‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 24 sur 25 · XV

XV

On savait autrefois, comme aujourd’hui, faire du pittoresque, c’est-à-dire appliquer un texte à des gravures, rassembler de vieux bois et les utiliser, au moyen d’une composition faite par un de ces manœuvres littéraires qui ont pris naissance avec la librairie et parmi lesquels on a eu le tort de confondre François de Belleforest, auteur de la Cosmographie universelle de tout le monde et des Annales de France.

Ainsi, les belles gravures de la Cosmographie de Thevet ont été employées de nouveau, en partie, dans les éditions latines et françaises des œuvres d’Ambroise Paré; mais la Prosopographie ou description des hommes illustres et autres renommés, enrichie de figures et médailles pour l’embellissement de l’œuvre (Lyon, par Paul Frelon, 1605; 3 vol. in-fol.); cette seconde édition d’un détestable ouvrage d’Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas (qui n’en a pas fait de bons, excepté sa Bibliothèque françoise, qu’on réunit à celle de La Croix-du-Maine), avait été préparée par l’auteur, peu de temps avant sa mort, qui arriva en 1600, dans le but de rassembler en un seul cadre une foule de gravures sur bois, à demi usées, qui la plupart provenaient des anciens fonds de l’imprimerie lyonnaise. On a vu, par les planches d’Albert Durer reproduites à l’infini en Allemagne et qui se tirent encore de nos jours, qu’un bois taillé à la manière des vieux maîtres pouvait tirer plus de cent mille exemplaires.

Le libraire Paul Frelon, comme pour remplir les conditions de son nom, alla donc butiner dans les magasins de Jean de Tournes, de Gryphe et de Roville, afin de faire son édition pittoresque de la Prosopographie, revue, augmentée et continuée par Claude du Verdier, fils de l’auteur. Il n’avait plus tous les portraits de la première édition, mais il y suppléa, en insérant tour à tour, dans cette espèce d’abrégé chronologique de l’histoire universelle, les gravures carrées d’une Bible de Roville, les gravures ovales et rondes des Images des dieux des anciens, par le même Du Verdier; les médaillons des empereurs empruntés aux ouvrages de numismatique de Jacques Strada; les sujets d’un Novum Testamentum, publié par Gryphius; les médaillons des rois de France, tirés d’un autre ouvrage d’Antoine Du Verdier, intitulé: La Biographie et Prosopographie des rois de France jusqu’à Henri III, ou leurs vies brièvement descrittes et narrées en vers, avec les portraits et figures d’iceux (Paris, 1588, in-8), etc. Enfin, le libraire Frelon prit les figures de quelque Fleur des saints et certaines images isolées, avec lesquelles il illustra son livre, en remplaçant les portraits absents par des cadres vides, de diverses grandeurs et de différents dessins, accompagnés de fleurons hétéroclites.

Il y a, dans le premier volume, deux ou trois grandes planches qui appartenaient primitivement à une Bible et que l’éditeur a fait précéder d’une façon de préface telle que celle-ci: «Or, pour ce que nous avons souvent fait mention de la terre de Chanaan, promise de Dieu aux enfants d’Israël, où ils ont été introduits par Josué, nous avons estimé estre chose nécessaire et utile de la représenter comme la charte ou figure suivante le demonstre.» Suit une carte de la Terre de promission. Ailleurs (page 34), Paul Frelon établit au milieu de la page une magnifique tour de Babel, avec cette simple note: Et sa forme estoit telle que la figure suivante représente, sans s’apercevoir que cette figure est toute bariolée de lettres renvoyant à des explications qui se trouvaient dans l’ouvrage primitif et qui manquent dans celui-ci. Plus loin, l’habile Paul Frelon se garde bien de laisser perdre une belle planche, qui avait déjà fait son apparition dans quelque Bible: Et, afin de faire voir au lecteur, dit-il avec son charlatanisme ordinaire, l’ordre auquel marchoient les Enfants d’Israel lorsqu’estant sortis d’Egypte ils passèrent le chemin, nous avons fait tailler industrieusement la figure suivante.

On recueillerait bien des observations de ce genre dans les trois in-folio de la Prosopographie, qui montre aussi, par la magie de son nom gréco-français, que les libraires du XVIe siècle avaient deviné la magie des titres. Nous recommandons ce curieux et volumineux tour de force aux faiseurs de pittoresque.

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