Au lecteur
En osant présenter au public ces poésies « Errantes et Vagabondes », nous ne pouvons nous empêcher de songer aux vers de Boileau qui sont dans toutes les mémoires :
C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur ;
Si Phœbus en naissant ne l’a point fait poète…
Antonin Savignac est, lui, un poète d’instinct, un poète selon Boileau. Il n’appartient pas à cette secte de rimeurs quand même, pour lesquels la poésie est une torture, qui dissimulent des apparences de pensées sous des semblants de style et se croient des esprits supérieurs et raffinés parce qu’ils affectent de ne sentir ni d’écrire comme tout le monde et pour tout le monde.
L’auteur dont nous voulons parler est un homme modeste, mais inspiré. On se le représente, au fond de ces montagnes des Vosges où il travaille ignoré de la critique, vivant dans un commerce secret et discret avec une Muse, tantôt délicieusement mélancolique, tantôt doucement joyeuse, qui vient lui chuchoter à l’oreille ses tristesses et ses plaisirs, parfois, disons-le, ses haines, avec un murmure de confidence. C’est animé de son souffle bienfaisant, et c’est en quelque sorte naturellement, que Savignac, ce privilégié, chante ses chants sincères. Il nous avouait qu’il « versifie » avec une grande facilité, et il ajoutait en son langage familier et expressif : « Quand une idée me trotte dans la cervelle, j’ai bientôt fait de la mettre sur le papier. » Nous le croyons volontiers. Car l’indignation et l’enthousiasme seuls le font parler. Qu’elle apprenne une insulte à la patrie ou la faute d’un homme politique, aussitôt sa Muse, compagne fidèle et sûre, soulèvera le cœur de notre poète ; elle guidera sa main courageuse, et lui fera stigmatiser le coupable dans des strophes vibrantes et vengeresses. D’autres fois, plus calme, mais toujours ému, l’auteur se contentera de sourire avec une ironie vraiment voltairienne des hypocrisies éclatantes, des hâbleries inutiles, des croyances démodées, et de même qu’il a su tout à l’heure terrasser l’ennemi à coups de massue, pour ainsi dire, de même il sait maintenant l’irriter et le percer à coups d’épingle. Alors son vers mordant a la jovialité malicieuse de l’esprit français. Enfin, aux heures d’apaisement et de rêverie, il laisse sa pensée errer sur cette charmante nature qui l’entoure ; il s’enivre à contempler le paysage, ici plein de candeur, et il en exprime la tendresse pénétrante en des symphonies inappréciables qui semblent des caresses de courtisane. Ou bien encore il s’enchante avec le bonheur du foyer ; il s’égaie d’un récit, d’une anecdote, sans dédaigner jamais ni les petites choses, ni les sentiments ordinaires. Il arrive même à son imagination, paisible néanmoins, de remonter vers le souvenir des grands poètes disparus pour leur apporter l’hommage d’un disciple et la salutation d’un confrère.
Antonin Savignac est donc un poète libéral, vrai fils de 89, doublé d’un philosophe de bon sens ; non pas de ce sens commun, épais et embarrassé dans le bourbier des idées mesquines et basses, mais de ce bon sens mâtiné d’idéal, pratique à la fois et élevé, capable en un mot de mêler l’utile à l’agréable. L’auteur parle quelque part du « Dieu des honnêtes gens » ; nous pourrions dire qu’il en est le poète.
Maintenant, on ne s’étonnera pas de trouver dans les vers qu’on va lire des infractions aux lois de la prosodie, aux nécessités du rhythme, à la tyrannie de la grammaire. Avec une sage audace, l’écrivain écarte les obstacles déraisonnables qui ont le tort d’arrêter l’élan de son imagination indépendante. Qu’importent, en effet, les délicatesses d’école ? Les entraves sont bonnes pour ceux-là seuls qui n’ont que le mérite de la difficulté vaincue. Mais quand la pensée est noble ou judicieuse, elle a le droit d’être, sinon incorrecte, du moins libre ; souvent elle en a le devoir.
Faut-il conclure sur ce nouveau venu dans la littérature, qui aura demain sans doute une renommée légitime ? Il ne fait penser ni à Théophile Gautier, ni à Baudelaire, ni même à Alfred de Vigny. Plus sobre, plus tempéré, plus restreint, il rappelle les Belmontet, les Viennet, les Alexandre Guiraud, ces humbles nourrissons des Muses qui ne hantent point les hautes cimes, mais qui élèvent les moindres sommets en les hantant.
Le Thillot (Vosges), octobre 1887.
Camille Bloch.