‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 3 sur 25 · L’ABBÉ DE SAINT-USSANS

L’ABBÉ DE SAINT-USSANS

ET SES OUVRAGES.

M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours, a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les _Contes en vers_ et les _Billets en vers_, est enfouie, malheureusement, dans une feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui est déjà oubliée (_le Chasseur bibliographe_, nº 8, août 1863).

Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le _Manuel du libraire_, ont été remis en honneur comme ils méritaient de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre Richelet, dans son _Dictionnaire de la langue françoise_, a cité l’abbé de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.

Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?

LE PRÉSIDENT.

En certaine province une justice estoit, Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience; Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit, Quand le président, las de telle impertinence, Dit en colère: «Huissier, faites faire silence! Avec tous ces causeurs estes-vous du complot? Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense, Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»

Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre: _Contes nouveaux en vers_, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère du Roi (_Paris_, _Augustin Besoigne_, 1672, in-12). La seconde édition fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25, dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont les _Contes et Nouvelles_ étaient alors dans toutes les mains, et qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend, dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»

L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son second ouvrage: _Billets en vers, de M. de Saint-Ussans_ (Paris, Jean Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de _veuve de Claude Thiboust_, sous la même date. «Bien que les _Billets en vers_ contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le genre. Le volume contient, en outre, des devises, _Corps et Ames_, et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée: _Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le chancelier Boucherat_, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686, in-4).

Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «GLAS (le sieur de Saint-), N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement, par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé Pierre de Saint-Glas, auteur des _Billets en vers_, imprimés à Paris, in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom de _Saint-Glas_, un volume de même taille, intitulé: _Contes nouveaux en vers_. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il est nommé _de Saint-Glats_, dans la _Bibliothèque de Richelet_, par Laurent-Josse Leclerc, en tête du _Dictionnaire de la langue françoise_ (Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).

La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux fois dans ses additions au _Menagiana_ (Paris, Florentin Delaulne, 1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: _de Adolescentula segregata à viro_. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un peu moins:

Dame Gertrude avoit un fils unique, Beau, fait au tour, jeune époux de Catin, Plus jeune encor, que du soir au matin Tant caressa, qu’il en devint étique. De peur de pis, Gertrude sépara Le tendre couple. En vain Catin pleura: Malgré ses pleurs, il fallut que la belle Trois mois entiers couchât seule à l’écart. Dans cette angoisse, avint que de hasard, A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle, Contre le mur, sous un toit fait exprès, Vit des serins qui dans une volière Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets, Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»

Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22), qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:

Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen Tempore fit semper majus, et unda minor.

Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux vers latins, mais ils _bravent l’honnêteté_, suivant l’expression de Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte et en prose, intitulée: _les Bouts rimés_. Cette comédie, représentée avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police, M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S. Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.

Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses _Contes nouveaux_, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce recueil a pour titre: _Divers Traités d’histoire, de morale et d’éloquence_: 1º _la Vie de Malherbe_ (par Racan); 2º _l’Orateur_ (par Gabriel Guéret); 3º _de la Manière de vivre avec honneur et avec estime dans le monde_ (par l’éditeur); 4º _si l’Empire de l’éloquence est plus grand que celui de l’amour_ (par Guéret); 5º _Méthode pour lire l’Histoire_; 6º _Discours sur la musique d’Italie et des opéras_ (Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est signée de son véritable nom.

Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable: _Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie_ (Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans, qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus, sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le _Grand Dictionnaire_ de Moréri, un gros _Supplément_, qui parut à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du Dictionnaire imprimées en Hollande.

Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard, contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: _de Saint-Ussans_. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit. Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son _Nouveau Choix de pièces de poésie_ (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8, t. I, p. 50):

Dans un bâtiment magnifique, Où trois ou quatre honnêtes gens Logeoient parmi quantité de pédans, Où tout étoit scientifique, Jusques au moindre domestique, Le feu s’étant mis un beau jour, On ferme vivement les portes, Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour, Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes. Or, entre les gens du dehors, Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires, Venoient secourir leurs confrères, Comme membres d’un même corps. Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane. On les introduisit; dès qu’ils furent entrez, Ceux du dedans, tout effarez, Ayant perdu presque la tramontane, Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici, Il faut délibérer sur cette affaire-ci, Comme étant affaire importante: Notre maison brûle toujours, Sans qu’on y donne du secours. Ne perdons point de temps, car la chose est pressante. _Nos deliberare oportet._ --Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère, Dirent les autres, comment faire? Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»

Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la muse de Santeul a célébré en vers latins.

Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est intitulée: _Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur en médecine._ (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre profane et galant.

UN LIVRE CONNU QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.

Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par personne; cet ouvrage est intitulé: _les Pieds de mouches, ou Nouvelles Noces de Rabelais_ (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de ses amis, n’eût pas analysé, dans la _Bibliothèque universelle des romans_, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que _les Pieds de mouches_ ne se trouvaient pas dans l’immense collection de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux _Pieds de mouches_, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le _Pied de Fanchette_, de Restif de la Bretonne, ou dans la _Mouche_, du chevalier de Mouhy.

J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour les _Pieds de mouches_ de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien rare, car je ne l’ai jamais vu.--Et moi, dit un semi-bibliographe qui était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les étalages des quais.--Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé échapper une si belle occasion.--_Margaritas ante porcos!_ répliqua notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde des bibliophiles, à demander les _Pieds de mouches_ aux échos de la vieille librairie.

Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me remettre à la piste des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et j’ai eu recours d’abord à la _France littéraire_ de Quérard, ce précieux répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans une seconde édition. L’article GUEULLETTE m’a fourni cette indication: «Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol. in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article JAMET, reparaît naturellement la même indication, avec un renvoi à la _France littéraire_ de 1769 (par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des _Pieds de mouches_ de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.

Je m’adressai, en conséquence, à la _France littéraire_ de 1769: elle était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet de leurs _Pieds de mouches_. Mais le Supplément de 1778, qui est de l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux _Pieds de mouches_. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition à l’article GUEULLETTE, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet l’aîné, aux _Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais_, 6 vol. in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages, je retrouvais encore les mêmes _Pieds de mouches_, par MM. Gueullette et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je tiens mes _Pieds de mouches_!»

Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page 105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette phrase complémentaire de l’article de JAMET L’AINÉ: «Il a eu part, avec Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.» Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les _Pieds de mouches_ étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux _Pieds de mouches_, mais aux _Essais de Montaigne_, édition de 1725, 3 vol. in-4; non pas aux _Nouvelles Noces de Rabelais_, mais aux _Nouvelles Notes sur Rabelais_, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.

Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en quête des _Pieds de mouches_ de Gueullette, et que les bibliographes inviteront encore les amateurs aux _Nouvelles Noces de Rabelais_.

LE VÉRITABLE AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES DE RESTIF DE LA BRETONNE.