Le Moqueur
CHANSON
Je vais chanter une vieille chanson
D’actualités toujours pleine ;
Tout chansonnier en connaît la façon ;
Chaque siècle nous la ramène ;
N’y voyez aucun mal surtout.
Si, par hasard, l’écoutant jusqu’au bout,
Messieurs, quelque chose vous choque,
Dites-le moi, je m’en moque.
Sur notre planète il se trouve un coin
Où chacun veut être le maître ;
Qui le croirait, sans remonter bien loin,
Un jour tout un peuple crut l’être…
Quand un gas, le connaissez-vous ?
Se fit, là-bas, le médecin des fous.
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
Depuis lors, d’eux je me moque.
Que de gros bonnets, que de magistrats
Émargeant (certaine est la chose),
De financiers et de grands avocats,
Tous fort habile et pour cause ;
De favoris, de sénateurs,
Paons revêtus des plumes des flatteurs.
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
Moi, de tout ça je me moque.
Je les entends encor ces candidats
Nous faire de belles promesses,
Et puis, hélas, que nous font-il là-bas ?…
Pardienne !… de belles prouesses…
C’est à qui nous embourbera,
Nous bernera, puis nous imposera.
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
De ces farceurs je me moque.
Jeunes garçons qui courez, pleins d’espoir,
Et quand l’engoulevent agile
Cherche sa proie et règne sur le soir,
Dans les bras d’une jeune fille,
Vous tremblez… Vous avez vingt ans…
Ah ! de l’amour qu’il est le printemps !
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
D’aimer, hélas ! je me moque.
J’aime le vin, nos ancêtres l’aimaient
— Mais non l’Aï, aux doux arômes. —
Vin que Bacchus et que Noé buvaient :
Le vin, le vin qui fait des hommes.
J’en veux qui soit de pur raisin,
Qu’il ait la couleur du sang de Baudin.
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
De vos vins blancs je me moque.
Je les connais ces mitrés et ces noirs,
Ces successeurs des bons apôtres,
Grugeant nos sous à l’aide d’éteignoirs,
De grimaces, de patenôtres ;
Le long des jours nous sermonnant…
Le travailleur nourrit le fainéant…
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
Des Escobar je me moque.
Étant enfants, mamans sur leurs genoux,
Nous prenant, quand nous étions sages,
Faisaient sauter, à nos regards jaloux,
Pantins. Ministres, rois ou pages.
Depuis combien ont fait le saut ?…
Plus on est grand, plus on tombe de haut.
Messieurs, tant pis, si ça vous choque,
Des chutes je me moque.
Toute chanson doit avoir une fin,
Ici la mienne se termine.
C’est le bon sel qui, fût-il gros ou fin,
Dit-on, fait la bonne cuisine :
Dans le mets qu’on vous sert céans,
Si le sel manque, adieu les condiments !
Messieurs, tant pis, si ça vous choque.
Manger salé, je m’en moque.
Janvier 1870.