‹ Errantes et VagabondesChapitre 42 sur 46 · Vous me faites rire

Vous me faites rire

Pallier les méfaits et les vices des hommes,
C’est l’usage adopté dans le siècle où nous sommes.
Pour peu qu’en cette voie orbite le progrès,
Ceux-là, seuls, seront bons qui sont mauvais sujets ;
Puis on verra Rodin de Séguier à la place,
Et monsieur Monthyon céder à Lovelace.
Depuis assez longtemps l’âne a porté le bât.
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Hommes légers, ne vous déplaise.
À mes yeux chat restera chat.
Le dévôt qui le jour ne quitte point l’église
Et soupire le soir à la porte de Lise ;
Le marchand qui vous vend tout au plus juste prix
En se disant, tout bas : Bon, encore un de pris.
Plaideur qui ne se rend qu’après preuves écrites,
Vous dites de ces gens : « Ce sont des hypocrites,

Des malins, des roués… » Assez, je vous comprends.
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Tous ces fourbes, ne vous déplaise,
À mes yeux sont des mécréants.
Que j’en vois de ces gens, tout comme un bon apôtre,
Répandre d’une main pour recevoir de l’autre !
Qui, pour plaire au pouvoir, sans honte, osent encor
Allier la conscience avec titres et or !
Vous les dites ces gens enfants de la fortune,
Pour peu qu’ils soient de cour, d’épée ou de tribune
Que leurs toges balaient la salle aux pas-perdus.
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Tous ces gens-là, ne vous déplaise,
À mes yeux sont des gens vendus.
Il est un lieu sacré mais qui devient l’infâme,
Où l’âme entre candide et d’où, triste, sort l’âme !
C’est quand à la pudeur un apôtre éhonté
Livre un combat mortel, un nom de sainteté :
Enseignant à l’enfant ce que cache une mère !
« Là, l’homme est remplacé par Dieu, notre bon père »,
Dites-vous, — « et Dieu seul nous donne le pardon… »
Vous, chrétiens, qui trouvez ce raisonnement bon,
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Ce Dieu d’un jour, ne vous déplaise,
À mes yeux n’est qu’un vrai démon.
Cette enfant qu’une révolution secrète
Que suggère en son cœur une voix indiscrète,
— Dans son œuvre l’aidant un génie infernal —
Pousse aux bras d’un infâme, en la livrant au mal.
Pauvre fleur ! des humains honnie, abandonnée !
Vous nommez séducteur celui qui l’a fanée…
Séducteur ? Ô ! c’est trop, pour pareil attentat…
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Ce séducteur, ne vous déplaise,
À mes yeux est un scélérat.
Quand des fronts couronnés par droit de la naissance
Ou par droit du plus fort, qui doivent leur puissance
Aux caprices du Temps et non aux nations,
Envoient, gaiement, s’entretuer leurs bataillons ;
Le plus souvent pour récolter quoi ? De la gloire !…
Et ceux que, par hasard, couronne la Victoire
Vous les dites héros, favoris des destins…
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Tous ces héros, ne vous déplaise,
À mes yeux sont des assassins.
J’en connais des ventrus, recélant les ressources,
Produit de la sueur du travail, dont les bourses

Se gonflent, alors que leurs badauds ruinés
Ont, pour tout dividende, un large pied de nez…
Tous ces faiseurs, industriels de cette école
Que Macaire fonda, dont ils tiennent le rôle,
Sont pour vous, financiers, adroits agioteurs…
Ah ! vous me faites rire d’aise,
Ces Mercadets, ne vous déplaise,
À mes yeux sont de francs voleurs.

1869.

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