‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 4 sur 25 · I.

I.

Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur des quatre premiers volumes des _Idées singulières_, mais qu’il s’est chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un examen approfondi de la collection des _Idées singulières_, comprenant le _Pornographe_, le _Mimographe_, les _Gynographes_, l’_Andrographe_ et le _Thesmographe_, nous sommes certain que Restif a été seulement l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le reste, notamment dans le _Thesmographe_, où il a inséré des essais dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc.

[3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie, provenant de la bibl. de M. de N***. _Paris_, _Edwin Tross_, 1856, in-8º. (Voy. le nº 42.)

Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour démontrer, _Monsieur Nicolas_ à la main, que Restif était absolument incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi, était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des _Graphes_ (c’est le nom qu’il leur donnait), que son _Monsieur Nicolas_ en parle à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand il s’agit du _Pornographe_, qu’il avait adopté plus ouvertement, par affection et par habitude.

Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des _Graphes_, n’en déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans _Monsieur Nicolas_, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire Costard, pour un ouvrage intitulé: _le Nouvel Émile_, à un sou la feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le _Marquis de Tavan_, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, _pour lequel ils n’avaient pas été faits_. J’en fis donc un _petit_ roman, que j’imprimai pour mon compte, mais _que je changeai complétement de fond et de forme_, en le composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri, fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale symétriquement divisé en quatre parties, _assez platement raisonné pour être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître dédicatoire à la Jeunesse_; ce morceau est un petit chef-d’œuvre d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»--Un moment! _L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!_... Il trouva ensuite l’ouvrage moral _médiocre_, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire par ses défauts.»

J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un _petit_ roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un _Traité de morale assez platement raisonné_. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que Ginguené, que Restif appelle ici _Guinguenet_, parce qu’il était alors brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître dédicatoire _aux jeunes gens_.

Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont, trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de _Monsieur Nicolas_. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J. Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des _Graphes_, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits, parce qu’il les avait peut-être _composés à la casse_. Cependant il avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le _Glossographe_, quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le _Glossographe_ allait voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait, dans le seizième volume de son _Monsieur Nicolas_. Voy. p. 4689 et suivantes de ce t. XVI.

Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la liberté grande à _Monsieur Nicolas_.