‹ Énigmes et découvertes bibliographiquesChapitre 6 sur 25 · L’AVEUGLE ET DU BOITEUX

L’AVEUGLE ET DU BOITEUX

ET LA FARCE DU MUNIER.

_La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, qui a tous les caractères d’une farce, et qui diffère de la plupart des moralités proprement dites, en ce qu’elle ne met pas en scène des personnages allégoriques, se trouve à la suite du _Mystère de saint Martin_, dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière et décrit dans le Catalogue des livres de la bibliothèque de ce célèbre amateur, t. II, p. 418, nº 3362. Ce manuscrit est certainement l’original de l’auteur, qui l’avait fait pour la représentation du Mystère, joué publiquement à Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il contient, outre le _Mystère de saint Martin_, la _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, la _Farce du Munyer_, et «les noms de ceux qui ont joué la Vie de monseigneur saint Martin.» Le Mystère est encore inédit, mais la Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en 1831, par les soins de M. Francisque Michel, dans la collection des _Poésies gothiques françoises_ (Paris, Silvestre, in-8). M. Francisque Michel a publié aussi séparément le curieux procès-verbal de la représentation, qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur lui-même, André de la Vigne.

André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés de son temps. Il s’est fait connaître surtout par un grand ouvrage d’histoire, en vers et en prose, qu’il a composé en collaboration avec Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême: _le Vergier d’honneur de l’entreprise et voyage de Naples_, imprimé pour la première fois à Paris, sans date, vers 1499, et souvent réimprimé depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage et à l’amitié de son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé _orateur_ du roi de France Charles VIII et secrétaire de la reine Anne de Bretagne. Il avait été, auparavant, secrétaire du duc de Savoie.

Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus du besoin: il était toujours dénué d’argent, quoique couché sur l’État de la maison du roi et de la reine. Dans les poésies qui accompagnent son _Vergier d’honneur_, il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi, lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc de Savoie, il disait à ce prince:

Comme celluy que ardant desir poinct, Humble de cueur, desirant en Court vivre, Affin, chier sire, de venir à bon poinct, Raison m’a fait composer quelque livre, Lequel couste d’argent plus d’une livre, Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye, Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!

Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct, Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre: A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct, Resne, ne bride, cataverne, ne livre: Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre, En faisant livre, duquel argent je paye: Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!

Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de la Vigne n’alla point à l’hôpital, mais il n’en devint pas plus riche, lorsqu’il s’intitula orateur du roi et secrétaire de la reine. Voici un rondeau qu’il adresse à Charles VIII:

Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court, De plusieurs vers je vous ay fait present; Si vous supplie de bon cueur en present Qu’ayez regard à mon argent très-court. Les grans logis, où Rongerie trescourt, M’ont fait d’habits et de chevaux exempt, Mon très-chier sire!

Mon esperance, pour ce, vers vous accourt, Que vous soyez de mes maux appaisant, Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant, Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court, Mon très-chier sire.

Ce poëte royal recevait pourtant des _gages_ modiques, qui lui étaient fort inexactement payés, comme tous ceux des officiers et domestiques de l’hôtel du roi; il était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à tous les expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers tous les événements mémorables, et il adressait, au roi ou à la reine, aux princes ou aux grands seigneurs, ces poésies de circonstance, pour obtenir quelques présents; il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge, et il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen, et aux différents _puys d’amours_, établis dans les principales villes de France, pour remporter des prix de _gaie science_; il composait des mystères, des moralités et des farces, qu’il faisait représenter et dont il était lui-même un des acteurs.

Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie des Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea la représentation solennelle du _Mystère de saint Martin_ dans la ville de Seurre. Aucun de ses ouvrages dramatiques ne fut imprimé, de son vivant, du moins avec son nom. Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une Moralité et une Farce, appartient incontestablement au répertoire des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations scéniques de ces deux troupes de comédiens se distinguaient du théâtre pieux de la confrérie de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à la fois, d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce.

La _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_, comme nous l’avons dit plus haut, s’écarte entièrement du genre ordinaire des moralités, qui étaient consacrées à des allégories morales, souvent très-obscures, toujours très-froides et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit, de même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses imitations, un aveugle et un boiteux s’aider mutuellement et secourir de la sorte leurs infirmités: le boiteux met ses yeux au service de l’aveugle, lequel prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces deux mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement, par la grâce de saint Martin, et ils se désolent ensemble, l’un d’avoir recouvré la vue, l’autre de retrouver l’usage de ses jambes; car ils perdent, avec leurs infirmités, le droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens des âmes charitables.

Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des mots plaisants, des vers naturels, en un mot une franche allure de gaieté gauloise; mais le style d’André de la Vigne n’est ni correct ni élégant; on y rencontre aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui, pour n’être pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne avait écrit d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues jusqu’à nous.

Au reste, la représentation solennelle donnée à Seurre, en 1496, par la confrérie des Enfants-sans-souci ou par celle de la Mère-Sotte, prouve que ces deux confréries théâtrales avaient des maîtres de jeux, lesquels parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville, pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants, qui non-seulement leur fournissaient des acteurs et des spectateurs, mais encore qui se chargeaient de tous les frais de mise en scène, de décors et de costumes. Ainsi, André de la Vigne avait lui-même _monté_ cette représentation, en qualité d’auteur et de _maître du jeu_.

La _Farce du Munyer_ fut représentée également à Seurre, en 1496, après le _Mystère de saint Martin_, et la _Moralité de l’Aveugle et du Boiteux_.

Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement dans les fabliaux des trouvères. C’est un petit diable, nommé Berith, que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce diable novice ne sait où prendre l’âme au sortir du corps d’un pécheur. Lucifer, qui partage l’opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du moyen âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend son âme par le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d’âmes va se mettre en embuscade dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et qui se confesse à son curé: il attend le dernier soupir du mourant, et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe du derrière de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y trouve pas ce qu’il y cherchait: il en conclut que les meuniers ont l’âme infecte, et il ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.

André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où l’âme immortelle est traitée avec assez d’irrévérence, dans une scène de mœurs populaires, où sont représentées les amours du curé avec la meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits d’un excellent comique.

La _Farce du Munyer_, qui est encore pour nous si plaisante, devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leurs fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes et de plaisanteries[7]. Le public accueillait avec des éclats de grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait proverbialement: «On est toujours sûr de trouver un voleur dans la peau d’un meunier.» Cette disposition railleuse et agressive des gens du peuple à l’égard des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en défendant, sous peine de prison et d’amende, d’injurier les meuniers dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets.

[7] Voy. _le Tracas de Paris_, par François Colletet; pag. 235 et suiv. du recueil intitulé: _Paris burlesque et ridicule_, édition de la Bibliothèque Gauloise (Paris, A. Delahays, 1859, in-12).

Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne se soit transformé, au dix-septième siècle, en Pierrot enfariné, sur les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine.

LA CONDAMNACION DE BANCQUET.

Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme un des chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la première édition est intitulée: _La Nef de santé, avec le Gouvernail du corps humain et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge de diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de l’ame_. On lit, à la fin du volume, in-4º gothique de 98 ff. à 2 colonnes: _Cy fine la Nef de santé et la Condampnacion des bancquetz, avec le Traicté des Passions de l’ame. Imprimé à Paris, par Anthoine Verard, marchant libraire, demeurant à Paris._ Au-dessous de la marque de Verard: _Ce present livre a esté achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIIIe jour de janvier mil cinq cens et sept_. Ce recueil contient quatre ouvrages différents: la _Nef de santé_ et le _Gouvernail du corps humain_, en prose; la _Condamnacion de Bancquet_, et le _Traicté des Passions de l’ame_, en vers.

On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares que la précédente: l’une, imprimée à Paris, _le XVIIe jour d’avril 1511, par Michel Lenoir, libraire_, pet. in-4º de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’autre, imprimée également à Paris, vers 1520, _par la veufve feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot_, pet. in-4º goth. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du Verdier, n’a pas été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison de ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre édition, avec cette adresse: _A Paris, en la rue neufve Nostre Dame, à l’enseigne sainct Jehan Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens_.

Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées, est si peu connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris dans sa _Bibliothèque françoise_, et qu’Antoine du Verdier, dans la sienne, ne fait que le mentionner incomplétement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps, dans ses _Recherches sur les théâtres de France_, et le duc de la Vallière, dans sa _Bibliothèque du Théâtre françois_, ne l’ont pas oublié cependant: ils le citent avec exactitude, en nommant l’auteur Nicole de la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche dans les dix-huit derniers vers du prologue de la _Nef de santé_.

Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XII, serait absolument ignoré, si l’abbé Mercier de Saint-Léger n’avait pas écrit cette note, sur l’exemplaire qui appartenait à Guyon de Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le même que _Nicolaus de Querqueto_, dont du Verdier (t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite le _Liber auctoritatum_, imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard, en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de Querqueto, on trouve un acrostiche latin, qui donne _Nicolaus de la Chesnaye_, et à la fin du prologue de la _Nef de Santé_, imprimée dès 1507, aussi aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms: _Nicole de la Chesnaye_.» On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas de la Chesnaye.

Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous apprend seulement que l’_acteur_ avait été _requis et sollicité par plus grand que soy_, de mettre la main à la plume et de rédiger en forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu’il a été contraint de se faire poëte, non-seulement pour complaire à _aucuns esprouvez amys_, mais pour obéir _à autres desquelz les requestes lui tiennent lieu de commandement_. Voici ce prologue, où l’on voit que, si cette Moralité avait été faite pour la représentation, elle n’était pas encore représentée _sur eschaffaut_, c’est-à-dire en public, lorsqu’elle fut publiée en 1507 et peut-être auparavant.

_Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion des Bancquetz, à la louenge de diette et sobrieté, pour le prouffit du corps humain, faisant prologue sur ceste matiere._

«Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: _Sumite materiam vestris qui scribitis aptam viribus_. C’est-à-dire: «O vous qui escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres, elisez matiere qui ne soit trop haulte ne trop difficile, mais soit seullement convenable à la puissance et capacité de vostre entendement.» Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de telles œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres, desquels les requestes lui tiennent lieu de commandement, qu’il est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matiere si elegante ou peregrine, que elle transcede la summité de son intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant, indocte et inutille de tous autres qui se meslent de composer, ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui _linguas infantium facit disertas_, de mettre par ryme en langue vulgaire et rediger par personnages, en forme de moralité, ce petit ouvrage, qu’on peut appeller la _Condampnacion de Bancquet_: à l’intencion de villipender, détester et aucunement extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité, et, par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de sobrieté, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en ensuyvant ce livre nommé _la Nef de santé et gouvernail du corps humain_. Sur lequel ouvrage, est à noter qu’il y a plusieurs noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie, Epilencie, Ydropisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels je n’ay pas tousjours gardé le genre et sexe selon l’intencion ou reigles de grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois, on parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard à la proprieté de leurs noms, que leur figure soit autant monstrueuse que humaine. Semblablement, tous les personnages qui servent à dame Experience, comme Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule et les autres seront en habit d’homme et parleront par sexe masculin, pour ce qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et executeurs de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui affierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pource que telles œuvres que nous appellons jeux ou moralitez ne sont tousjours facilles à jouer ou publiquement representer au simple peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr la lecture comme veoir la representacion, j’ay voulu ordonner cest opuscule en telle façon qu’il soit propre à demonstrer à tous visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur eschauffaut ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse lyre particulierement ou solitairement, par manière d’estude, de passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause, je l’ay fulcy de petites gloses, commentacions ou canons, tant pour elucider ladicte matiere, comme aussi advertir le lecteur, des acteurs, livres et passaiges, desquels j’ay extraict les alegations, histoires et auctoritez, inserées en ceste presente compilacion. Suffise tant seulement aux joueurs prendre la ryme tant vulgaire que latine et noter les reigles, pour en faire à plain demonstracion quand bon semblera. Et ne soit paine ou moleste au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente, veoir et perscruter la totallité tant de prose que de ryme, en supportant tousjours et pardonnant à l’imbecilité, simplicité, ou inscience du petit Acteur.»

Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à Louis XII lui-même, fut certainement représentée par la troupe des Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique qu’elle met en scène devint assez populaire, pour être reproduit en tapisseries de haute lice, tissées dans les manufactures de Flandre et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez, dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti: _les Anciennes Tapisseries historiées_, le dessin et la description d’une tapisserie en six pièces, qui représente la Moralité de la Condamnation de Banquet; mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en 1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante et ingénieuse.

Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus courte et moins embrouillée que la plupart des Moralités de la même époque, le sujet n’en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu: Trois méchants garnements, _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_, forment le complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui ont l’imprudence d’accepter leur invitation d’aller boire et manger chez eux. Ce sont _Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_, _Friandise_, _Gourmandise_, _Je-bois-à-vous_, et _Je-pleige-d’autant_. Au milieu du festin, une bande de scélérats, nommés _Esquinancie_, _Apoplexie_, _Epilencie_, _Goutte_, _Gravelle_, etc., se précipitent sur les convives et les accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. _Bonne-Compagnie_, _Accoutumance_ et _Passe-Temps_, échappés du carnage, vont se plaindre à dame _Expérience_ et demandent justice contre _Dîner_, _Souper_ et _Banquet_. Dame _Expérience_ ordonne à ses domestiques, _Remède_, _Secours_, _Sobresse_, _Diète_ et _Pilule_, d’appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens.

C’est alors que commence le procès des trois accusés, par-devant les conseillers de dame _Expérience_, savoir: _Galien_, _Hypocras_, _Avicenne_ et _Averroys_. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer l’analyse de la Moralité, dans la _Bibliothèque du Théâtre françois_, publiée sous les auspices du duc de La Vallière: «_Expérience_ condamne _Banquet_ à être pendu; c’est _Diette_, qui est chargé de l’office du bourreau. _Banquet_ demande à se confesser: on lui amène un beau père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père confesseur l’absout, et _Diette_, après lui avoir mis la corde au cou, le jette de l’échelle et l’étrangle. _Souper_ n’est condamné qu’à porter des poignets de plomb, pour l’empêcher de pouvoir mettre trop de plats sur la table; il lui est défendu aussi d’approcher de _Dîner_ plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient, à cet arrêt.»

Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement son titre de Moralité, que le _banquet_ ou festin d’apparat, où l’on mange et boit avec excès, est coupable de tous les maux qui affligent le corps humain: il doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant au _souper_, on lui permet de subsister, à condition qu’il viendra toujours six heures après le _dîner_. C’est là le régime diététique, qui fut suivi par Louis XII jusqu’à son mariage en troisièmes noces avec Marie d’Angleterre: «Le bon roy, à cause de sa femme, dit la Chronique de Bayard, avoit changé du tout sa manière de vivre, car, où il souloit disner à huit heures, il convenoit qu’il disnast à midy; où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à minuit.» Trois mois après avoir changé ainsi son genre de vie, Louis XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir pas mieux profité des leçons de la Moralité, composée et rimée naguère par son médecin.

Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des mœurs du temps aussi bien que pour l’histoire du Théâtre; on y voit indiqués une foule de détails sur les jeux de scène, les costumes et les caractères des personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent verbeux, obscur et lourd, sont ceux que l’on reproche également aux contemporains de Nicole de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même, elle ne manque pas d’originalité, et elle offre une action plus dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des Moralités contemporaines; c’est bien une Moralité, mais on y trouve, au moins, le mot pour rire, et l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing, valet de chambre du même roi et auteur de la Moralité intitulée: _l’Homme juste et l’Homme mondain, avec le jugement de l’Ame dévote et l’exécution de la sentence_.

LE VERGIER AMOUREUX.

Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé dans le seul exemplaire qu’on en connaît, pourrait bien avoir été publié sous le nom de _la Forest des sept pechez mortels_, plutôt que sous celui du _Vergier amoureux_. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable objet de cette allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire que possède la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, et qu’on dit unique, pourrait bien ne pas être complet. En voici la description:

C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont été remontés avec soin et dont les signatures ne sont pas régulières. Ainsi, les deux premiers feuillets ne portent aucune signature; le troisième est signé _a. n._; le quatrième, _b. n._; le cinquième, _c. n._; le sixième n’est pas signé; le septième et le huitième sont signés _e. n._ et _f. ij_; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le texte se compose de vers français, imprimés en gothique sur 2 colonnes, pour accompagner les arbres généalogiques des Vices et des Vertus. Plusieurs pages sont remplies par des gravures en bois, sans autre texte que les inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier feuillet, dont le recto est blanc, est imprimé à longues lignes, en partie, et ne contient que de la prose; toutes les pages sont encadrées au moyen d’une réunion plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois, empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux livres d’heures.

Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large et mieux orné que celui des autres feuillets, commence par ces vers imprimés en tête de la première colonne, au-dessus de la marque de l’imprimeur:

Gaspard Philippe m’a voulu imprimer En apetant que vices soient repris: Si vous supply ne veuillez deprimer Ceste euvre cy, car povez extimer Qu’il l’appete vendre à competent pris: Bon marché faict, ainsi qu’il a apris: Aussi l’Acteur faict protestacion Qu’il se submet à la correction De tous lecteurs et aux donnans escout, Car on cognoist à sa condition, Qu’il apete faire Raison par tout.

Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur du livre, et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait pour devise: _Raison partout_. Cette devise est, comme on sait, celle de Mère Sotte ou de Pierre Gringore.

La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson de cet imprimeur, avec son monogramme, suspendu à un arbre entre deux dauphins couronnés.

Le poëme débute ainsi:

Revisitez la forest, gens mondains, Et en vueillez les branches bien eslire, En redoubtant, craignant hazars soubdains: Gardez de user de vos langaiges vains, Lorsque viendres pour en ce vergier lire, Et par ainsi vous eviteres l’ire Du Createur: laissant vostre folie, Que vostre esprit grosses branches deslie, Qui empeschent par la forest passer: Fuyez orgueil: temps est que on se humilie, Car on ne scait quant on doit trespasser.

On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien propriétaire du livre (le comte de Suchtelen, bibliophile russe) le titre qu’il lui a imposé; en voici le commencement:

C’est le vergier amoureux, delectable, Forest de reconciliation, A tous humains doctrine veritable, Très utille, louable, prouffitable A en faire la recordation...

Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique de l’Orgueil, avec cette légende: _Orgueil, racine de tous vices_; en regard, au recto du second feuillet, l’arbre généalogique de l’Humilité, avec cette légende: _Humilité, racine de toutes vertus_. Le verso du second feuillet et le recto du troisième comprennent l’_arbre d’Orgueil avecques sa sequelle_; le verso du troisième feuillet et le recto du quatrième, l’_arbre d’Avarice avecques sa sequelle_, et ainsi de suite pour les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque rameau offre une inscription morale en prose, a pour base un sujet, où le péché mortel est mis en scène avec beaucoup d’originalité: à droite et à gauche de l’arbre sont imprimés des quatrains moraux qui renferment des conseils pour se préserver du péché en question.

Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la _Tour de Sapience_, fondée sur _Humilité, mère de toutes les vertus_. Cette tour, précédée de quatre colonnes morales, savoir: _conseil_, _prudence_ et _diligence_; _stabilité_, _force_ et _repos_; _miséricorde_, _justice_ et _vérité_; _moralité_, _tempérance_ et _mundicité_, est élevée sur sept degrés, qui sont _oraison_, _compunction_, _confession_, _pénitence_, _satisfaction_, _aulmosne_, _jeûne_. Cette fameuse tour a quatre fenêtres, nommées: _discrétion_, _religion_, _dévotion_, _contemplation_, et cinq guérites ou _guettes_, au-dessus des créneaux ou _défenses_: ces guérites s’appellent: _Tutelle aux bons_, _Vengeance aux mauvais_, _Jugement aux mauvais_, _Discipline aux fidelles_, et _Increpation aux mauvais_.

Au verso du feuillet 8, est l’image de l’_angel Cherubin_ avec cette légende, que nous reproduisons textuellement: _Cherubin a six elles soit leu par le nombre assigné a chascune deux_: l’image de l’_angel Seraph_ est au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions aussi textuellement: _Seraph a six elles soit leu par le nombre assigné a ung chascun_.

Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois, d’un assez bon style, représente Jésus-Christ dans sa gloire, entre sa mère et saint Jean-Baptiste agenouillés, venant juger les vivants et les morts. On lit, d’un côté du souverain juge: _Venes bieneurez possider mon paradis_, et de l’autre: _Allez mauditz damnes au feu eternel_.

Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir, commence par cet intitulé: _S’ensuit la forme de soy confesser instructive pour adresser les penitens ignorans à faire confection_ (sic) _entiere_. C’est un tableau qui met en regard les différentes manières de pécher, par _cogitacion_, par _locucion_, par _optacion_ et par _obmission_. Cette page, destinée à faciliter un examen de conscience, se termine par une prière.

Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre ménagé entre divers petits sujets, gravés en bois, on lit cette suscription, imprimée en rouge, de haut en bas: _Imprimé à Paris, par Gaspard Philippe_. A côté de cet encadrement, il y a un écusson, représentant un arbre qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson, surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint Pierre, se trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson de Bretagne mi-parti de France.

Une devise latine: _Immoderata ruunt_, qu’on remarque au-dessus de l’adresse de l’imprimeur, paraît être une allusion aux querelles de Louis XII contre le pape Jules II.

Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la bibliothèque du comte de Suchtelen, savant amateur russe, dont le blason gravé est collé en dedans de la reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter.

On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés en gothique, à deux colonnes, avec quelques titres en rouge, et dont le verso est blanc, ce qui fait supposer que ces impressions étaient destinées à être collées sur des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet intitulé: _Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de fructu carnis et spiritus_; l’autre: _Frater Nicholaus de Pratis divi Victoris cenobita devoto formule hujus exploratori gratias in presenti et gloriam in futuro_. Cette lettre latine est suivie de vers latins du même moine de l’abbaye de Saint-Victor: _De feliciore dogmatis hujus exortu carmen_. Ces deux feuillets, qui ne portent pas de nom d’imprimeur, sont encadrés avec des sujets et des ornements en bois. On peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur en 1502, et qui exerçait encore à Paris en 1512.

LA RÉCRÉATION ET PASSE-TEMPS DES TRISTES.

Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et qui se ressemblent trop par malheur, répètent avec la plus confiante unanimité que Guillaume des Autels est l’auteur du recueil intitulé: _la Récréation et passe-temps des Tristes_.

Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement et aveuglément à l’avis de nos devanciers sur cette question littéraire, qui n’a pas encore été controversée ni discutée; mais, après avoir jeté les yeux sur ce recueil, qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre seul, d’être réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et très-récréatif, nous nous sommes promis de prouver aux plus incrédules que Guillaume des Autels était, soit comme auteur, soit comme éditeur, bien étranger à cette publication facétieuse.

Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en Bourgogne, où il naquit vers 1529, a composé divers ouvrages en vers, entre autres: _Amoureux Repos_ (1553), _Repos de plus grand travail_ (1550), etc. Ces ouvrages n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec la _Récréation et passe temps des Tristes_. La Monnoye, dans une note sur son article dans la _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier, l’a très-bien jugé en disant de lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le désir de paroître plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur, souvent inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent toujours du simple et du naturel.»

Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on lui attribue si mal à propos, tient, et au delà, les promesses de son titre: _Récréation et passe-temps des Tristes_. Ce sont des épigrammes ou de petites pièces courtes et vives, sur des sujets libres, plaisants ou galants, écrites la plupart dans la langue claire, précise et animée, de l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces, dignes de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent en propre à Clément Marot lui-même, ainsi qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs: Bonaventure des Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard, Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il n’y brille que par son absence.

Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre ce charmant recueil sur le compte d’un poëte si lourd, si ennuyeux, si pédant et si solennel?

La _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, aussi bien que celle du sieur Du Verdier, ne font aucune mention de la _Récréation des Tristes_, dans leurs articles sur Guillaume des Autels. Il faut descendre jusqu’à la _Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne_, par l’abbé Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend, dans la liste des ouvrages de Guillaume des Autels, «_la Récréation des Tristes_, recueil de pièces, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il, ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet, qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de Moréri, dans laquelle sont fondus tous les suppléments publiés à part (1749, 10 vol. in-fol.), consacra un long article à Guillaume des Autels, qui n’avait obtenu que huit lignes dans les éditions précédentes; on lit dans cet article: «_Récréation des Tristes_, recueil de pièces en vers, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait donc fait que répéter textuellement la phrase de l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus amples informations. Dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XII, publié en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment avec le Moréri, il avait modifié légèrement la phrase que lui fournissait la _Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne_: «On attribue encore, dit-il (page 353 du t. XII), à des Autels la _Récréation des Tristes_, recueil de pièces en vers, dans lesquelles il y a quelque génie, et qui a été imprimé à Lyon, in-16, sans date.»

L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire cette édition, sans date, imprimée à Lyon, qui n’a jamais existé, puisqu’elle n’est citée dans aucun catalogue. Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de Paris, 1573, et l’autre de Rouen, 1595.

Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo qui a fait attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage qu’il est impossible de lui laisser. On lui attribue, avec plus de probabilité, puisqu’on peut s’appuyer à cet égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier, un petit livre facétieux en prose, intitulé: _Mitistoire barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée depuis n’aguere d’une exemplaire escrite à la main, à la valeur de dix atomes, pour la recreation de tout bons franfreluchistes_ (Lyon, par Jean Dieppi, 1574, in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante, qui est devenue elle-même un titre séparé: _la Récréation de tous bons franfreluchistes_; et quelque autre, renchérissant sur l’erreur ou l’ignorance de son devancier, a vu naturellement dans ce titre imaginaire, qu’il a supposé défiguré, la _Récréation des Tristes_.

Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses de mots et de titres, dans l’histoire de la bibliographie.

Au reste, on avait vu paraître, avant la _Récréation des Tristes_, un recueil du même genre, intitulé: _Consolation des Tristes_ (Rouen, Robert et Jean du Gort, 1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur Du Verdier, conjecturait devoir être une réimpression du _Boute-hors d’oisiveté_, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes libraires. Le titre de _Récréation et passe-temps des Tristes_ peut avoir été imaginé aussi pour rappeler un recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui était encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique d’un genre plus grave et moins divertissant: _le Passe-temps et songe du Triste, composé en ryme françoise_ (Paris, Jehannot, sans date), in-8, goth.

Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une édition nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes _et non aultres_, est une compilation mieux choisie et plus complète que divers recueils analogues, imprimés, sous des titres variés, à Paris, à Lyon et à Rouen, de 1530 jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent refondus dans la _Récréation et passe-temps des Tristes_:

1. _Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez en epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz, joyeux et nouveaulx._ Paris, par Antoine Bonnemere, pour Vincent Sertenas, 1535, in-16.--Réimprimé, avec des augmentations, sous le titre suivant:

_Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et passer temps aux amoureux, comme epistres, rondeaux, balades, epigrammes, dixains, huictains, nouuellement composé._ Paris, Jean Bonfons, 1552, pet. in-8.

Et sous cet autre titre:

_Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades et rondeaux joyeulx et fort nouveaulx_, sans nom et sans date, in-8, goth.

2. _Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs poëtes les plus excellens de ce regne._ Paris, imp. de Denys Janot, 1544, pet. in-8.--Réimprimé sous le titre suivant:

_Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux poëtes de nostre siecle._ Lyon, par Benoist Rigaud, 1559, in-16.

3. _Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs poëtes de nostre temps, ensemble la conviction de la chaste et fidelle femme mariée._ Rouen, Robert Dugort, sans date, in-16.--Réimprimé sous le titre suivant:

_Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de poësie, contenant epistres, ballades, rondeaux, dizains, huictains, epitaphes et plusieurs lettres amoureuses fort recreatives._ Paris, veuve Jean Bonfons, sans date, in-16.

4. _La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx, contenant plusieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres dictez de diverses matieres, mis en notte musicalle par plusieurs autheurs et reduictz en ce petit livre._ Paris, Alain Lotrian, 1543, pet. in-8.

5. _Traductions de latin en françois et inventions nouvelles, tant de Clément Marot que des plus excellens poëtes de ce temps._ Paris, Étienne Grouleau, 1554, in-16.

Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris de petites pièces facétieuses rassemblées sans ordre, ont été vraisemblablement formés par les libraires eux-mêmes. En 1573, Guillaume des Autels était sans doute à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas, des poésies de circonstance, écrites dans le goût de Ronsard; mais il eût dédaigné de descendre des hauteurs poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à ramasser des épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les _Passe-temps_ de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements de la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie avec la _Récréation et le passe-temps des Tristes_.

Voici la description des deux éditions connues de ce dernier recueil:

_La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr les melencoliques, lire choses plaisantes, traictans de l’art de aymer, et apprendre le vray art de poësie._ Paris, Pierre l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne de l’Olivier, 1573, in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij, avec une figure sur le titre et une autre en tête de la _Comparaison de l’amour à la chasse du cerf_, folio 85.

_La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant de choses plaisantes et recreatives touchant l’amour et les dames, pour resjouir toutes personnes melancholiques._ Rouen, Abraham Cousturier, libraire, tenant sa boutique près la porte du Palais, 1595, in-16.

Cette édition ne diffère de la première que par l’addition d’une innombrable quantité de fautes grossières, de non-sens, de vers faux et altérés, et par la suppression d’une douzaine de pièces dirigées contre les moines ou sentant l’hérésie[8].

[8] M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires _la Récréation et passe-temps des Tristes_, n’a eu connaissance que tardivement de la première édition; il a pu toutefois en reproduire le texte avec fidélité, mais il n’a pas remis à leur place les pièces qui manquent dans l’édition de 1595; il les a réunies à la fin de la réimpression, à partir de l’épigramme de _Frère Lubin_, page 169; on a ainsi sous les yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la censure rouennaise.

Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous assure-t-on, ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 18115 et 9310); la première provient de la collection du marquis de Paulmy, et la seconde, de celle du duc de La Vallière (nº 15429 du Catal. La Vallière-Nyon).

VASQUIN PHILIEUL ET SON POËME SUR LES ÉCHECS.

Ce petit livre est une des innombrables impressions du seizième siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre trace qu’une simple indication, souvent erronée et toujours incomplète, dans les ouvrages de bibliographie.

Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues des plus riches et des plus curieuses bibliothèques, car notre oracle, notre guide, le _Manuel du libraire_, dans son avant-dernière édition, du moins, avait passé sous silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des échecs.

Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle, qui en font mention, n’avaient pas même eu la chance de le voir, puisqu’ils ne savaient pas bien si c’était ou non une traduction du poëme latin de Vida, ainsi que le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien: _Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure_ (Paris, Vincent Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet le signale seulement, en ces termes, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VIII, p. 99):

«Du Verdier, dans sa _Bibliothèque_, dit que Vasquin Philieul, de Carpentras, a traduit en vers le poëme des Échecs (de Vida) et que cette traduction a été imprimée à Paris, in-4, mais sans marquer le temps de l’impression. La Croix du Maine parle de ce poëme des Échecs, _composé_ par Philieul et imprimé en caractères françois, l’an 1559, à Paris, sans désigner si c’est ou non une traduction de Vida. N’ayant pu trouver cet ouvrage, je ne puis vous le faire mieux connaître.»

L’annotateur de la _Bibliothèque françoise_ de La Croix du Maine, Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit que l’abbé Goujet, lorsqu’il disait, dans une note de son édition publiée en 1772: «La Croix du Maine aurait dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida ou d’un autre.» Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué que Du Verdier, en deux endroits différents de sa _Bibliothèque françoise_ (à l’article de VASQUIN PHILIEUL et à l’article de LOUIS DES MASURES), dit positivement que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du poëme de Vida.

Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant Du Verdier, qui cite une édition que nous ne connaissons pas: «Il a mis aussi en rime françoise, dit-il, le Jeu des Échecs, décrit en vers latins par Hiérôme Vida, Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition dont l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque de l’Arsenal en possède un exemplaire (nº 14637 du Catalogue La Vallière-Nyon), a été indiquée par La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin Philieul: «Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des Échecs, imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert Breton, l’an 1559, de caractères françois.»

Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition, qui serait la seconde, si la note bibliographique de Du Verdier est exacte; mais le _distichon_ de Jean Gryphe, jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin, ne nous laisse pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que confirment amplement les témoignages de La Croix du Maine et de Du Verdier. La dédicace à François d’Agoult (l’imprimé porte _de Gaout_, ce qui doit être une faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous donne aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce seigneur avait _autrefois_ enseigné à Vida lui-même le jeu des échecs, que le _grand Crémonnois_ a chanté pour rendre hommage à son maître.

Aucune biographie, excepté la _Biographie générale_ de MM. Didot, n’ayant accordé à notre poëte amateur du jeu des échecs une notice de quelques lignes, nous croyons devoir réparer cette omission le plus succinctement possible.

Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin Phileul ou Philieul, et il était docteur en droit; Du Verdier le fait, en outre, chanoine de Notre-Dame des Doms. Son père, Romain Philieul, en latin _Filiolus_, fut notaire à Carpentras et publia la première édition latine des Statuts du Comtat Venaissin (_Statuta Comitatus Venayssini._ Avenio, 1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique originaire de Carpentras, a dû successivement résider à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à Lyon, de 1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La Croix du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.» Il mourut vers 1582, à Avignon, où il remplissait les fonctions de juge de la Cour temporelle, suivant la _Biographie du Dauphiné_, par Barjavel.

Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez Barthélemy Bonhomme, sous ce titre, que Du Verdier a recueilli, sans nous donner la date de l’édition in-8: _Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse, en sonnets et chants, et les Triomphes d’Amour, de Chasteté, de Mort, de Renommée, du Tems et de la Divinité_. Cette traduction en vers français des poésies de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques Gazeau, en 1548, sous ce titre différent: _Laure d’Avignon, au nom et adveu de Catherine de Medicis, royne de France, extraict du poëte florentin Françoys Petrarque, et mis en françoys_, in-16 de 119 ff., caractères italiques. La Croix du Maine suppose une troisième édition, imprimée à Lyon, en 1555, par Barthélemy Bonhomme.

Un sonnet de Jean Chartier[9], qui termine le volume, semble annoncer que le recueil avait été publié par les soins de ce personnage, et ses éloges protestent d’avance contre les critiques de Du Verdier, qui déclare, en passant, que les vers de Philieul sont _rudes et mal rendus_.

[9] Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au parlement de Provence, a traduit différents ouvrages du grec, du latin et de l’italien. Voyez son article dans la _Bibliothèque françoise_ de Du Verdier.

L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. VII, p. 330), confirme le jugement rigoureux de Du Verdier: «Mais, ajoute-t-il, je crois que l’affection de ce bibliothécaire pour Jérôme d’Avost, son ami (qui a traduit également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit encore plus de part, dans cette décision, que l’amour de la vérité.» Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La Croix du Maine, ne partage pas l’opinion de l’abbé Goujet à l’égard de Philieul: «C’était moins le talent que l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve quelques morceaux de sa traduction fort heureusement tournés.»

«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (_Bibl. franc._, t. VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre de la politesse et du bon goût. Aussi ne se loue-t-il pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit, dans son épître dédicatoire à la reine Catherine de Médicis, à qui il adresse sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes de Pétrarque, qu’il n’avoit

Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.»

Voici le commencement de cette épître:

De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale, Prix et appuy de la fleur lisliale, J’ay tousjours eu espoir et volunté M’offrir devant ta haulte majesté, Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit, Sçaurois par moy la servir quelque endroit.

Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit, c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du _Jeu des Échecs_:

Voilà le tout, que, fasché d’un hasard, J’en sceus chanter, gardant nostre maison, Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.

Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale, qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui prenaient les eaux (_Or maintenant que Mars plus ne nous fasche_, disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition in-8 de 1559, en caractères de civilité.

Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les _Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques et morales de Gabriel Simeon_ (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4, avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par son père: _Statuts de la Comté de Venaissin_ (Avignon, 1558, in-4), et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie, de la Compagnie de Jésus, un _Traité de souvent recevoir le saint Sacrement de l’Eucharistie_, imprimé à Avignon par Pierre Roux en 1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre de _Traicté de la fréquente communion_. Du Verdier ne nous en dit pas davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du _très-magnanime et très-puissant seigneur_ François d’Agoult, la science du jeu de Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers _rudes_ et surtout obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.

LE SIEUR DE CHOLIÈRES ET SES OUVRAGES.

Les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_ du seigneur de Cholières sont rares; mais son ouvrage intitulé _la Guerre des masles contre les femelles_ est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré, de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant, etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131 fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12 de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du 22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition nouvelle l’édition de _Paris, Gilles Robinot_, 1614, in-12, avec un privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez Bignon.

La _Guerre des masles contre les femelles_ est un ouvrage du même genre et du même style que les _Neuf Matinées_ et les _Après-disnées_; il renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était _dans ses bonnes_. C’est un galant compère qui sait par cœur son _Gargantua_ et son _Pantagruel_, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel et amusant _pantagruéliste_ avec le plus impitoyable dédain. Nous gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils n’étaient pas capables de l’apprécier.

Les _Meslanges poétiques_, qui font suite à la _Guerre des masles contre les femelles_, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à la fin des _Neuf Matinées_ (édit. J. Gay), un composé de vers pris dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches. Ces _Meslanges_ appartiennent exclusivement au sieur de Cholières, et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:

Car, moy, qui des amours ay passé la saison, Qui ay morne le sang, le sens demy grison, Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée, Et le traict seulement estoit en ma pensée. J’estois de la servir soigneux et curieux: Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.

L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_, ont oublié d’accorder un souvenir au sieur de Cholières.

La dédicace de la _Guerre des masles contre les femelles_ est adressée «à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon, ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est également imaginaire; car _Saincte-Bonne-lez-Marignon_ paraît être la patrie des bonnes femmes en mariage.

Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son premier ouvrage, les _Neuf Matinées_, fut dédié à monseigneur messire Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc. Mais l’auteur, dans la préface des _Après-disnées_, qui n’ont pas de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut prendre sous ses auspices les _Neuf Matinées_: «Ma muse, dit-il, avoit esclos le frère de ces _Après-disnées_, son nom ne peut estre ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi le sieur de Cholières crut devoir publier ces _Après-disnées_, sans aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les préliminaires des _Neuf Matinées_, une épître laudative en prose du sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., _son singulier et ancien ami_, un autre signé A. DIANE OU ANGE, ce qui représente certainement un pseudonyme de l’auteur.

Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort du sieur de Cholières, telles que nous les donne le _Dictionnaire biographique universel et pittoresque_ (Paris, Aimé André, 1834, 4 vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie? Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis _aux liseurs_ de ses _Après-disnées_: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis plus prompt à excuser _in terminis habilibus_, qu’à promettre.» Il promettait, à cette époque, un livre intitulé _les Partis amoureux_, livre qui n’a jamais paru.

Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé sous le nom de _Colières_, mais qui est certainement de lui. Cette erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de _Cholières_. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues Courtois et La Vallière-Nyon:

«_La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée, non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer leur famille._» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.

Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre intitulé _la Forest nuptiale_, composé par le sieur de Colières, auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. DIANE OU ANGE, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les pièces préliminaires des _Neuf Matinées_. Voici le sonnet, assez peu intelligible, de _la Forest nuptiale_:

AU LISEUR.

SONNET DE L’AUTEUR.

Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages Icy tant bigarez? Quoi? la diversité Te devroit resjouir? Voir de mainte cité Et de peuples divers les nuptiaux usages!

Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages Des polygamies: suis la pudicité Où te guide le train que ceux ont limité, Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.

Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures

Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut, Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.

A. DIANE OU ANGE.

En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage dans ses _Après-disnées_, revient gaillardement à ce sujet qu’il connaissait, comme il le dit, _experto crede Roberto_, et il entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était là dans son centre. La _Forest nuptiale_ est du domaine rabelaisien et n’a rien de commun avec la _Sylva nuptialis_ de Nevizanus.

LES AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].

[10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares esprits. _A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier_, 1629, in-16 de 84 pages.

Le savant auteur du _Manuel du Libraire_, en décrivant ce petit livre dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi: «Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62 francs, parce qu’on ne connaissait pas encore _les Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_, dans le monde des bibliophiles.

Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et d’une gaieté un peu libre.»

Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas cité dans sa _Bibliothèque des romans_. Plus tard, il figurait dans l’immense collection de romans français formée par le duc de la Vallière (voyez le nº 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce petit roman est rare et mauvais.»

Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer, Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer des notices pour la _Bibliothèque universelle des romans_, ou pour les _Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_, et qui s’acquittaient souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires de ce volume rarissime.

Quel en est l’auteur, que le titre proclame _l’un des plus rares esprits_ de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert, malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la _Gazette françoise_, recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse, étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de _l’Honnête homme_ et le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le _Francion_ et les _Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_: l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages qui sont à peu près du même temps, car la première édition de _la Vraie Histoire comique de Francion_ est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel avait fait paraître _les Amours de Floris et de Cléonthe_, qui ne valent peut-être pas _les Amours du Filou et de Robinette_.

Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue. Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre, dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les _beaux esprits de ce temps_ ne se lassaient pas de produire? Le premier livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean Tainturier, est la traduction des _Épistres d’Ovide en vers françois, avec un commentaire fort curieux_, par Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui attribuer, un peu à l’aventure, la composition des _Amours du Filou et de Robinette_, mais il avait certainement introduit l’imprimerie à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.

L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur était _grandement versé aux discours amoureux_, c’est-à-dire déjà connu par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir _l’obscurité de cette œuvre importante_. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman des _Amours du Filou et de Robinette_ faisait allusion à des faits et à des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour qu’on publiait alors.

Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois, qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant, à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,» comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou, et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes, avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.

Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?

Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611. On lit, dans le _Discours sur l’apparition et faits pretendus de l’effroyable Tasteur_, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé cette curieuse pièce dans son recueil des _Variétés historiques et littéraires_ (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «_Robinette censurée_ fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de _Robinette et Gueridon_, de _Filou et Robinette_.» Gueridon n’étant pas en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.

Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier lui consacre à propos de ce passage du _Discours sur l’apparition du Tasteur_: «Ce mot de _filou_ n’était pas encore le nom d’une espèce; c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les _barbes à la filouse_. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes hardis _se disant filous_. Toutefois Filou se maintient comme type jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier renvoie son lecteur à cette phrase du _Rolle des presentations faictes au grand jour de l’eloquence françoise_: «S’est présenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de l’auteur, qui évoquait le _Roi de bronze_, lequel n’est autre que la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.

Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître par ses exploits de _pince_ et de _croc_, qui valurent à son nom l’honneur de devenir synonyme de _voleur_. «Il y avoit desja quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629 l’historiographe de ses _Amours folastres et récréatives_, et s’en estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût pas manqué de raconter par la voix des _Chantres du Pont-Neuf_. «Je suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes les plus belles âmes de son temps.» Le mot _filou_ se trouve pour la première fois, avec la signification de _pipeur_ ou _voleur_, dans les _Curiositez françoises_, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville, 1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi, avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de _filou_ a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses _Origines françoises_, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»

L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins plausibles: les uns dérivaient _filou_ du grec φιλήτης, qui veut dire _voleur_; les autres, du flamand _fyil_, signifiant _vaurien_; ceux-ci, du vieil allemand _fillen_, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là, de l’italien _figliuolo_, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses _Origines françoises_, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième siècle, s’était approprié le mot _fillo_ dans le même sens que _filou_, qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall (_de Casibus S. Galli_) emploient au pluriel: _fillones_, suggère au savant et judicieux Du Cange cette définition: «_Nebulones_ cujusmodi sunt, quos nostri inde fortean _filous_ vocant: Verberones. Kero monach. _Verbera_, _Fillo_, _Verberum_, _Filloum_, _Fillonokertu_.»

Il est certain que _filou_, qui conserve à peu près la forme et l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois _fillo_, se prenait d’abord dans l’acception de _mauvais garçon_ et de _vagabond_; mais ce mot-là impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les _Analecta_ de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans le _Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis_, nous semble bien convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait fait paraître:

Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans; Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.

Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être le type du _lenon_ parisien à cette époque, était sans doute peint d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année 1614: _Estreine de Pierrot à Margot_. Pierrot exige qu’une bonne chambrière sache

Dire _Prominon Minette_, Ou quelque autre chansonnette, Comme seroit Laridon, Le Philoux ou Gueridon...

Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses _Variétés historiques et littéraires_, et que nous allons citer ici en entier, comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée _la Moustache des Filoux arrachée_, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes, sous le nº 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi restitué: _la Moustache du Filou arrachée_, par le sieur du Lorens.

Muse et Phebus, je vous invoque. Si vous pensez que je me mocque, Baste! mon stil est assez doux; Je me passeray bien de vous. Je veux conchier la moustache, Et si je veux bien qu’il le sçache, De cet importun fanfaron Qui veut qu’on le croye baron, Et si n’est fils que d’un simple homme. Peu s’en faut que je ne le nomme. Il se veut mettre au rang des preux Par une touffe de cheveux, Et se jette dans le grand monde Sous ombre qu’elle est assez blonde, Qu’il la caresse nuict et jour, Qu’il l’entortille en las d’amour, Qu’il la festonne, qu’il la frise, Pour entretenir chalandise, Afin qu’on face cas de luy: Car c’est la maxime aujourd’huy Qu’il faut qu’un cavalier se cache, S’il n’est bien fourny de moustache. S’il n’en a long comme le bras, Il monstre qu’il ne l’entend pas, Qu’il tient encor la vieille escrime, Qu’il ne veut entrer en l’estime D’estre un de nos gladiateurs, Mais plustost des reformateurs, Et qu’avec son nouveau visage Il prétend corriger l’usage, Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il Glosé sur le Docteur subtil. L’usage est le maistre des choses; Il fait tant de métamorphoses En nos mœurs et en nos façons, Que c’est le subject des chansons. Quiconque ne le veut pas suivre Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre. Les roses naissent au printemps; Il faut aller comme le temps. Le sage change de méthode: On lui voit sa barbe à la mode, Et ses chausses et son chapeau; En ce différant du bedeau, Qui porte, quelque temps qu’il fasse, Mesme bonnet et mesme masse; Son habit fort bien assorty, Comme une tarte my-party, Toutesfois sans trous et sans tache. Il n’entreprend sur la moustache De nostre baron prétendu, De peur de faire l’entendu Et en quelque façon luy nuire, Car c’est elle qui le fait luire, Qui fait qu’il se trouve en bon lieu Et qu’il disne où il plaist à Dieu; Car il n’a point de domicille, Et s’il ne disnoit point en ville, Sauf votre respect, ce seigneur Disneroit bien souvent par cœur. Bien que pauvreté n’est pas vice, Ceste moustache est sa nourrice, Son honneur, son bien, son esclat. Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat, Ce beau confrère de lipée, Avecque sa mauvaise espée Qui ne degaine ny pour soy, Ny pour le service du roy! Quoiqu’il ait eu mainte querelle, Elle a fait vœu d’estre pucelle, Comme son maître le baron Fait estat de vivre en poltron, Je dis plus poltron qu’une vache, Nonobstant sa grande moustache, Qui le fait, estant bien miné, Passer pour un déterminé, Capable, avec ceste rapière, De garder une chenevière. Il tient que c’est estre cruel, Que de s’aller battre en duël. Qu’on le soufflette, il en informe, Et vous dit qu’il tient cette forme D’un postulant du Chastelet, Qui n’avoit pas l’esprit trop let, Et le monstra dans une affaire Qu’il eut contre un apotiquaire Pour de prétendus recipez Où il y en eust d’attrapez. La loy de la chevalerie, C’est l’extreme poltronnerie. Il fait pourtant le Rodomont A cause qu’il fut en Piedmont, Ou, que je n’en mente, en Savoye, D’où vient ce vieux habit de soye, Qui mérite d’être excusé, Si vous le voyez tout usé; Il y a bien trois ans qu’il dure. Fust-il de gros drap ou de bure, Aussi bien qu’il est de satin, Il eust achevé son destin. Mais sa moustache luy repare Tout ce que la Nature avare Refuse à son noble desir; C’est son délice et son plaisir, C’est son revenu, c’est sa rente, Bref, c’est tout ce qui le contente, Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit, Qu’avec grand soin il la nourrit; Qu’il ne prend jamais sa vollée, Qu’elle ne soit bien estallée; Que son poil, assez deslié, D’un beau ruban ne soit lié, Tantost incarnat, tantost jaune. Chacun se mesure à son aune; Il y a presse à l’imiter. Les filoux osent la porter Après les courtaux de boutique; Tous ceux qui hantent la pratique, Laquais, soudrilles et sergens, Quantité de petites gens Qui veulent faire les bravaches, Tout Paris s’en va de moustaches. Ils suivent leur opinion Contre la loy de Claudion. Vous n’entendez que trop l’histoire... Nos gueux s’en veulent faire à croire En se parant de longs cheveux. Pensez qu’au temple ils font des vœux Et prières de gentils-hommes. O Dieux! en quel siècle nous sommes! Qu’il est bizarre et libertin! Quant à moy, j’y perds mon latin Et suis d’advis que l’on arrache A ce jean-f..... sa moustache. Le mestier n’en vaudra plus rien, Nostre baron le prévoit bien: C’est ce qui le met en cervelle. La sienne n’est pas la plus belle. Il sent bien que son cas va mal. Je le voy dans un hospital, Ou qui se met en embuscade Pour nous demander la passade. Il peut réussir en cet art, Car il est assez beau pendart Pour tournoyer dans une église; Mais je luy conseille qu’il lise, S’il veut estre parfait queman, Les escrits du brave Gusman, Dit en son surnom Alpharache. Bran! c’est assez de la moustache.

Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des _Amours folastres_ ajoutera pourtant quelques coups de pinceau.

Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui, dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs pièces qui concernent les filous en général: _Regles, statuts et ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de les connoistre d’une lieue loing sans lunettes_, in-8;--_la Blanque des illustres Filous du royaume de Coquetterie_, Paris, 1655, in-12, etc. Dans son _Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et amoureuses_ (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit _l’Assemblée des filoux et des filles de joie_, de manière à prouver que le nom de _filou_ était devenu synonyme de _marlou_, souteneur de filles. Cependant _marlous_ et _filous_ n’en étaient pas moins des voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre eux un _Placet au Roi_, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le _Placet contraire présenté au Roi par les Filoux_.

Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou de Robinette: _l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage_, in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce _Courtizan grotesque_, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: _Coq à l’asne sur le mariage d’un Courtisan grotesque_, 1620, in-8?

Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des _Amours folastres_ la qualifie de _nymphe de cuisine_, devait être particulièrement connue à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette, de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée, publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.»

Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson dont le commencement est mentionné dans les _Amours folastres_:

Appelez Robinette, Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.

On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps. Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers, dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon. Une de ces pièces porte pour titre: _les Folastres et joyeuses Amours de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse rencontre à la Foire Saint-Germain_ (Paris, 1614, in-8). Ce titre rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier de cette même année 1614: _Ballet des Argonautes, où estoit representé Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans une gaisne comme estant de Chastellerault_ (Paris, Fleury Bourriquant, 1614, in-8).

L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le _ballet des Argonautes_ n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils soient, font partie essentielle de notre sujet:

GUELINDON AU ROY.

Grand Roy, de qui la gloire avec l’âge s’accroît, Il est vray que mon nom sur les autres paroît, Et que tous en leurs chants me font un sacrifice; Mais je promets pourtant, en foy de Guelindon, Que, s’il s’offre jamais un sujet de service, Je rendray mes effects plus cognus que mon nom.

GUELINDON A LA ROYNE.

Royne, à qui nos raisons consacrent des autels, Lassé de me voir croistre en couplets immortels, Et de parler tousjours ou des uns ou des autres, Je viens sous une feinte à vous me retirer, Pour ne parler jamais que pour vous admirer, Et faire tous efforts pour adorer les vostres.

GUELINDON AUX DAMES.

Ce fameux Guelindon qu’icy je représente, Pour s’estre trouvé seul avec une servante, Luy mit incontinent l’honneur à l’abandon; Mais, si j’avois de vous ce qui pourroit me plaire, Je jure, par la foy d’un autre Guelindon, Que j’en ferois bien plus et me sçaurois mieux taire.

ROBINETTE AU ROY.

Comme une fille abandonnée, J’ay couru le long d’une année, Sans pouvoir trouver de support; Mais, vous obligeant mon servage, Je ne sçaurois en meilleur port Me mettre à l’abry du naufrage.

ROBINETTE A LA ROYNE.

Grande Royne, qui tous les ans, Ou par aumosnes, ou par présens, Mariez tant de pauvres filles, Faites-moy cette charité: Si je ne suis des plus gentilles, Je n’ay pas moins de volonté.

ROBINETTE AUX DAMES.

Je suis Robinette en habit, Mais si, d’un changement subit, Sans vous tromper à mon visage, Vous me vouliez prendre à l’essay, Je monstrerois bien que je sçay Comme il faut frotter le mesnage.

Cette dernière strophe semblerait faire allusion à l’aventure de ce filou, habillé en femme, qui avait dupé un jeune homme _sous apparence de mariage_, aventure qui ne nous est connue que par le titre de la pièce indiquée plus haut. Néanmoins Robinette, la véritable Robinette, et ici le _ballet des Argonautes_ et le roman des _Amours folastres_ semblent d’accord, était vraisemblablement une servante de Châtellerault, une _belle nymphe de cuisine_, une _lavandière_, d’une pruderie ridicule, qui avait fait de la vertu avec l’un, mais qui s’était abandonnée avec l’autre, épisode galant et grotesque, qu’un procès scandaleux avait peut-être divulgué et que la chanson racontait à tous les coins de Paris et de la France.

Nous ne chercherons pas à prêter une étymologie quelconque au nom de Robinette. Dès le treizième siècle, on voit figurer le nom et le personnage de Robin dans une farce ou _jeu-parti_ d’Adam de la Hale; mais alors Robin est mis en scène à côté de Marion. Longtemps après, Robin est encore le héros naïf et joyeux des épigrammes libres de Clément Marot, dans lesquelles Margot a remplacé Marion. Plus tard Gueridon succède à Robin, et Margot devient Robinette; si les noms changent, les types et les caractères restent les mêmes. Quant au Filou, c’est peut-être une lointaine réminiscence de _l’Homme armé_, qui se montre déjà dans le _jeu de Robin et Marion_, et qui vient troubler les amours de ces pauvres pastoureaux en battant l’un et en caressant l’autre, ce que Collé a si plaisamment représenté dans sa chanson de _Cadet et Babet_. Malgré l’ancienneté évidente de ces types populaires, nous ne jugeons pas nécessaire de rechercher, comme l’a fait Borel dans son _Thresor des antiquitez françoises_, si le Filou ne descendrait pas en droite ligne du poëte _Villon_, qui avait laissé en héritage son nom aux voleurs, comme le Filou a laissé le sien aux coupeurs de bourse.

LES VAUX-DE-VIRE ET OLIVIER BASSELIN.

Avant l’édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811 par les soins de M. Augustin Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d’Olivier Basselin était à peine connu, quoiqu’il eût été cité dans diverses compilations, à propos de l’origine du Vaudeville; quant aux chansons de ce poëte virois, elles étaient à peu près ignorées.

Il n’existait, en effet, que deux exemplaires de l’édition unique de ces _Vaux-de-Vire_, imprimée, vers 1670, à Vire même, par Jean de Cesne, et quelques copies manuscrites plus ou moins anciennes qui s’étaient conservées dans les mains des compatriotes d’Olivier Basselin. Ce fut un de ces derniers, M. Richard Seguin, qui commença le premier la résurrection d’Olivier Basselin, en réimprimant tant bien que mal une partie des Vaux-de-Vire dans son _Essai sur l’histoire de l’industrie du Bocage_ (Vire, impr. d’Adam, 1810, in-8).

L’éveil était donné au patriotisme des habitants de Vire; un des deux seuls exemplaires de l’édition de 1670, sortant de la bibliothèque du médecin By, venait de reparaître, comme un trophée, dans la ville où il avait été imprimé; le sous-préfet de cette ville, M. Asselin, se mit à la tête d’un comité qui s’était formé spontanément pour donner une nouvelle édition des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Cette édition, faite par les soins de M. Asselin lui-même, avec le concours de ses associés virois, et imprimée à Avranches, chez Lecourt, en 1811, sous ce titre: _Les Vaudevires, poésies du quinzième siècle, par Ollivier Basselin, avec un Discours sur sa vie et des notes_, fut tirée seulement à 148 exemplaires, savoir:

In-4º Papier vélin superfin 11 Grand carré 13 In-8º Papier rose 10 Vélin 64 Raisin 48 Épreuve 2

On lit, au verso du titre: «Cette nouvelle édition est faite aux frais et par les soins des habitants de Vire, dont les noms suivent: MM. ASSELIN (Auguste), sous-préfet; CORDAY (DE), membre du collége électoral du département; DE CHEUX DE SAINT-CLAIR, id.; DESROTOURS DE CHAULIEU (Gabriel), maire de la Graverie, id.; DUBOURG-D’ISIGNY, membre du conseil d’arrondissement; FLAUST, maire de Saint-Sever; HUILLARD D’AIGNAUX, premier adjoint du maire de la ville de Vire; LANON DE LA RENAUDIÈRE, avocat; LE NORMAND, receveur principal des droits réunis de l’arrondissement de Vire; ROBILLARD, receveur des droits d’enregistrement et conservateur des hypothèques de l’arrondissement de Vire.»

C’était peu de chose que 148 exemplaires pour faire connaître les poésies d’Olivier Basselin, non-seulement à Vire et à la Normandie, mais encore à tous les amis de notre vieille littérature; c’était assez cependant pour replacer Olivier Basselin au rang qu’il devait occuper dans cette littérature où il allait figurer désormais comme chef d’école ou de genre, comme créateur du Vau-de-Vire, sinon du Vaudeville. L’édition de M. Asselin devint d’autant plus rare qu’elle était plus recherchée. Plusieurs hommes de lettres entreprirent alors concurremment de préparer une nouvelle réimpression des Vaux-de-Vire, en y ajoutant des pièces inédites qu’on attribuait encore à Basselin et qui n’étaient que des compositions de son premier éditeur, Jean Le Houx. La réputation d’Olivier Basselin n’avait pas tardé à se répandre et à s’accroître en Normandie, où l’on attendait avec impatience cette édition si lente à voir le jour après tant de promesses réitérées. M. Louis Dubois, ancien bibliothécaire, et M. Pluquet, libraire à Paris, tous deux Normands, et, comme tels, jaloux de populariser les poésies de Basselin, s’étaient occupés simultanément de cette édition qu’ils voulaient faire plus complète, plus critique et plus savante que celle de M. Asselin.

Ce fut dans ces circonstances que M. Asselin, qui se trouvait en relation avec Charles Nodier et qui appréciait la supériorité de ce grand écrivain, fit abnégation de tout amour-propre littéraire, en engageant l’illustre philologue à devenir l’éditeur d’Olivier Basselin. Cette proposition avait de quoi flatter et intéresser à la fois Charles Nodier: il s’agissait de remettre en honneur un de ces poëtes provinciaux, pour lesquels il avait toujours manifesté une sorte de fanatisme; il s’agissait aussi de rétablir un texte qui s’était altéré en passant de bouche en bouche; il s’agissait enfin d’éclaircir ce texte par des notes savantes et ingénieuses qui convenaient si bien au talent du commentateur des Fables de la Fontaine. Charles Nodier consentit donc à publier, sans doute de concert avec M. Asselin, une édition annotée des Vaux-de-Vire; il s’attacha d’abord à revoir le texte; il rédigea un certain nombre de notes grammaticales, mais on ne sait pourquoi, après quelques semaines de travail, il laissa de côté le manuscrit destiné à l’impression, et ce manuscrit, chargé de corrections et de notes autographes, appartient aujourd’hui à la Bibliothèque impériale, qui l’a reçu de moi comme un souvenir de l’illustre bibliographe.

M. Louis Dubois n’avait pas renoncé, ainsi que Charles Nodier, à mettre au jour l’édition qu’il préparait depuis dix ans, et cette édition parut en 1821, à Caen, sous ce titre: _Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, poëte normand de la fin du quatorzième siècle, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire, de Bacchanales et de Chansons, poésies normandes, soit inédites, soit devenues excessivement rares, avec des dissertations, des notes et des variantes_. Ce volume in-8 de 271 pages, tiré à 500 exemplaires, témoignait des efforts que l’éditeur avait faits, en s’aidant des communications de M. Pluquet, pour rendre sa publication aussi satisfaisante que possible. L’édition fut accueillie avec beaucoup d’empressement, quoique le nombre des premiers souscripteurs ne s’élevât pas à plus de 121, et elle ne tarda guère à s’épuiser, malgré des critiques assez vives qui reprochaient surtout à M. Louis Dubois la lourdeur de son docte commentaire sur des chansons, et qui invitaient un nouvel éditeur à réunir les Vaux-de-Vire de Jean Le Houx à ceux d’Olivier Basselin.

M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, répondit à cet appel et tint compte de ces critiques, lorsqu’il publia, en 1833, à Avranches, _les Vaux-de-Vire édités et inédits d’Olivier Basselin et Jean Le Houx, poëtes virois, avec discours préliminaire, choix de notes et variantes des précédents éditeurs, notes nouvelles et glossaire_. Cette édition in-18, tirée à 1,000 exemplaires, qui suffirent à peine aux nombreux admirateurs qu’Olivier Basselin comptait déjà en Normandie, avait été faite d’après les indications de M. Asselin et avec des matériaux fournis par cet amateur éclairé: «Restaurateur de Basselin, en 1811, dit M. Julien Travers dans sa préface, il a quelques raisons de tenir à l’édition qu’il a donnée de cet auteur; mais il a un trop bon esprit pour ne pas désirer qu’il en paraisse une meilleure encore. Telle est à cet égard son abnégation personnelle et sa ferveur pour la gloire de Basselin, qu’il m’a généreusement offert tous les moyens d’améliorer son premier travail. Ses livres, ses papiers, au moindre désir que j’en ai manifesté, ont quitté sa bibliothèque, la ville même de Cherbourg, et sont, depuis plusieurs mois, à vingt lieues de leur propriétaire. Puisse le fruit de mon zèle à préparer cette édition répondre à tant de complaisance!»

Après trois éditions également recommandables à différents titres, pour en publier une nouvelle, je ne pouvais que mettre à contribution les travaux de mes devanciers, en les combinant ensemble et en cherchant à les perfectionner. C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans mon édition, intitulée: _Vaux-de-Vire_ d’Olivier Basselin et de Jean Le Houx, suivis d’un choix d’anciens Vaux-de-Vire et d’anciennes Chansons normandes, tirés des manuscrits et des imprimés, avec une notice préliminaire et des notes philologiques par A. Asselin, L. Dubois, Pluquet, Julien Travers et Charles Nodier (_Paris, Adolphe Delahays_, 1858, in-12 de XXXVI et 288 pages).

Tous les Vaux-de-Vire et toutes les Chansons normandes, recueillis par MM. Asselin, Louis Dubois et Julien Travers, ont été scrupuleusement conservés dans cette édition, qui se divise en cinq parties: 1º Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin; 2º Vaux-de-Vire de Jean Le Houx; 3º Chansons normandes du seizième siècle, tirées d’un manuscrit; 4º Chansons normandes anciennes, tirées de recueils imprimés; 5º Bacchanales et Chansons, tirées d’un recueil imprimé en 1616. Nous avons cru devoir adopter intégralement le choix des pièces que nos devanciers avaient jugées dignes de composer l’élite de la Muse normande; on appréciera le motif qui nous a empêché d’ajouter une seule pièce à ce choix, qu’il eût été facile d’augmenter du double, en puisant à pleines mains dans les recueils d’anciennes Chansons.

Quant aux Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui font la partie principale de notre volume, nous les avons laissés dans l’ordre systématique où M. Louis Dubois les a rangés, et nous avons respecté l’orthographe qu’il leur a donnée, en approuvant les raisons sur lesquelles il s’est fondé pour adopter cette orthographe. «Assurément, dit-il dans la préface de son édition, si nous avions le texte primitif de Basselin, il serait à propos de lui conserver sa manière d’orthographier: c’est une chose admise généralement; mais, le texte de Basselin ayant subi des changements, son style étant devenu celui de la fin du seizième siècle, il faut donner à ce style l’orthographe contemporaine, pour que l’un et l’autre soient en harmonie... Il est évident qu’il n’est pas convenable d’employer la vieille orthographe, dont a fait usage l’éditeur de 1811... Les Vaux-de-Vire ayant été composés au commencement du quinzième siècle et imprimés longtemps après, retouchés, quant aux expressions, par ceux qui les chantaient et qui voulaient les accommoder au style de leur temps, il n’est pas étonnant qu’ils offrent des disparates assez choquantes, telles que des couplets purement écrits et rimés correctement, à côté de vers remplis de fautes de toute espèce, de simples assonances au lieu de rimes, l’absence même de la rime dans plusieurs vers, des hiatus, des strophes faibles et des idées ingénieuses.» Charles Nodier a pleinement approuvé, dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_, le système d’orthographe que M. Louis Dubois crut devoir adopter dans son édition, contrairement à l’exemple de ses devanciers. «Du Houx, dit l’illustre critique, n’eut pas grand’chose à faire pour approprier les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin, qui étaient locaux, qui étaient célèbres dans le pays, qui étaient éminemment traditionnels: il n’eut qu’à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu’à les écrire comme il les avait appris, quand il commençait lui-même à faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que la tradition avait faite, et c’est nécessairement la bonne, car un vaudeville ne vaut rien, quand il ne vit pas dans la mémoire et qu’il ne s’_accroît pas en marchant_. Pour que les savants Éditeurs de Vire pussent croire nécessaire de rétablir l’orthographe de Basselin, il faudrait supposer qu’ils se croyaient sûrs d’avoir retrouvé son texte, et le texte de Du Houx n’est pas plus le texte de Basselin que l’orthographe de Du Houx n’est l’orthographe de Basselin.»

Nous n’avons donc pas admis dans notre édition l’orthographe factice que M. Asselin s’était efforcé de calquer sur les monuments de la langue du quinzième siècle; mais nous nous serions fait un scrupule de supprimer la Notice préliminaire que le premier éditeur moderne de Basselin a mise en tête des Vaux-de-Vire, car cette Notice est, en quelque sorte, le point de départ de la renommée littéraire du poëte normand, qui n’avait pas, avant l’édition de 1811, une existence bien constatée, et qui pourrait être encore aujourd’hui rejeté dans le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Depuis la Notice intéressante, quoique un peu vague, que M. Asselin a consacrée au chansonnier de Vire, aucun document nouveau ne s’est produit, qui puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin, et même s’il a réellement vécu.

C’est, comme nous l’avons dit, vers 1670, que Jean de Cesne imprimait à Vire un petit volume in-16, de 53 feuillets non chiffrés, sans date, intitulé: _le Livre des chants nouveaux de Vaudevire, par ordre alphabétique, corrigé et augmenté outre la précédente impression_. Le nom d’Olivier Basselin ne se trouve pas même dans cette édition, qui fut précédée d’une ou de plusieurs autres impressions qu’on ne connaît pas. On a prétendu, sans en fournir aucune preuve, que la première de ces impressions remontait à 1576. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé, dans divers recueils de chansons, publiés depuis 1600 jusqu’en 1625, quelques-uns des Vaux-de-Vire attribués à Basselin, mais qui ne portent pas de nom d’auteur dans ces recueils où ils ont été imprimés d’abord sans aucune indication d’origine.

«Il est sans doute fort extraordinaire qu’il ne soit resté aucune trace des premières éditions des Vaux-de Vire, dit Charles Nodier dans ses _Mélanges tirés d’une petite bibliothèque_ (p. 250), et que, de celle même qui a été donnée par Du Houx, on ne connaisse que deux exemplaires. On ne saurait comprendre l’acharnement qui se serait attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétement inoffensif; je dirais volontiers si décent, quand on pense que les plus obscènes turpitudes, imprimées dans le même temps, nous sont parvenues en nombre et ont échappé à la proscription dont on veut que les chansons de Basselin aient été l’objet. Je suis assez porté à croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel de leur popularité même, et que ces petits volumes, d’un usage si nécessaire, qu’on ne cessait probablement de les porter dans la poche que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire, ont subi la destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu’on distribue incessamment dans nos places publiques, et qui disparaissent du commerce au moment même où tout le monde les sait par cœur. Je ne fais donc pas de doute qu’avec des recherches ou plus actives ou plus heureuses, on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de l’édition de Du Houx, et même des éditions antérieures, qui paraissent encore plus rares.»

Le nom d’Olivier Basselin apparaît pour la première fois sous le règne de Louis XII, dans une chanson populaire dont les premiers vers se trouvent cités à la fin d’une lettre de Guillaume Crétin, mort en 1525, et qui a été conservée presque entière dans des manuscrits qu’on dit appartenir au commencement du seizième siècle. Voici le passage de la lettre en question, adressée à François Charbonnier, secrétaire du duc de Valois, qui fut plus tard le roi François Ier: «Si monsieur de La Jaille se présente à ta veue, je te prie faire mes très-amples recommandations, et en ceste bouche finiray la presente, disant:

Olivier Bachelin, Orrons-nous plus de tes nouvelles? Vous ont les Anglois mis à fin!

Et jeu sans vilenie. _Fiat._»

Voici maintenant ce qui nous reste de la chanson que citait Guillaume Crétin avant l’avénement de François Ier, qui monta sur le trône en 1515:

Hellas! Olivier Basselin, N’orrons-nous point de vos nouvelles? Vous ont les Engloys mis à fin... . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous souliez gayement chanter, Et desmener joyeuse vie, Et les bons compaignons hanter, Par le pays de Normendye.

Jusqu’à Sainct Lo en Cotentin, Est une compaignye moult belle: Oncques ne vy tel pellerin... . . . . . . . . . . . . . . . .

Les Engloys ont faict desraison Aux compaignons du Vau-de-Vire: Vous n’orrez plus dire chanson, A ceux qui les souloyent bien dire!

Nous prierons Dieu, de bon cueur fin, Et la doulce Vierge Marye, Qu’ell’ doint aux Anglois malle fin: Dieu le pere sy les mauldye!

Cette chanson, ce Vau-de-Vire, est un témoignage historique qui semblerait, jusqu’à un certain point, assigner à l’existence d’Olivier Basselin une date certaine, antérieure au seizième siècle; mais il faut dire aussi que les trois premiers vers cités par Crétin sont les seuls qu’on puisse déclarer authentiques; ceux qui suivent nous semblent avoir été composés longtemps après, dans le but de rattacher personnellement à l’auteur des Vaux-de-Vire un refrain populaire qui concernait un autre Olivier Basselin, lequel aurait vécu à la fin du quinzième siècle ou dans les premières années du seizième siècle, et qui s’était peut-être signalé dans les guerres contre les Anglais.

Ne serait-il pas plus logique de reconnaître, comme d’ailleurs on l’a fait, l’auteur des Vaux-de-Vire dans un autre Olivier Bisselin, _homme très-expert à la mer_, qui fit imprimer à Poitiers, chez Jean de Marnef, en 1559, à la suite des Voyages de Jean Alfonse, un opuscule portant ce titre: «Tables de la declinaison ou l’esloignement que fait le soleil de la ligne équinoctiale chascun jour des quatre ans; pour prendre la hauteur du soleil à l’astrolabe; pour prendre la hauteur de l’estoille tant par le triangle que par l’arbaleste; pour prendre la hauteur du soleil et de la lune, et autres estoilles de la ligne équinoctiale et des tropicques; déclaration de l’astrolabe, pour en user en pillotage par tout le monde.» Notre Olivier Basselin, dont le nom est écrit _Bisselin_ par La Croix du Maine, et _Bosselin_ par Du Verdier, a pu être à la fois chansonnier et pilote: son Vau-de-Vire XXVI, que les éditeurs modernes ont intitulé _le Naufrage_, raconte sans doute un épisode de sa vie maritime:

J’avois chargé mon navire De vins qui estoient très-bons, Tels comme il les faut, à Vire, Pour boire aux bons compagnons. Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Nous estions là bonne trouppe, Aimant ce que nous menions, Qui, ayant le vent en pouppe, Tous l’un à l’autre en beuvions. Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Desjà proche du rivage, Ayant beu cinq à six coups, Vînmes à faire naufrage, Et ne sauvasmes que nous. Donnez, par charité, à boire à ce povre homme marinier, Qui, par tourmente et fortune, a tout perdu sur la mer.

Il y a un autre Vau-de-Vire, le _Voyage à Brouage_, dans lequel Olivier Basselin se représente lui-même dans l’exercice de ses fonctions de pilote et de caboteur:

Messieurs, voulez-vous rien mander? Ce bateau va passer la mer, Chargé de bon breuvage. Le matelot le puisse bien mener, Sans peril et sans naufrage!

Il va couler ici aval: Pourveu qu’un pilleur desloyal Ne le prenne au passage, Et que le vent ne le mene point mal, Il va descendre en Brouage.

Helas! ce vent n’est gueres bon. Nous sommes perdus, compagnon! Vuider faut ce navire, Et mettre tous la main à l’aviron: Regardez comme je tire!

Se vous tirez autant que moy, Bien tost, ainsi comme je croy, Gaignerons le rivage. Il est bien près, car desja je le voy!... Compagnon, prenons courage!

Ces deux Vaux-de-Vire, où la personnalité de l’auteur se trahit avec une sorte de complaisance, nous permettent de croire qu’Olivier Basselin était, en effet, _homme expert à la mer_, comme on le dit d’Olivier Bisselin, à la fin de son livre, _achevé d’imprimer à la fin du mois d’apvril en l’an 1559_, et probablement sous les yeux de l’auteur. Il faut remarquer, en outre, que, dans le Vau-de-Vire III, intitulé: _les Périls de mer_, où le chansonnier s’adresse à un _compagnon marinier_, on remarque plusieurs expressions empruntées à l’art nautique; que, dans le XXXIXe, le poëte avoue qu’il _hait naturellement l’orage et la tourmente_; et que, dans le LIVe, qui commence ainsi:

Sur la mer je ne veux mie En hazard mettre ma vie...

il a l’air de dire adieu à son métier de pilote.

Dans tous les cas, l’_homme expert à la mer_, qui faisait imprimer un de ses ouvrages en 1559, ne saurait être le même Olivier Basselin dont le nom figurait déjà dans une chanson populaire, avant 1515, et qui avait été _mis à fin_ par les Anglais. A plus forte raison, serait-il impossible de faire remonter Olivier Basselin et ses Vaux-de-Vire au règne de Charles VI ou de Charles VII. Ce paradoxe littéraire, que M. Asselin a essayé de soutenir dans sa Notice, et que MM. Louis Dubois et Julien Travers ont repris avec une imperturbable assurance, tombe de lui-même, non-seulement devant les faits et les dates, mais encore devant le texte même des Vaux-de-Vire attribués à Olivier Basselin.

Ces Vaux-de-Vire sont évidemment du milieu ou de la fin du seizième siècle; ils ont été rajeunis par Jean Le Houx, qui les a recueillis le premier, si toutefois il ne les a pas composés lui-même, sous le nom d’Olivier Basselin, nom très-connu en Normandie à cause de l’ancienne chanson qui se chantait du temps de Guillaume Crétin. Au reste, Jean Le Houx a rassemblé tout ce qu’on savait, par tradition, de la vie d’Olivier Basselin, dans ce Vau-de-Vire qu’il adresse à Farin du Gast:

Farin Du Gast, tu es un honneste homme: Par mon serment, tu es un bon galois! Estois-tu point du temps que les Anglois A Basselin firent si grand’ vergongne? Ma foy, Farin, tu es un habile homme.

Mais quoy! Farin, y a-t-il quelque chose Qui mieux que toy ressemble à Basselin? Premierement beuvoit soir et matin, Et, toy, Farin, tu ne fais autre chose: Ne jour, ne nuit, chez toy on ne repose.

Onc Basselin ne voulut de laitage, Et, toy, Farin, tu le hais plus que luy; Mais, pour vuider, s’il le falloit, un muid, Tu le ferois, et encor davantage. Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.

Basselin feut de fort rouge visage, Illuminé, comme est un chérubin; Et, toy, Farin, tu as tant beu de vin, Que maintenant tout en toy le presage. Si Farin meurt, ce seroit grand dommage.

Raoul Basselin fit mettre en curatelle Honteusement le bon homme Olivier; Et, toy, Farin, vois-tu point le Soudier Qui, en riant, te fait mettre en tutelle? «Ça, dit Farin, par ma foy, j’en appelle.»

A Basselin ne demeura que frire; Et, toy, Farin, tu es bon mesnager. Pour boire un peu, ce n’est pas grand danger: C’est de ton creu. Encore faut-il rire! Bois donc, Farin, et ne prens pas du pire.

Il est aisé de voir que les _Anglais_, dont parle Jean Le Houx dans ce Vau-de-Vire en l’honneur d’Olivier Basselin, étaient les créanciers, contre lesquels ce bon buveur eut à se défendre pendant sa vie employée à boire et à chanter. On est allé jusqu’à prétendre que Basselin avait péri glorieusement en combattant les Anglais qui saccageaient les côtes de la Normandie; mais il faut simplement supposer, d’après la chanson de Le Houx, que les Anglais, qui _firent si grand’ vergogne_ au pauvre _chanteur virois_, étaient ses propres parents, entre autres ce Raoul Basselin, qu’on accuse de l’avoir mis _honteusement_ en curatelle dans sa vieillesse. Ce qu’il y a de mieux prouvé dans la biographie du _bonhomme Olivier_, c’est qu’il n’a fait que boire tant qu’il a chanté, et qu’il a chanté tant qu’il a bu.

Olivier Basselin, comme buveur, comme chansonnier, comme pilote, comme foulon, devait être bien connu à Vire. Les souvenirs qu’il y avait laissés s’étaient conservés par tradition jusqu’au commencement du siècle dernier.

On lit ce qui suit dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de la ville de Vire_, par Leroy, lieutenant particulier au bailliage de Vire (manuscrit in-fol., Bibl. de l’Arsenal, Hist., nº 346): «Le plus ancien et le plus fameux autheur de Vire, dont on ait connoissance, est Ollivier Basselin. Il fit et composa des chansons à boire, que l’on appela _Vaux-de-Vire_, qui ont servy de modèle à une infinité d’autres que l’on a fait depuis, auxquelles on a donné par corruption le nom de _Vaudevilles_. Il étoit originaire de Vire et faisoit le mestier de foulon en draps. Ménage, dans ses _Étymologies_, et, après luy, les autheurs du _Dictionnaire universel de Trévoux_, se sont trompés, quand ils ont dit que ces chansons furent premièrement chantées au Vaux de Vire, qui est le nom d’un lieu proche de la ville de Vire, car il est certain qu’il n’y a jamais eu proche Vire aucun lieu de ce nom-là. Il est bien vray que Olivier Basselin demeuroit dans le moulin dont il se servoit pour fouler des draps, situé proche la rivière de Vire, au pied du costeau, qu’on appelle les Vaux, qui est entre le château de Vire et le couvent des cordeliers; qui sert à sécher les draps, et où les habitants de Vire vont se promener; et, parce que Ollivier Basselin chantoit souvent ses chansons en ce costeau, on leur donna le nom de Vaux-de-Vire, qui est composé de deux mots, sçavoir de Vaux, qui est le nom du costeau où on les chantoit, et de Vire, sous lequel il est situé; ces chansons, étant composées vers la fin du quinzième siècle, se sentoient un peu de la dureté du stille et de l’obscurité des vers de ce temps-là. Jean Le Houx, dit le Romain, vers la fin du seizième siècle, les corrigea et les mit en l’état que nous les avons à présent. Les prestres de Vire, pour lors fort ignorans, n’aprouverent pas son ouvrage et luy reffuserent l’absolution, et, pour l’obtenir, il fut obligé d’aller à Rome, ce qui luy acquist le surnom de _Romain_.»

Cependant la célébrité locale d’Olivier Basselin ne s’étendit pas même par toute la Normandie: «Sentant le prix de la liberté, dit le savant Lanon de la Renaudière, article BASSELIN dans la _Biographie universelle_ de Michaud, il ne sortit point de son vallon. Ce fut pour ses voisins qu’il composa ses rondes joyeuses: elles amusaient un auditoire peu difficile, que le poëte réunissait sur le sommet du coteau qui dominait son moulin. La tradition est muette sur sa vie. On ignore même l’époque de sa mort.» Sa renommée ne s’effaça pourtant pas dans la mémoire de ses compatriotes, qui chantaient encore ses chansons deux siècles après lui.

Bernard de la Monnoye, l’auteur des _Noëls bourguignons_, curieux qu’il était d’étudier les poésies populaires de nos anciennes provinces, chercha sans doute les Vaux-de-Vire de Basselin, sans les découvrir; mais il connaissait du moins le nom de ce vieux poëte normand: «Il y a eu, sous Louis XII, et peut-être sous Louis XI, dit-il dans ses notes sur la _Bibliothèque françoise_ de la Croix du Maine, un Olivier Basselin, foulon à Vire, en Normandie, prétendu inventeur des chansons appelées communément _vaudevilles_, au lieu qu’on devroit, dit Ménage, après Charles de Bourgueville dans ses _Antiquités de Caen_, les nommer _vaudevires_, parce qu’elles furent premièrement chantées au Vaudevire, nom d’un lieu proche de la ville de Vire; étymologie que je ne puis recevoir, le mot _vaudeville_ étant très-propre et très-naturel pour signifier ces chansons qui vont à _val de ville_, en disant _vau_ pour _val_, comme on dit _à vau de route_ et _à vau l’eau_, outre qu’on ne saurait me montrer que _vaudevire_ ait jamais été dit dans ce sens.

«Charles de Bourgueville est le premier qui a imaginé cette origine, et ceux qui l’ont depuis débitée n’ont fait que le copier. Je ne dis pas qu’Olivier Basselin, ou, comme Crétin l’appelle, _Bachelin_, n’ait fait de ces sortes de chansons, et que son nom ne soit resté dans quelque vieux couplet; mais, les vaudevilles étant aussi anciens que le monde, il est ridicule de dire qu’il les a inventés[11].»

[11] La Monnoye avait deviné juste; dès la fin du quinzième siècle, on trouve le mot _vaul de ville_, employé par Nicolas de la Chesnaye, dans sa moralité de la _Condamnacion de Bancquet_. Voy. mon _Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècle_ (Paris, Ad. Delahays, 1859, in-12, p. 316). C’est dans une note de l’auteur ainsi conçue: «Ici dessus sont nommez les commencements de plusieurs chansons, tant de musique que de vaul de ville, et est à supposer que les joueurs de bas instrumens en sçauront quelque une qu’ils joueront prestement devant la table.» Il faut remarquer qu’aucun de ces commencements de chansons n’appartient au Recueil des Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin. Ce passage, que personne n’avait encore signalé, nous permet de fixer définitivement le sens et l’origine du mot _vaudeville_: on appelait _chanson de Vaux-de-Ville_ un refrain populaire qui courait par la ville.

L’opinion de La Monnoye fit autorité et fut reproduite dans diverses compilations, jusqu’à ce que la réimpression des poésies d’Olivier Basselin eut constaté que les Vaux-de-Vire existaient en même temps que les Vaudevilles, qui ont été définis en ces termes par Lefebvre de Saint-Marc dans une note sur le fameux vers de Boileau:

Le Français, né malin, créa le vaudeville:

«Sorte de chansons faites sur des airs connus, auxquelles on passe toutes les négligences imaginables, pourvu que les vers en soient chantants, et qu’il y ait du naturel et de la saillie[12].»

[12] Œuvres de Boileau, édit. de 1747, t. II, p. 60.

Les Vaux-de-Vire d’Olivier Basselin remplissent toutes conditions du genre; ils se recommandent, d’ailleurs, par leur incontestable ancienneté et leur vieille réputation normande; ils sont certainement les premiers types de la chanson bachique en France. Qu’Olivier Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu’un seul et même poëte, peu importe: ce n’est pas Horace, ce n’est pas Anacréon, c’est un _bon biberon_ qui chante le cidre et le vin, avec une gaieté toute gauloise, dans la bonne langue vulgaire qu’on parlait en Normandie vers la fin du seizième siècle.

LA MUSE FOLASTRE.

La _Muse folastre_ est, sans contredit, le plus rare des recueils du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième siècle.

C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les recueils analogues et le prototype du genre.

La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui est citée dans la _Biblioth. Stanleiana_, nº 346, mais qu’il n’a pas été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et de décrire _de visu_.

Le _Manuel du libraire_ (5e édit.), auquel nous empruntons ce renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette nomenclature avec quelques additions:

Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre, recherchée des plus beaux esprits de ce temps. _Rouen_, 1603, 3 tom. en 1 vol. in-24.

Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est _augmentée_, ce qui constituerait l’existence d’une édition antérieure.

--_Lyon_, 1607, 3 part. in-12.

--_Paris, Jean Fuzy_, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et 185 p.

Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de nouveau revue, corrigée et augmentée.»

--_Rouen, Claude Le Villain_, 1609, 3 vol. in-24.

--_Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy_, 1611, 3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.

Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80 dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans la pièce _A la louange des cornes_, et ces cartons ont donné lieu à un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N, n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74 supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80. Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune dans le texte.

--_Rouen, Claude Le Villain_, 1615, 3 part. in-24.

--_Rouen, Daniel Cousturier_, sans date, in-16.

--_Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman_, 1617, 3 part. in-24.

--_Rouen, Nicolas Cabut_, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.

Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux imprimée.

--_Troyes, Nicolas Oudot_, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou in-32.

M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de Rouen, a dû paraître vers 1620.

--_Ibid._, _id._, 1640, 3 part. in-16.

Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi.

«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du _Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique_, contient une grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»

Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait en vain parmi les poëtes du temps ce _Vaurenard_, dont l’épitaphe est signée R. F. dans _la Muse folastre_.

On ne voit pas que _la Muse folastre_, quoique dépourvue de la sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du _Parnasse satyrique_. Il est vrai que cette _Muse folastre_ ne renfermait pas de vers de Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée.

L’éditeur de _la Muse folastre_ ne se nomme pas, mais il est permis de le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611), une élégie _sur la mort d’un perroquet_; folio 49 de la 3e partie, _le Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat_, et sous ses initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume.

Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche, C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: _le Pallemail_, _l’Alchemiste_ et _le Jeu du volant ou gruau_. Les deux dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les éditions de Rouen.

Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C. B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une qualification d’origine au nom propre de F. R.

Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent.

On rencontre, dans la première partie du recueil, _les Folastries de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres_, dont le texte ne diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et 1584, sous le titre de _Livret des folastries_. _La Muse folastre_ a recueilli, au folio 64, une neuvième _folastrie_ qu’elle n’attribue pas positivement à Ronsard.

Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses _Mascarades_ qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls ont été conservés dans les _Recherches sur les théâtres en France_, par Beauchamps.

CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES DES COMÉDIENS FRANÇOIS.

Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits, par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et 8803).

Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: _revus et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone_ (Rouen, Jean Petit, 1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec les signatures AII--FV; le second, dont le titre porte: _Par Estienne Bellonne, Tourangeau_ (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées. Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est une contrefaçon des _Fantaisies_ de Bruscambille.

Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était fait connaître par une tragédie en cinq actes: _les Amours de Dalcméon et de Flore_, suivie de _Meslanges poétiques_ (Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le _Théâtre des tragédies françoises_ (ibid., id., 1615, petit in-12). La _Bibliothèque du Théâtre françois_ (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p. 538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (nº 947) cite aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire ses adieux à sa maîtresse absente:

Prenons premier congé de ces divinitez Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez: Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole... Adieu, ce front polly, le siége de l’amour, Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour... Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène, Adieu, joue de roze où croissent des œillets... Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame... Adieu, corps tout parfaict en ses proportions, Corps, Louvre des beautez...

Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté l’usage des _prologues_ et des _chansons joyeuses_, que les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public, avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux, en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait l’_avant-jeu_, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply, comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez, diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies, vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai contant et redevable à vostre favorable silence.»

On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans ses _Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume_: «En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne, dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la Passion de Jesus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie, tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.»

«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (_parquet_), où personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui devenait obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son emploi.»

Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore plus infâmes que les prologues.

Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers, qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille. Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre, furent imprimés pour la première fois en 1609, _sous la foible conduite de quelque particulier_, avec ce titre: _Prologues non tant superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs autres discours non moins facecieux_ (Paris, Millot, 1609, in-12). Le sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida enfin à publier lui-même ses _Prologues tant sérieux que facecieux, avec plusieurs galimatias_ (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses _Fantaisies_ (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8º), qui furent réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années.

Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume, cinq ou six prologues de Bruscambille: le _Prologue en faveur du mensonge_ (Prol. III), le _Prologue facecieux sur un chapeau_ (Prol. XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre: le _Prologue facecieux de la laideur_ (Prol. III), les prologues sur le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise l’orthographe de l’auteur original.

Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé notre enfance et dont voici le refrain:

Entre, Moine, hardiment, Mon mari est en campagne, Entre, Moine, hardiment, Mon mari n’est pas céans.

Étienne Bellone a remplacé le _moine_ par un _valet_, ce qui dénature le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier:

Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.

Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru, manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin.

Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du _Recueil des plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire_ (Caen, Jacques Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la troisième partie: _Recueil des plus belles chansons des Comédiens françois et recueil de chansons bachanales_.

Le premier livre des _Chansons folastres_ offre, sur son titre, la marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là.

Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans lequel sont trois têtes humaines.

Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre; elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants, car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants. Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour composer son recueil des _Chansons folastres et Prologues tant superlifiques que drolatiques des Comediens françois_?

Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin.

La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose, et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.

Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval, ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du second livre des Chansons folastres:

GROS GUILLAUME. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.»

TURLUPIN. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.»

GAULTIER GARGUILLE. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre, il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire; il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole, dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus achevé.»

Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine, l’expression proverbiale de _trois têtes dans un bonnet_.

LA SATYRE MÉNIPPÉE DE THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.

Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie. De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII.

L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XIV, p. 298 et suiv.), le marquis du Roure, dans son _Analectabiblion_ (t. II, p. 138), et Viollet-le-Duc, dans sa _Bibliothèque poétique_ (p. 408), ont accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa poésie et la grossièreté de son langage.

On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin, et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui avait attirées la publication de sa _Satyre Ménippée_, et il vint alors se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers. Un _Avis au lecteur_, imprimé dans la première édition de la _Satyre Ménippée_, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui n’ont jamais vu le jour.

La _Satyre Ménippée_ fut son début et lui acquit aussitôt une grande réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux recherches du savant auteur du _Manuel du libraire_, est la suivante:

SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, natif de Vire, en Normandie. _Paris, Jean Millot_, 1608, in-8 de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait, gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à l’entour: _Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé de 31 ans..._ Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé au-dessous:

C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict, Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine; Icy tu voidz le corps figuré par ce traict, Et son esprit paroist en l’art de médecine.

Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.

La seconde édition est intitulée:

SATYRE MENIPPÉE, ou Discours sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine, gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique contre les censeurs de sa Satyre. _Paris, Jean Millot_, 1609, in-8 de 91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers feuillets non chiffrés.

Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici le premier titre: _Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde, en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus_, par Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609.

Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: _Defence apologetique du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre les censeurs de sa Satyre du mariage_. _Ibid._, _id._, 1609.

Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée: _Responce à la Contre-satyre_, par l’auteur des _Satyres du mariage et Thimethelie_ (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris le titre.

Cette seconde édition de la _Satyre Menippée_ offre beaucoup de changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers ont été corrigés ainsi:

Muses, qui habitez dans l’antre Pieride, Rendés libres mes sens et ma veine fluide, Serenés mes esprits, agitez d’un procez...

Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L. le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec Courval-Sonnet.

La troisième édition de la _Satyre Menippée_ porte le même titre. Elle a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de 8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval, sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait:

Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict, Caen, le séjour de mon adolescence, Paris de ma jeunesse, et maintenant la France A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.

La _Thimethelie_, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2 feuillets non chiffrés et 38 pages. La _Defence apologétique_, avec titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés.

La quatrième édition, imprimée à la suite des _Satyres_ (Paris, Robert Boutonné, 1621), porte ce titre: _Satyre Menipée_ (sic) _sur les poignantes traverses du mariage_, par le sieur de Courval, gentilhomme virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621. Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait.

La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule pagination. Voici le titre général:

SATYRE MENIPPÉE contre les femmes, sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. _Lyon, Vincent de Cœursilly_, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p.

Le titre particulier de la _Satyre Menippée_, qui forme un second titre pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre. Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est remplacé par un _consentement_ pour le roi, signé de Pomey, et daté de Lyon, ce 15 mai 1623.

Nous ne voyons pas, en effet, que la _Satyre Menippée_ ait été réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage.

La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de la _Satyre Menippée_, avec tant d’additions, de suppressions et de variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition de son recueil de satires, intitulé: _les Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs_ (Rouen, Guill. de La Haye, 1626, in-8º de 209 p.).

La _Satyre Menippée_ qu’on a de la peine à reconnaître dans la _Suite des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug nuptial et fascheuses traverses du mariage_, par le s. D. C. V. (le sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa _Satyre Menippée_ en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif de la composition: 1º _Contre le Joug nuptial_; 2º _Contre affection et diversité des humeurs et temperamens des mariez_; 3º _le Hasard des cornes, espousans belle femme_; 4º _le Desgout, espousans laide femme_; 5º _la Riche et Superbe_; 6º _la Pauvre et Souffreteuse_; 7º _Censure des femmes_. La septième satire se termine par l’énumération des sujets divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires qui n’ont pas été publiées. La _Satyre Menippée_, ainsi transformée ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises des _Exercices de ce temps_ (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée naturellement ajoutée aux éditions complètes des _Œuvres satyriques_ du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les _poignantes_ ou _fâcheuses_ traverses du mariage.

LE PARNASSE DES MUSES.

Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière édition de son _Manuel du libraire_, ce chef-d’œuvre inestimable de bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice sur les éditions du _Parnasse des Muses_, depuis celle de 1627, _Paris, Ch. Hulpeau_, jusqu’à celle de 1635, _Paris, Ch. Sevestre_. On trouvera dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633, _Paris, Sevestre_, qui a été réimprimée textuellement dans le joli volume que nous avons sous les yeux[13].

[13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames. Deuxième édition. _Paris, Ch. Hulpeau_, 1628, in-12. Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent exemplaires numérotés. _Bruxelles, imprim. de A. Mertens_, 1864.

M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont, à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue. On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de nombreux acheteurs parmi le peuple.

Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau, appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames, qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un, chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la joyeuseté.

Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches.

M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens recueils de chansons françoises, et particulièrement au _Parnasse des Muses_, dans le _Bulletin du bibliophile_, année 1860, p. 1172 et suiv. Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été vendu 616 francs, à la vente Solar.

Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de chansons populaires, et il distinguait, entre tous, _le Parnasse des Muses_. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans sa collection de _Joyeusetez_. Il attachait beaucoup de prix, sous le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple. «Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans son terrain naturel.»

M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons, publiés avant _le Parnasse des Muses_, appartiennent originairement à la Normandie. _Le Parnasse des Muses_ est un recueil parisien. En effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons

Sur la rive de Seine, Tout auprès du port au foin[17];

ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc.

[14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie). En m’en revenant de Caen (page 133, _ibid._). Guillot chevaleton. Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.).

[15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde.

[16] Page 85 de la 1re partie.

[17] Page 22 de la 2e partie.

[18] Page 88 de la 2e partie.

Les chansons du _Parnasse des Muses_ offrent tous les genres de la chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée, jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet, c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des chefs d’œuvre dans leur genre.

Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux événements du temps, dans ces vers:

Que la Rochelle investie Soit prise ou ne le soit pas...[19]

[19] Page 9 de la 2e partie du _Concert des Enfants de Bacchus_.

Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie.

[20] Page 88 de la 2e partie.

[21] Page 38 de la 1re partie.

LE BANQUET DES MUSES DE JEAN AUVRAY.

Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages. Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons, pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du _Banquet des Muses_.

En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de poésies _scurriles et comiques_, comme il les qualifie lui-même dans sa dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen, est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre de poésies saintes et mystiques, entre autres le _Thrésor sacré de la Muse saincte_, la _Pourmenade de l’Ame dévote_, le _Triomphe de la Croix_?

Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament: _poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps_, en tête de son _Banquet des Muses_, est-il le même que maître Jean Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs tragédies, entre autres l’_Innocence découverte_, _Madonte_, _Dorinde_, etc., etc.?

Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses _Œuvres sainctes_, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses tragédies de _Madonte_ et de _Dorinde_?

Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (_Recherches sur les Théâtres de France_, 2e part. de l’édit. in-4º, p. 82), que l’auteur de _Madonte_ et de _Dorinde_ mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il accepter le témoignage de l’éditeur des _Œuvres sainctes_, qui déclare, dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette publication, c’est-à-dire avant l’année 1628?

Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques, devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du _Manuel du libraire_, qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure parmi les _Vies des Poëtes françois_, cette précieuse compilation encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre.

En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve, de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’_Innocence découverte_ (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en 1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même dans les stances de l’_Amant pénitent_, qui font partie du _Thrésor sacré de la Muse saincte_ (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8º):

Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes Fussent pour les humains de plaisans paradis; Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.

Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte d’exaltation religieuse; telles sont les _Stances_ présentées au roi durant les troubles de 1615, la _Complainte de la France, en 1615_, etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du _Banquet des Muses_. Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception, de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits, quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse.

Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:

Estant prest de rendre l’esprit, Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits), Me disant: «Pour mes œuvres sainctes, Fay que quelqu’un soit leur appuy, Qui puisse empescher les atteintes Des censeurs du labeur d’autruy.»

David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses _Œuvres sainctes_, qui parurent presque simultanément:

Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.

La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.

Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.

Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de Loyola et François Xavier. _Rouen, David Ferrand_, 1622, pet. in-8º.

Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray, les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son nom ou anonymes, dans le _Parnasse des plus excellens poëtes de ce temps_ (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8º) et dans des recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il les publia, sous le titre de _Banquet des Muses_, et il réimprima plus d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait lieu de privilége du roi.

Le _Banquet des Muses_, quoique réimprimé au moins trois fois, est excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.

Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8º de cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de 1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J. de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que deux petites pièces assez innocentes: _Tombeau de Rud’ensouppe_ (page 144) et _Sur une fontaine tarie_ (page 32 des Amourettes). Mais on y a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les _Stances funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier, sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé, et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie_. Ces deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé l’_Innocence découverte, tragi-comédie_, en 57 pages.

Le succès qu’obtinrent simultanément le _Banquet des Muses_ et les _Œuvres sainctes_ d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre, qu’il disait avoir _recouvert_, intitulé _les Lettres du sieur Auvray_, et, en 1631, les _Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray_ (in-8º de 82 p.), et les tragi-comédies de _la Madonte_ et de _la Dorinde_, dédiées l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609, avec l’_Innocence découverte_.

On réimprimera peut-être un jour les _Autres Œuvres poétiques du sieur Auvray_, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en totalité, l’œuvre de l’auteur du _Banquet des Muses_, car on y remarque des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe du baron de Thiembronne, _qui mourut en seize cent trente_. Nous attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: _Louis le Juste, panegyrique_, par Auvray (Paris, 1633, in-4º).

Quant à l’auteur du _Banquet des Muses_, c’est un poète de l’école de Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa _Bibliothèque poétique_, après avoir cité une pièce tirée du _Banquet des Muses_; c’est dans les petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et son style nombreux.» Le _Banquet des Muses_ s’adresse donc aux fins gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.

LES DÉLICES DE VERBOQUET.

Le recueil de Verboquet, que les bibliographes classent parmi les facéties, est un des ouvrages de cette catégorie les plus rares et les plus recherchés par les bibliophiles. On le voit figurer aujourd’hui dans les bonnes collections d’amateurs, mais il manquait dans la plupart des célèbres bibliothèques du dix-huitième siècle; il était alors presque inconnu, sinon dédaigné, et les exemplaires qui avaient pu rester intacts entre les mains du peuple, pour lequel le livre avait été compilé et imprimé, échappaient encore à la curiosité des bibliophiles.

Ce livre a eu pourtant un grand nombre d’éditions, depuis celles de 1623, qui paraissent être les premières. Voici la liste des éditions que nous trouvons citées dans les catalogues et qui ne sont pas toutes mentionnées dans le _Manuel du libraire_:

Les Délices de Verboquet le Généreux. _Imprimé en 1623_, in-12. Catal. de Dufay et de comte d’Hoym. Il y a des exemplaires qui portent: _Se vend au logis de l’auteur_.

Les Délices joyeux et récréatifs, par Verboquet le Généreux, livre très-utile et nécessaire pour réjouir les esprits mélancoliques. _Rouen, Besoigne_, 1625, in-12 de 258 pages et la table.

Les Délices joyeux et récréatifs, avec quelques apophthegmes, nouvellement traduits d’espagnol en françois, par Verboquet le Généreux. _Rouen, Jacques Besongne_, 1626, in-12.

Les Délices ou Discours joyeux, récréatifs, avec les plus belles rencontres et les propos tenus par tous les bons cabarets de France, par Verboquet le Généreux. _Paris, de l’imprimerie de Jean Martin et de Jean de Bordeaux_, 1630, 2 tom. en 1 vol. in-12.

La seconde partie est intitulée: _Les Subtiles et Facétieuses Rencontres de I.-B., disciple du généreux Verboquet, par luy pratiquées pendant son voyage, tant par mer que par terre_. _Paris_, 1630. Cette seconde partie a été depuis réimprimée avec la première, quoiqu’elle ne soit probablement pas du même auteur.

Les Délices ou Discours Joyeux, etc. _Lyon, Pierre Bailly_, 1640, 2 part. en 1 vol. in-12 de 258 pages et la table, et de 71 pages. Il y a des exemplaires, sous la même date, avec le nom de _Nicolas Gay_.

--Les mêmes. _Troyes, Nicolas Oudot_, 1672, in-12.

--Les mêmes. _Troyes, veuve Oudot et J. Oudot fils_, sans date, pet. in-8.

Nous serions fort embarrassé de deviner quel est ce Verboquet le Généreux, qui contait si bien dans les bons cabarets de France et qui devait résider à Rouen, puisque son livre fut imprimé d’abord dans cette ville et qu’il se vendait chez l’auteur. Mais, après avoir lu ce petit livre pour la première fois, nous avons été beaucoup moins curieux de découvrir le véritable nom du compilateur qui s’était caché sous le pseudonyme de _Verboquet_. Il faut bien le dire, quoiqu’on trouve au verso du titre un quatrain de _l’Autheur à son livre_, cet auteur, quel qu’il soit, n’a eu que la peine de s’approprier les contes les plus gras et les plus gaillards, qu’il a choisis dans les conteurs du seizième siècle et surtout dans Bonaventure des Periers.

Aucun bibliographe ne s’était encore avisé de faire cette belle découverte, et les bibliophiles ne songeaient guère à chercher les meilleures histoires de Verboquet dans les _Nouvelles Récréations et joyeux devis_ de Bonaventure des Periers. Faut-il supposer que Jacques Pelletier, à qui on attribue une partie de ces _joyeux devis_, ait lui-même repris son bien et formé un recueil des contes qui lui appartenaient? Dans cette hypothèse, le manuscrit de Jacques Pelletier aurait été imprimé, longtemps après sa mort, par un ami de la joie, par un comédien, un bateleur de campagne, qui ne soupçonnait pas l’origine des contes qu’il publiait sous le nom de Verboquet. Ce nom de _Verboquet_ rappelle assez le pseudonyme de Philippe d’Alcripe, sieur de _Neri en Verbos_, l’auteur déguisé de la _Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité_.

Nous n’avons pas l’intention de remonter à la source de tous les contes plaisants que contiennent les _Délices de Verboquet_; mais, pour prouver que nous n’accusons pas à la légère le plagiaire effronté de Bonaventure des Periers, nous indiquerons quelques-un des contes que Verboquet le Généreux a copiés le plus fidèlement du monde.

_D’un mary de Picardie, qui retira sa femme de l’amour par une remonstrance qu’il luy fit._ Voy. les _Nouv. Récréat. et joyeux devis_, édit. de La Monnoye, 1735, in-12, t. I, p. 93.

_De la vefve qui avoit une requeste à présenter et la bailla au conseiller laïc à la présenter._ Voy. tom. II, p. 86.

_D’une jeune fille qui ne vouloit point un mary, parce qu’il avoit mangé la dot de sa femme._ Voy. II, p. 89.

_De l’invention d’un mary pour se venger de sa femme._ Voy. t. III, p. 109.

_Du basse-contre de S. Hilaire de Poictiers, qui accompara les chanoines à leurs potages._ Voy. t. I, p. 47.

_De l’enfant de Paris, nouvellement marié, et de Beaufort qui trouve moyen de jouir de sa femme, nonobstant sa soigneuse garde._ Voy. t. I, p. 185.

_De Madame la Fourrière qui logea le gentilhomme au large._ Voy. t. II, p. 1.

Il est probable, cependant, que plusieurs des contes de Verboquet sont de son cru, et nous lui laisserons volontiers pour sa part les plus libres et les plus grossiers. Il est permis aussi de supposer que, s’il les débitait en public du haut de ses tréteaux, il les assaisonnait à sa manière, en y ajoutant des grimaces et des gestes capables d’en relever encore le haut goût.

Quant aux _Subtiles et facétieuses Rencontres de J. B., disciple du généreux Verboquet_, qui ont été pendant longtemps inséparables des _Délices_, il faudrait en faire honneur à un autre auteur ou compilateur, qui a rassemblé, sous ce titre, des anecdotes et des bons mots plus ou moins innocents. C’était une brochure qu’on vendait dans les foires et les marchés, pour quelques sous, et cette brochure a été cent fois plus répandue que le volume des _Délices_. On la réimprima sans cesse jusqu’en 1715. A cette époque, un censeur, qui se nomme Passart dans ses approbations, mais qui n’est autre que l’abbé Cherrier, l’auteur du _Polissonniana_, avait été désigné par le lieutenant de police pour examiner les livres populaires qui sortaient des presses de Paris, de Troyes, de Rouen et de Lyon. Le censeur supprima ce qu’il avait «trouvé de mauvais» dans ce recueil, et motiva ainsi une Approbation du chancelier, en date du 28 octobre 1715. Depuis lors, toutes les réimpressions qui furent faites à Troyes ont reproduit le texte épuré par ordre du ministre de la justice.

M. Charles Nisard n’a pas oublié Verboquet, dans sa curieuse _Histoire des livres populaires, ou De la littérature du colportage_ (Paris, Amyot, 1854, in-8, t. I, p. 280-81); mais il a été bien sévère et même bien cruel pour le Disciple de ce généreux Verboquet: «On ne sait pas, dit-il, quel était ce Verboquet; on suppose qu’un comédien de province se cachait sous ce pseudonyme, pensant qu’on irait bien l’y découvrir, comme on découvre, au parfum qu’elle exhale, la violette cachée dans les herbes. Malheureusement, rien n’est plus inodore, rien n’est plus incolore que ces _facétieuses rencontres_; rien n’est moins salé, plus plat ni plus niais. C’est à faire dormir debout. Il est vraiment inconcevable que ce recueil ait eu de la célébrité.» M. Charles Nisard ne parle, bien entendu, que du Disciple; quant au maître, à Verboquet, dont les _Délices_ n’avaient pas été réimprimés depuis deux siècles, il n’a pas eu à s’en occuper dans son ouvrage sur les livres modernes du colportage; mais s’il eût ouvert le petit volume du généreux conteur, il y aurait reconnu çà et là la touche fine et spirituelle et le style gaulois de Bonaventure des Periers.