerai à citer le Montaigne, édité par J.-V. Le Clerc, 5 vol. in-8, 1826, impr. de J. Didot; les Contes de la Fontaine, édition de Bourdin, gr. in-8; Malherbe, Boileau, J.-B. Rousseau, grand in-8, édition Lefèvre; le Rabelais, 5 vol. in-32, 1826-27, etc.»

L’Ermite-bibliophile aurait pu aisément augmenter à l’infini cette vaste nomenclature de beaux livres gâtés ou perdus; ainsi les magnifiques éditions de Voltaire et de J.-J. Rousseau, publiées par Delangle et Dalibon, n’offrent plus, dans la plupart des exemplaires, qu’un papier jauni, enfumé, cassant, ou taché de rouille; ainsi le Rabelais en 9 vol. in-8, dont le papier d’Annonay faisait la joie des amateurs, est couvert de stigmates déplorables; ainsi la France littéraire de Quérard, ce précieux recueil qui devrait surtout avoir toutes les conditions matérielles de durée, est certainement destinée à tomber en poudre, car le papier a été brûlé dans l’opération du blanchiment, et il y a déjà des feuilles qui se rongent peu à peu. Il est triste de voir que l’honorable maison des Didot n’ait pas surveillé avec plus de soin le choix du papier qu’elle consacrait à l’impression de ce grand ouvrage si utile et si coûteux.

Page 1