X
La lettre suivante a été publiée dans un de ces recueils périodiques de bibliographie qui n’ont fait que paraître et disparaître, _le Bulletin de la librairie à bon marché_, dont il n’existe que huit numéros en trois fascicules, janvier à juillet 1858:
«Mon cher Monsieur,
«Vous venez d’ajouter à votre _Bibliothèque gauloise_ un des plus curieux volumes que vous pussiez y faire entrer. C’est le recueil des _Aventures burlesques_ de Dassoucy, rassemblées et annotées avec beaucoup d’intelligence et de goût, par M. Émile Colombey. Cette édition remettra certainement en honneur l’auteur et son livre. Elle contient quatre ouvrages de Dassoucy, publiés d’abord séparément et à différentes époques. Deux de ces ouvrages sont rares: les _Aventures d’Italie_ et la _Prison de M. Dassoucy_; le troisième est très-rare, les _Pensées de M. Dassoucy dans le Saint-Office de Rome_; on ne connaît à vrai dire que le quatrième, les _Aventures de M. Dassoucy_, imprimées plusieurs fois à un grand nombre d’exemplaires; intéressants mémoires, qui, dans ces derniers temps, ont servi de base aux discussions des biographes sur l’époque du voyage de Molière en Languedoc avec sa troupe de comédiens. Les autres écrits de Dassoucy n’ont pas eu l’avantage d’être relus et discutés avec le même intérêt. Ils sont bien dignes pourtant de reprendre leur place, sinon parmi les chefs-d’œuvre de la littérature du dix-septième siècle, du moins entre les ouvrages les plus amusants et les plus originaux que cette littérature a produits.
«Je signalerai seulement ici une particularité bibliographique, qui me paraît avoir échappé à tous les biographes, comme à tous les éditeurs de Molière: on trouve, dans les _Aventures d’Italie_, un couplet de chanson, composé par Molière (voy. p. 240 de la nouvelle édition). C’est Dassoucy qui fait chanter ce couplet, par un de ses pages de musique, devant la cour de Savoie:
Loin de moy, loin de moy, tristesse, Sanglots, larmes, soupirs! Je revoy la princesse Qui fait tous mes désirs: O célestes plaisirs! Doux transports d’allégresse! Viens, Mort, quand tu voudras, Me donner le trespas: J’ay reveu ma princesse!
«A ce couplet, qui fut probablement improvisé à table en l’honneur de quelque comédienne, Dassoucy en ajouta un second, qui ne vaut pas le premier et qui n’en est que la faible paraphrase; mais, comme il en avait aussi composé la musique, il les faisait chanter ensemble pour avoir le prétexte d’associer son nom à celui de Molière: «Vous, monsieur Molière, dit-il, dans ses _Aventures d’Italie_, vous qui fistes à Béziers le premier couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut exécutée et l’honneur que vostre muse et la mienne reçurent en cette rencontre?»
«Dassoucy n’était pas seulement un écrivain plaisant et spirituel, un poëte aimable et charmant; c’était encore un compositeur de musique très-distingué; et, pendant plus de vingt ans, les airs qu’il composait avec accompagnement de luth et de théorbe, furent chantés à la cour avec ceux de Guedron et de Boesset. Les paroles de quelques-uns de ces airs sont imprimés dans les recueils, mais sans nom d’auteur. Il faudrait avoir le manuscrit original des Airs de M. Dassoucy, que possédait le duc de la Vallière et que nous avons vu à la Bibliothèque impériale, il y a vingt-cinq ans (si toutefois notre mémoire ne nous fait pas défaut), pour retrouver les chansons que Molière fit mettre en musique par cet ami de sa jeunesse; car Dassoucy déclare positivement qu’il avait _animé_ plusieurs fois des paroles de Molière. Castil-Blaze ne s’est pas même préoccupé de chercher ces paroles, ces vers du grand homme, en compilant deux gros volumes de savantes recherches sous le titre de: _Molière musicien_.»