L’ABUS
DES NUDITEZ DE GORGE.
En tête de la première édition de ce curieux traité, l’Imprimeur le présente, dans l’Avis au lecteur, comme «l’effet du zèle et de la piété d’un gentilhomme françois, qui, passant par la Flandre, et voyant que la plupart des femmes y ont la gorge et les épaules nues et approchent en cet estat du tribunal de la Pénitence et même de la sainte Table,» fut tellement scandalisé, qu’il promit d’envoyer dans ce pays, à son retour en France, un écrit où il ferait voir l’abus et le déréglement de cette coutume. Or, l’imprimeur de la première édition: _De l’Abus des nuditez de gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12), est François Foppens, qui avait alors des relations fréquentes avec les écrivains français, et qui se chargeait de publier les ouvrages qu’ils n’eussent pas osé faire circuler d’abord en France. La Belgique fut, pendant le dix-septième siècle, une sorte de terrain neutre de la littérature et de la librairie françaises.
Il est donc certain que l’auteur de ce petit livre était un Français, sinon un gentilhomme. Ce n’est pas à dire que ce fut Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, grand vicaire et official de l’église de Sens, frère puîné du grand satirique Boileau-Despréaux. Jacques Boileau, qui a publié une Histoire des Flagellants, une Histoire de la Confession auriculaire, un Traité des Attouchements impudiques, choisissait de préférence les sujets scabreux et difficiles; mais, ordinairement, il écrivait en latin, quoiqu’il fût très-capable d’écrire en fort bon français. On lui demanda, un jour, pourquoi cette persistance à user de la langue latine: «C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne me lisent: ils me persécuteraient.» Ainsi, rien ne prouve que Jacques Boileau soit réellement l’auteur _de l’Abus des nuditez de gorge_, traité écrit en excellent français, mais dont nous ne connaissons pas de texte latin, manuscrit ou imprimé.
On a essayé de chercher un autre auteur à qui pouvoir attribuer ce petit ouvrage, réimprimé à Paris en 1677 (_jouxte la copie imprimée à Bruxelles, à Paris, chez J. de Laize de Bresche_, in-12), et augmentée, dans cette édition, de l’_Ordonnance de MM. les Vicaires généraux de l’archevesché de Toulouse, le siége vacquant, contre la nudité des bras, des épaules et de la gorge, et l’indécence des habits des femmes et des filles_, en date du 13 mars 1670. On a cru découvrir, sous ce pseudonyme d’_un gentilhomme français_, un ecclésiastique moins connu que l’abbé Boileau, le sieur de Neuilly, curé de Beauvais, que l’histoire littéraire ne mentionne nulle part. Enfin, M. le marquis du Roure a remarqué, dans un exemplaire de l’ouvrage en question, ce nom signé à la main au-dessous du titre: _de la Bellenguerais_. «Si l’auteur n’est point l’abbé Boileau, dit-il dans son _Analectabiblion_, ne serait-ce pas ce gentilhomme? _Sub judice lis est._» Le savant Barbier, dans son _Dictionnaire des anonymes_, s’en est tenu à Jacques Boileau: tenons-nous-y à son exemple, jusqu’à plus ample informé.
Constatons seulement qu’au moment même où le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_ paraissait à Bruxelles, un moraliste, de la même espèce, qui s’est caché sous le pseudonyme de Timothée Philalèthe, faisait paraître à Liége, chez Guillaume-Henri Stréel, un opuscule théologique de la même famille, intitulé: _Traité singulier de la modestie des habits des filles et femmes chrestiennes_ (1675, in-12).
Le traité _de l’Abus des nuditez de gorge_, dont il existe une troisième édition, imprimée à Paris en 1680, fut composé par un homme qui savait écrire, qui vivait au milieu du grand monde, et qui aborde en face, avec une délicatesse presque galante, le sujet épineux qu’il a choisi entre tous. Cet anonyme, assez peu austère, malgré les semblants de rigorisme qu’il se donne, avait à cœur, on le voit, de se faire lire par les dames. Il reproduit sans doute la plupart des admonitions religieuses que Pierre Juvernay avait adressées aux pécheresses de la mode, trente ans auparavant, dans un fameux _Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps_, mais il s’exprime toujours avec convenance et politesse; quelquefois on croit entendre Tartufe disant à Dorine:
Ah! mon Dieu, je vous prie, Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir! ..... Couvrez ce sein que je ne saurois voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées.
La comédie de Molière fut publiée à Paris, à la fin de 1673, une année avant la publication _de l’Abus des nuditez de gorge_. Il faut reconnaître qu’à cette époque, comme du temps de Pierre Juvernay, la mode n’autorisait que trop les plaintes et les reproches des moralistes, en France aussi bien qu’en Belgique: les femmes étaient toujours aussi _débraillées_ que Pierre Juvernay les avait vues, en se signant, comme s’il eût vu le diable. C’était seulement à la cour et dans les assemblées de la belle aristocratie, que l’immodestie des habits avait de quoi blesser les regards innocents et scandaliser les consciences timides; mais les ecclésiastiques mondains, les prélats illustres, les abbés musqués, qui fréquentaient cette société élégante et polie, ne prenaient pas garde à ces audacieuses nudités, que le peuple laissait avec mépris aux grandes dames, et qu’il poursuivait parfois de ses huées chez les bourgeoises. Le savant Thomas Dempterus, passant, un jour, dans les rues de Paris, avec sa femme «qui montroit à nu la plus belle gorge et les plus blanches épaules du monde,» se vit entouré par la populace, qui les insulta en leur jetant de la boue, et qui leur aurait fait un mauvais parti, s’ils ne se fussent réfugiés dans une maison. Bayle, après avoir raconté le fait, ajoute: «Une beauté ainsi étalée, dans un pays où cela n’étoit point en pratique, attiroit cette multitude de badauds.»
Le peuple, il est vrai, était moins scrupuleux dans les Pays-Bas, où les bourgeoises, et même les femmes du commun, découvraient leur gorge, sans être exposées à faire émeute sur leur passage. On peut supposer que le petit livre du Gentilhomme français n’eut aucune action comminatoire sur la mode des nudités de gorge, mode des plus anciennes, qui pourra bien durer jusqu’à la fin du monde.
LES DEUX MUSES DU SIEUR DE SUBLIGNY.
M. le comte de Laborde, dans l’inappréciable recueil qu’il a simplement intitulé _Notes_, et qui n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre d’exemplaires, pour faire suite à son bel ouvrage du _Palais Mazarin_ (Paris, A. Franck, 1846, gr. in-8), s’est occupé le premier des gazettes en vers du dix-septième siècle, depuis celle de Loret jusqu’à celle de Subligny; personne, avant lui, pas même le savant auteur du _Manuel du libraire_, n’avait traité ce curieux sujet. Mais, comme il n’a pas connu _la Muse de la cour_ de Subligny, et qu’il n’a pas eu entre les mains un exemplaire complet du même poëte gazetier, je vais essayer de remplir une lacune qui existe dans son beau travail bibliographique.
Il faudrait, ce me semble, distinguer les gazettes en vers, par leurs différents formats; ce fut Loret qui adopta d’abord le format in-folio pour les lettres en vers hebdomadaires de sa _Muse historique_. Ses continuateurs, Robinet, Mayolas, etc., restèrent fidèles au même format. Scarron inaugura le format in-4º, en publiant, simultanément avec Loret, les Épîtres en vers burlesques, qui furent continuées par d’autres rimeurs, sous les titres de: _Muse héroï-comique_ et de _Muse royale_. Plus tard, après un silence de quelques années, Subligny voulut reprendre la publication des gazettes en vers dans le format in-4º, sous le titre de _Muse de la cour_; mais il attribuait sans doute à son format le peu de succès qu’il avait obtenu, car il essaya de populariser sa _Muse dauphine_ dans le format in-12. Les gazettes en vers n’étaient faites que pour l’aristocratie et ne pouvaient prétendre à une vogue populaire; aussi, le format in-12 fut-il le tombeau de ces gazettes, qui étaient nées in-folio, qui avaient vécu in-4º, et qui mouraient in-12.
On ne sait rien de Subligny, si ce n’est qu’il avait été avocat au Parlement et qu’il était devenu comédien. On ignore même quel est le théâtre où il avait paru. Il resta l’ami de Molière, qui lui joua deux ou trois pièces sur le théâtre du Palais-Royal, entre autres _la Folle Querelle_, comédie satirique contre Racine et son _Andromaque_. Racine, vivement blessé des épigrammes qu’on lui avait décochées dans cette comédie, s’obstina toujours à croire que Subligny n’était que le prête-nom de Molière. Au reste, comme l’auteur de _la Folle Querelle_ signait ses ouvrages: _T. P. de Subligny_, on peut supposer que ce nom de _Subligny_ était un sobriquet de comédie.
Mais nous n’avons pas à nous occuper des ouvrages de Subligny: ni de son recueil d’histoires françaises galantes et comiques, réunies sous le titre de _la Fausse Clélie_, dont la première édition, de 1672, est introuvable; ni de sa traduction des _Lettres portugaises_, qu’il avait accommodées, d’après les originaux de Mariane Alcaforada, à la prière du sieur de Guilleragues; ni du roman des _Aventures ou Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, que son amie la comtesse de la Suze se laissait volontiers attribuer. Il ne s’agit ici que de Subligny gazetier en vers, ou plutôt de ses deux gazettes qui parurent périodiquement, à Paris, depuis le 15 novembre 1665 jusqu’au 5 avril 1667.
De Subligny s’appliqua d’abord, en 1665, à calquer la _Muse historique_ de Loret, pour le genre, et la _Muse burlesque_ de Scarron, pour le format, en publiant la _Muse de la cour_, gazette en vers libres, qui paraissait toutes les semaines par cahiers de huit pages. Chacun des premiers cahiers se termine par un extrait du privilége du roi accordé à Alexandre Lesselin, imprimeur-libraire, demeurant à Paris, au coin de la rue Dauphine, devant le Pont-Neuf, pour réimprimer, vendre et débiter, par tous les lieux du royaume, les _Épistres en vers sur toute sorte de sujets nouveaux_, tant en feuilles volantes que recueil, sous le titre de _Muse de la cour_. L’auteur des _Épîtres_ n’est pas nommé dans le privilége.
Il ne parut que neuf cahiers in-4, formant ensemble 92 pages, sans titre général, du 15 novembre 1665 au 25 janvier 1666. Cette partie de l’ouvrage de Subligny doit être fort rare; nous ne l’avons trouvée dans aucun catalogue. La première semaine est dédiée aux Courtisans; la seconde, à monseigneur le Dauphin; la troisième, au duc de Valois; la quatrième, à Mademoiselle; la cinquième, au duc d’Orléans; la sixième, à monseigneur le Prince; la septième, à monseigneur le Duc; la huitième, à mademoiselle Boreel, fille de l’ambassadeur de Hollande; la neuvième, à madame de Bartillat; la dixième, au cardinal Orsini, et la onzième «à monseigneur de La Mothe-Houdancourt, archevêque d’Auch, commandeur des ordres du Roy et grand aumônier de feu la Reyne mère, contenant ce qui s’est passé à la mort de cette grande reyne.» De Subligny, comme on le voit, cherchait un Mécène; il le trouva, dans l’intervalle du 25 janvier au 17 mai 1666, car il obtint la permission de dédier ses feuilles hebdomadaires au Dauphin, qui n’avait pas encore cinq ans!
L’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin fit renouveler son privilége, en date du 14 avril 1666, pour établir qu’il aurait le droit de publier la _Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_; mais l’auteur ne fut pas encore nommé dans ce privilége. Ce fut seulement à partir de la quatrième semaine, qu’il signa de son nom toutes les feuilles de sa gazette en vers. Le premier numéro, daté du 27 mai 1666, n’est qu’une dédicace au Dauphin; le dernier de la publication in-4, daté du 24 décembre 1666, complète un volume de 252 pages, auquel le libraire ajouta plus tard ce titre: _La Muse de cour, dédiée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur D. S. (Paris, Al. Lesselin, 1666, in-4). Ce volume doit être d’une grande rareté, car nous ne l’avons vu cité nulle part.
De Subligny n’était pas satisfait de son libraire, avec lequel il n’avait traité que pour les feuilles volantes de l’année 1666: dès le mois d’octobre de cette année, il se mettait en mesure de confier sa publication à un nouveau libraire et de faire réimprimer, dans un autre format et avec son nom, le recueil des numéros parus et à paraître, du 27 mai au 24 décembre 1666. Dans ce privilége nouveau, qui lui fut accordé en son nom seul, à la date du 11 octobre, il est dit que: «Nostre cher et bien amé le sieur de Subligny nous a fait remonstrer qu’il a composé certaines Lettres en vers libres, adressées à nostre très-cher et très-amé fils le Dauphin, desquelles il est sollicité de faire un recueil, pour les donner ensemble au public sous le titre de la _Muse dauphine_, nous suppliant de luy accorder nos lettres sur ce nécessaires: A ces causes, désirant traiter favorablement ledit exposant, sur la relation qui nous a esté faite de son mérite et de sa capacité, et afin qu’il soit responsable des choses qu’il mettra dans lesdites Lettres en vers, nous luy avons permis, etc.» En vertu de ce privilége du roi, qui supprimait le précédent accordé à l’imprimeur-libraire Alexandre Lesselin, de Subligny transporta son droit à Claude Barbin, marchand libraire, «pour en jouir, suivant l’accord fait entre eux.»
Au moment même où Alexandre Lesselin réunissait en recueil, avec titre général, les 31 numéros publiés par lui jusqu’au 24 décembre, Claude Barbin les faisait réimprimer sous ce titre: _Muse dauphine, adressée à monseigneur le Dauphin_, par le sieur de Subligny (Paris, chez Cl. Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle, 1667, in-12, de 6 feuillets préliminaires pour le titre, la dédicace à mademoiselle de Toussi, l’avis du libraire et l’errata, et de 206 pages; plus, le privilége et deux feuillets). Dans cette seconde édition, l’auteur avait fait un petit nombre de changements à son ouvrage, en corrigeant quelques vers et en supprimant çà et là différentes nouvelles qu’on peut supposer avoir déplu, outre plusieurs passages relatifs au mode de publication par cahiers, qui étaient distribués tous les jeudis sous une couverture plus ou moins luxueuse. Un de ces passages supprimés nous apprend, par exemple, que la _Muse de la cour_, du jeudi 19 août, avait dû paraître _habillée en broderie_, c’est-à-dire couverte sans doute d’un papier doré à fleurs et à ramages. Voici des vers qu’on ne trouve que dans l’in-4, à la fin du numéro de la douzième semaine:
Vous ne me dites pas que vous venez icy, Exprès pour m’oster le soucy De m’habiller en broderie Et pour vous en railler après. Mais, mon petit Finet, je découvre vos traits, Et pour jeudy prochain je seray mieux vestuë Que vous m’ayez encore vuë.
Quant aux nouvelles qui ont été retranchées dans la réimpression in-12, elles sont peu nombreuses et peu importantes; on en jugera par celle-ci, qui terminait, avec deux autres également supprimées, le cahier du jeudi 9 septembre:
Le Roy de Portugal n’est pas plus à son aise; Sa cour le voit le plus souvent Escouter d’où viendra le vent, En attendant toujours sa Reyne portugaise. Ah! qu’il est fascheux tout à fait, Pour un Roy, de la tant attendre! Encore pour un Roy si tendre, Qui sans doute a veu son portrait!
Une suppression plus considérable et plus compréhensible, c’est celle d’un supplément au cahier du 30 septembre, intitulé: _Suite burlesque de la Muse de la Cour, du lendemain du jeudy 30 septembre 1666 de la XIXe semaine, à monseigneur le Dauphin, contenant des particularitez du grand embrasement de la ville de Londres_. Ce supplément ne formait que quatre pages, imprimées à deux colonnes et chiffrées 153-156. C’était, en quelque sorte, une imitation des _extraordinaires_ de la _Gazette_ et du _Mercure galant_. On pourrait presque supposer que de Subligny n’était pas l’auteur de cette _Suite burlesque_ et qu’il en désapprouva fort l’invasion dans sa _Muse de la cour_; de là sans doute sa brouille avec Alexandre Lesselin, qui se permettait de lui donner un collaborateur, à son insu et malgré lui: c’est, en effet, dans les premiers jours du mois d’octobre, que de Subligny sollicita un privilége du roi en son propre nom et le céda, après l’avoir obtenu, au libraire Claude Barbin.
La réimpression in-12 ne contient rien de nouveau, à l’exception de la dédicace à mademoiselle de Toussi, fille de la maréchale de la Mothe-Houdancourt, née Louise de Prie, qui était gouvernante du Dauphin et qui avait pris sous sa protection la _Muse de la cour_. Cette dédicace, signée _T. P. de Subligny_, ne nous dit rien sur l’auteur, ni sur sa gazette en vers: c’est un entassement d’éloges hyperboliques à l’adresse de madame la Gouvernante et de sa fille. Dans l’Avis au lecteur, le libraire, ou plutôt l’auteur, sous le nom de son libraire, apprend au public que la _Muse de la cour_ avait fait du chemin dans le monde, et que le roi la considérait assez, «pour lui donner une audience favorable toutes les semaines,» et que, si elle avait dû changer de nom, «tel a esté le plaisir du Roy.» Le libraire annonçait, en outre, que ce petit recueil, destiné à la ville de Paris, comme l’édition in-4º l’avait été au Louvre, pourrait être augmenté, tous les jeudis, de deux feuilles, qui seraient vendues ensemble et séparément, «tant pour la commodité de ceux qui veulent porter ces ouvrages, que pour les envoyer avec plus de facilité dans les païs estrangers.» Chaque année formerait ainsi un volume: «Je ne doute pas que ce nouveau Mercure ne soit bien reçu.» Le _Mercure galant_ n’ayant commencé à paraître qu’en 1672, il ne peut être question ici que des périodiques publiés en Hollande sous le titre de _Mercure_.
Claude Barbin ne tint pas sa promesse, ou, du moins, il renonça, dès que le volume fut mis en vente, à la continuation hebdomadaire qu’il annonçait. C’est un autre libraire, Pierre Lemonnier, imprimeur, comme l’était le premier éditeur, que de Subligny chargea de faire paraître, tous les jeudis, un cahier de la _Muse dauphine_, composé de douze pages pet. in-12, à partir du jeudi 3 février 1667. Cette publication n’alla pas au-delà de la neuvième semaine, c’est-à-dire du jeudi 7 avril, et ces neuf cahiers, comprenant seulement 120 pages, furent mis en vente avec ce titre: _La Muse dauphine_, par le sieur de Subligny (Paris, chez Pierre Lemonnier, rue des Mathurins, au Feu divin, 1667). Cette suite, bientôt interrompue, de la _Muse dauphine_, est tellement rare, qu’on pourrait supposer que l’auteur lui-même l’a fait disparaître. Il suffit de parcourir les neuf cahiers de 1667, pour s’expliquer les motifs qui ont motivé le retrait du privilége accordé à de Subligny. Ce poëte-comédien, privé de toute espèce de sens moral, ne se faisait aucun scrupule d’insérer des nouvelles scandaleuses, racontées en style égrillard, dans une publication dédiée au Dauphin. On jugera du ton peu convenable de ces nouvelles, d’après ce récit d’une aventure de carnaval, arrivée chez une demoiselle Bourgon, qui avait donné le bal dans l’île Saint-Louis.
Parmy les masques à grand train, Qui ouvrent le bal chez elle, Une très prompte damoiselle, Qui devoit épouser sans faute au lendemain (Notez que cela rend l’histoire encor plus belle), Ne put attendre si longtemps: A quartier, viste et sans chandelle, Elle rendit, dit-on, un des masques content, Et, sur quelques serments qu’on luy seroit fidèle, Fit présent d’une montre et de quelques rubans. Jusques aux rubans, bagatelle! Mais cette montre étoit, par malheur, un présent Du futur époux de la belle, Et la chance à luy même arrivoit justement. Le pauvre cavalier en avoit bien dans l’aisle! Ils s’épousèrent toutefois. Elle n’en fut pas moins haute et puissante dame, A cela près, que quelquefois Il en enrage dans son âme. Admirons cependant comme on change à Paris: On voyoit rarement enrager des marys D’avoir dépucelé leur femme!
On ne s’étonnera donc pas que la gouvernante du Dauphin ait retiré son patronnage à de Subligny, et que la _Muse dauphine_ ait cessé de paraître. Claude Barbin avait cédé toute l’édition de l’année 1666 à son confrère Thomas Jolly, qui fit réimprimer des titres à son nom. Mais les exemplaires à l’adresse de ce libraire ne contiennent ni l’Avis du libraire au lecteur, ni la dédicace à mademoiselle de Toussi. On s’explique pourquoi la maréchale de la Mothe-Houdancourt ne voulut pas que ce recueil, plein d’anecdotes assez lestes, continuât à se vendre au Palais, dans la salle des Merciers, sous les auspices d’une de ses filles.
La collection complète de la _Muse de la cour_ et de la _Muse dauphine_ n’existe probablement que dans la Bibliothèque de l’Arsenal, car les catalogues que nous avons consultés ne nous ont offert que la réimpression de la _Muse dauphine_, faite pour Barbin en 1667. Viollet-le-Duc, qui avait un exemplaire de cette réimpression, ne connaissait ni la _Muse de la cour_ de 1665, ni la continuation pour l’année 1667: «La _Muse dauphine_, dit-il dans sa _Bibliothèque poétique_, est une suite à la gazette de Loret; elle commence le jeudi 3 juin 1666 et se continue sans interruption jusqu’au 24 décembre de la même année. Subligny, comme Loret, donne, avec les nouvelles politiques, des bruits de ville, etc. Il est certes beaucoup meilleur écrivain que son prédécesseur, il a même de l’esprit; mais qu’il est loin de la naïveté et du naturel de ce bon Loret!»
M. le comte de Laborde, qui a fait des recherches si patientes sur les gazettes en vers du dix-septième siècle, n’a pas connu l’existence de la _Muse de la cour_, publiée en 1665, ni des neuf numéros de la _Muse dauphine_ publiés en 1667. M. Louis Moland, qui s’est attaché, dans son édition des _Œuvres complètes_ de Molière, à reproduire tous les témoignages contemporains relatifs aux comédies de l’auteur du _Tartufe_, et notamment ceux que les gazettes en vers pouvaient lui fournir, n’a pas eu sous les yeux la _Muse de la cour_, de 1665, car il eût recueilli, dans sa notice préliminaire sur _l’Amour médecin_, un passage intéressant, qu’on lit dans le numéro de la troisième semaine. Le voici:
On devroit défendre à Molière D’avoir désormais de l’esprit; Car, s’il ne cesse pas de plaire, S’il compose toujours de sa belle manière, De plaisir ou d’horreur tout le monde périt. Ses MÉDECINS ont fait une fort belle affaire. Un gentilhomme, qui les vit, Entra contre leur corps en si grande colère, Que, quelques jours après, estant malade au lit, Lorsqu’il les fallut voir, il n’en voulut rien faire. Son confesseur vint et luy dit: «Monsieur, vous vous perdez! Rien n’est si nécessaire.» On en fait venir trois. Le malade s’aigrit, Et croyant qu’à leur ordinaire, Au lieu de consulter, ils vont faire débit De mules, de chevaux, d’habits, de bonne chère, Comme au théâtre de Molière, Il pousse un soupir de dépit, Et ce fut le dernier qu’il fit.
M. le comte de Laborde remarque, avec raison, dans la _Muse dauphine_ de Subligny, un ton plus littéraire et une tournure plus poétique que dans les autres Muses qui l’avaient précédée; mais les gazettes en vers avaient fait leur temps, et Subligny, malgré son esprit, fut obligé de quitter la place aux gazettes en prose. Peut-être devait-il s’accuser lui-même d’avoir manqué de tact et de savoir-vivre dans ses feuilles hebdomadaires, qui s’adressaient spécialement à la famille royale et aux personnes de cour. On pardonnait à Loret ses platitudes souvent grossières, en faveur de sa naïveté; on pardonnait tout à Scarron, en raison des priviléges du genre burlesque. Les temps étaient changés, la cour devenait plus délicate et plus hautaine, sinon plus austère, et les grosses bouffonneries de Scarron lui eussent été aussi intolérables que les naïfs bavardages de Loret. Les malices de Subligny n’avaient pas chance d’être plus goûtées, et pourtant Ch. Robinet, sous le nom de _J. Laurent_ ou _Laurens_, persista jusqu’en 1678 à se faire le continuateur pâle et insipide de la _Muse historique_.
LE POLISSONNIANA DE