Première partie
A travers les rues, un vieillard se glisse le long des maisons comme une ombre. La courbe que décrit sa haute taille le fait ressembler à un fragment d’arceau debout au milieu des ruines. De grosses boucles grises roulent sur son cou ; les rides sillonnent son front d’arabesques profondes ; son visage pâle est plein de trous et d’angles ; des brouillards comblent l’orbite de ses yeux ; la saillie de son grand nez ombrage des lèvres où règne perpétuellement le sourire de l’hébêtement. La tête pendante, les membres alourdis, rêvant on ne sait à quoi, il ne marche pas, il se traîne. Sous des vêtements misérables, de couleurs disparates, à peine assez amples pour sa maigreur, il dissimule tant bien que mal les outils qui le font vivre : un violon et un archet. Ombre d’une ombre, une femme le suit à distance. L’infortune à ce degré est rarement solitaire. Comme lui penchée, comme lui d’une mélancolie funèbre, comme lui pauvrement vêtue, elle le surveille d’un œil où brûlent la compassion et la tendresse. Vainement on voudrait se soustraire à l’ennui d’étonner. Quelle apparence y a-t-il en effet que ce pauvre homme, courbé sous le poids d’une misère sans nom, réduit à vaguer sans relâche de quartier en quartier, de carrefour en carrefour, ait été jadis, au Conservatoire impérial de musique, l’un des brillants élèves de Rodolphe Kreutzer ?
Quelques détails sur son origine et ses débuts dans la vie sont essentiels à l’intelligence de l’épisode où sa raison est restée ensevelie sous les mécomptes. Antoine Ferret, son père, végétait en province. C’était un habile luthier dont l’engouement pour l’art musical, ou mieux, pour les artistes, tenait du fanatisme. Un fait en donne la mesure. Dans une maison où l’espace suffisait à peine à contenir ses instruments, ses outils, son enfant et sa femme, il s’imposait la gêne d’une pièce élégante qui vaquait rarement. La surprise serait grande au nom de tous les musiciens célèbres qui tour à tour l’occupèrent. Il ne s’agit que de caractériser un brave homme en qui l’enthousiasme et la vanité étouffaient toute préoccupation d’intérêt matériel. Aucune prévision, quelque menaçante qu’elle fût, ne l’eût guéri de son désintéressement. Avant de renoncer à l’honneur de recevoir des artistes dans sa maison, au plaisir de les voir à sa table, de causer avec eux, de les entendre, de procurer par-ci par-là. une leçon à son fils, il se fût aveuglément ruiné vingt fois.
L’ostentation n’était que le moindre de ses défauts. Passionné, violent, vindicatif, d’une humeur intraitable, incapable d’endurer la contradiction, hormis quand il avait affaire à des artistes, et, par-dessus tout, d’une intempérance de langue sans frein possible, il ne cessait, par ses manières brusques, son ton tranchant, sa causticité, d’accumuler les inimitiés sur sa tête. L’heure triomphante de sa journée sonnait le soir, alors que, se tenant au fond de sa boutique obscure, il avait pour auditoire, sans compter sa femme et son enfant, deux ou trois personnes qui l’écoutaient bouche béante. Non content de disserter à tort et à travers sur la musique, de conter sur les célébrités de sa connaissance des anecdotes qu’il arrangeait à sa façon et revêtait de couleurs fabuleuses, il passait ses clients en revue, criblait les uns de sarcasmes, s’exprimait sur le compte des autres de la manière la plus blessante, et cela sans aucune réserve, sans même paraître jamais se soucier du préjudice que pouvait lui causer son indiscrétion. On eût juré que sa clientèle dépendait de lui et non pas lui de sa clientèle. A aucun prix il n’eût consenti à réparer l’instrument d’un homme qui le contrecarrait dans ses opinions, tandis qu’il s’empressait de le faire pour un ménétrier flatteur dont il ne recevait jamais un centime. Enfin, chose incroyable ! il lui était arrivé, dans un moment de détresse, de rompre un marché avantageux. sous le prétexte singulier que l’acheteur n’était pas au niveau de la marchandise.
Les choses dont il ne songeait pas à tirer vanité étaient justement celles où résidaient ses vrais mérites. Excepté de son fils qui en avait été le témoin, l’aventure suivante était absolument ignorée. Le bon homme, une après-midi, se promenait dans son magasin. Un jeune étranger y entra tout à coup. On devinait, à la poussière de ses vêtements, qu’il descendait de voiture. Ses yeux étaient hagards, ses traits bouleversés. Il tenait un étui de violon dans ses mains. Au fond de cet étui, dont le dos avait été fracassé, gisait un instrument qui n’était guère dans un meilleur état. Sous les cordes que ne soutenait plus le chevalet, entre la queue et la touche, apparaissait l’une des extrémités de l’âme qui avait traversé la table de part en part et y avait occasionné une plaie d’une irrégularité déchirante. Ce spectacle attristait d’autant plus que la forme du violon était d’une suavité adorable et sa couleur d’un éclat éblouissant. A n’en pouvoir douter, c’était un instrument de prix. En même temps que le luthier examinait curieusement la blessure, l’étranger lui contait l’accident d’une voix pleine de larmes. Par mesure de sûreté, il avait fait mettre son instrument au sommet des bagages, de manière à ce que rien de lourd ne pesât sur l’étui. Un malheureux hasard voulut que la voiture eût été trop chargée. Au moment où elle s’engouffrait au galop sous la porte cintrée du bureau des messageries, la clef de voûte avait pesé brutalement sur le violon et l’avait littéralement écrasé. Le jeune homme ajouta qu’il était Espagnol, qu’il allait chercher fortune à Paris, qu’il n’avait d’autres ressources que celles qu’il attendait de son instrument, et qu’il était perdu si, comme il le prévoyait, le malheur arrivé à son pauvre violon était irréparable.
Ferret avait eu le temps de mesurer l’étendue du dégât. Relevant la tête et fixant ses yeux glauques sur le jeune artiste, il lui dit de prendre courage, que le mal n’était pas sans remède, et qu’il ne demandait que quatre ou cinq jours pour le prouver.
L’Espagnol, dans son doute et son impatience, trouva aux jours qui suivirent la longueur des siècles. Bien avant l’heure convenue, il se précipita comme un fou, hors d’haleine, dans la maison du luthier. « Eh bien ? » demanda-t-il d’une voix éteinte. La réponse de Ferret fut d’ouvrir une boite et de laisser voir un instrument intact. Le jeune homme s’en saisit. Quelques instants il fut muet de stupeur. « Vous vous amusez de moi ! s’écria-t-il soudainement. Ce violon n’est pas le mien ! — En êtes-vous sûr ? demanda le luthier avec ironie. — Non, non, ce n’est pas mon violon ! » répéta l’étranger de plus en plus perplexe.
Antoine, effectivement, avait fait une sorte de miracle. Il ne s’était pas borné à rejoindre les lèvres de la plaie, il avait encore recueilli les nombreux éclats du bois, la plupart aussi ténus que des aiguilles, et les avait brin à brin collés minutieusement en place ; et ce travail de mosaïque, qui exigeait non moins de patience que d’art, avait si parfaitement réussi, qu’il n’était pas possible, même à un œil prévenu, de reconnaître l’endroit où la table avait été fracturée.
La joie de l’étranger fut sans bornes. « Où je croyais ne trouver tout au plus qu’un habile ouvrier, dit-il avec émotion, je rencontre un grand artiste. » Il tira cinq louis de sa bourse. « Croyez à la honte que j’éprouve, ajouta-t-il, de ne pouvoir vous offrir que cette misère. Sans parler de mon admiration, je vous donnerais mille francs de grand cœur, car vous me sauvez la vie. — Gardez votre argent, repartit tranquillement le luthier : vous en avez besoin pour le voyage. » L’Espagnol ouvrait de grands yeux et semblait chercher le sens de ce refus. « Si vous tenez absolument à me faire plaisir, reprit Ferret, restez ici une huitaine de jours. Vous logerez chez moi et vous mangerez à ma table. Je ne vous demanderai que de donner quelques conseils à mon fils…. » Ce trait l’éclaire jusque dans ses plus intimes profondeurs.
Mais combien peu l’unique rejeton de cet homme singulier ressemblait à son père ! En l’assimilant à la branche malade d’un arbre vigoureux, l’image n’eût été malheureusement que trop fondée. Un cerveau troublé par la fièvre pouvait seul se faire illusion. L’enfant vient au monde avec le germe des fleurs et des fruits qu’il portera un jour ; à de rares exceptions près, il annonce dès le principe à quelle classe d’hommes il appartiendra plus tard. La volonté, l’énergie, la passion ne s’acquièrent pas : elles se cachent dans les jeunes poitrines comme le feu dans les entrailles d’une montagne, et se trahissent toujours par de la fumée et des éclairs. Le jeune Ferret, à le bien observer, n’était, pour ainsi dire., qu’un volcan éteint. Sa faiblesse, sa nonchalance, son inertie étaient telles, que, dès le collège, où il avait langui quelque trois ou quatre ans, ses camarades lui avaient unanimement infligé le triste et caractéristique sobriquet de Ferret-la-guenille. Cette passiveté était déplorable ; on n’en pouvait tirer que le plus triste horoscope. Le père n’y vit précisément qu’un sujet de se féliciter. Esclave lui-même de ses instincts despotiques, il en usa avec son fils comme le sculpteur fait avec la maquette de cire prête à toutes les formes et à toutes les empreintes : il le pétrit, le modela à son image, lui inocula ses idées, ses préjugés, voire ses aspirations ambitieuses, sinon son tempérament et ses passions. L’enfant, avec sa nature molle et spongieuse, bercé au bruit de légendes absurdes, frappé incessamment du spectacle d’un désintéressement voisin du désordre, s’imprégna des idées les plus fausses sur la vie, des opinions les plus erronées sur les arts, d’un enthousiasme inconsidéré pour les artistes, toutes choses qui prirent racine en lui et y prospérèrent, on peut dire, comme du chiendent dans une terre grasse. Il était même parvenu, sous l’empire de la menace et par peur d’être battu, à se parer d’une vivacité factice que son père prenait pour de l’activité.
A peine avait-il su bulbutier les sept notes de la gamme qu’on s’était hâté de lui mettre un violon entre les mains. Si sa nature maigre et élancée, ses longs bras, ses doigts effilés, souples, agiles, le favorisaient dans le travail de cet instrument, il avait un cerveau faible et paresseux, une lenteur de conception qui le rendaient impropre à des études suivies et profondes. Il eut en outre le malheur irréparable d’être dix ans la dupe d’un vieux professeur de solfège qui, voué à l’ignorance et à la routine, ne lui enseigna absolument rien. Aussi quand déjà, à force d’agiter les doigts et l’archet, il exécutait tant bien que mal de difficiles concertos, restait-il toujours incapable de déchiffrer en mesure les passages des sonates les plus insignifiantes. Faute de savoir, le père ne s’alarmait pas. Loin de saisir ce qu’il y avait d’anormal dans ce développement, il y assistait les bras croisés, sans l’apparence d’une inquiétude. Le bon homme, qui vivait dans la fièvre, s’imaginait penser, parce qu’il rêvait sans cesse. Hormis la résolution de soustraire son fils à la condition de musicien d’orchestre, il n’avait sur le reste que des idées confuses : il mettait, par exemple, sur une même ligne, l’exécutant et le compositeur, confondait le virtuose avec l’interprète de génie, et se persuadait, au total, dans son ambition vague, mal définie, qu’il n’avait qu’à vouloir, qu’à se ruiner, pour que son fils devint un Mozart.
Insensiblement, le jour arrivait où le débile jeune homme était dirigé sur Paris et interné au Conservatoire. Objet tout d’abord d’une bienveillance unanime, en même temps qu’il émerveillait les professeurs par une étonnante facilité, il les contristait par sa détestable éducation, et recevait de toutes les bouches le conseil de fréquenter les classes élémentaires. Il s’y glissait en effet par obéissance, mais pour s’en échapper presque sur-le-champ, par honte de se voir confondu avec des enfants qui le caillaient de sa haute taille et de ses bévues. La dextérité de ses doigts y gagna ; ses progrès sur l’instrument n’en furent que plus rapides. Après six années environ d’un travail opiniâtre, admis à concourir, il remportait le second prix d’emblée. L’épreuve de l’année suivante fut pour lui un véritable triomphe. Et, cependant, le premier prix qu’on lui décernait en cette occasion, malgré son incapacité notoire comme musicien, lui causait à peine un quart d’heure d’ivresse. Il ne faut rien moins pour le comprendre, que ce passage d’une lettre de son père : « Je ne parle de ton prix que pour mémoire…. Ce qui comblerait l’ambition de tout autre ne doit être pour mon fils qu’un prélude, qu’un début d’heureux présage. » En dépit du changement de milieu et de l’éloignement, il n’avait pas discontinué de vivre sous l’influence exclusive des rêveries paternelles. Mieux que cela, à mesure qu’il avait grandi, ses premières impressions, à l’instar des caractères qu’on incise sur l’écorce des arbres, s’étaient proportionnellement développées et fortifiées en son âme. L’âge ne l’avait modifié que sous le rapport du volume. C’était au fond toujours la même créature, ne possédant rien en propre, véritable machine à conserver les improvisations, les paradoxes, les divagations de quiconque lui imposait, et paraissant n’être que pour donner cent fois raison aux adversaires des idées innées. D’où l’on pouvait rigoureusement conclure que le rêve qui arrivait graduellement à le posséder, que l’orgueil auquel sa pauvre âme s’efforçait de donner asile, que la fièvre dont il était toujours plus malade, que cette conviction qui finissait par l’envahir qu’il y avait en lui l’étoffe d’une individualité puissante, n’étaient en définitive que le rêve, l’orgueil, la maladie, la conviction du vieux luthier. Comment, après cela, eût-il été ému d’un succès que son père prétendait qu’il n’envisageât que comme un simple succès de collège ?
Que d’ailleurs il obéit à sa propre inspiration ou à une impulsion étrangère, il n’importe. Ce qui frappera avant tout c’est ce qu’une idée fixe, qu’elle soit innée ou d’emprunt, peut allumer, même chez un être débile, de fièvre, de ténacité, d’énergie, de violence. A ce titre, Ferret devient une figure exemplaire. L’idée seule de parvenir à quelque chose dont il n’avait encore dans l’esprit que l’ébauche informe triomphait incessamment de sa faiblesse, de sa nonchalance, lui communiquait la force de s’assujettir du matin au soir, sans manquer un seul jour, à la besogne la plus terrible. Dans un art quelconque, la supériorité ne s’achète qu’au prix d’une persévérance héroïque. On est frappé de stupéfaction à l’étendue des travaux auxquels doit se livrer l’homme qui aspire simplement à jouer du violon un peu mieux que le commun des violonistes. Dès qu’il poursuit une justesse irréprochable, qu’il prétend à des sons qui aient le volume, la rondeur, la souplesse, la puissance d’une voix humaine, qu’il jalouse dans l’exécution ce degré d’art qui fait croire à un don naturel et non plus au résultat d’un long et fatigant travail, la vie manque à son ambition. La perfection est une sirène qui ne compte plus ses dupes et ses victimes. On rame vers elle avec passion, avec fureur, on s’en approche, et, juste au moment où l’on se flatte de la saisir, elle plonge et reparaît à l’horizon lointain. Ses exigences notamment vis-à-vis de l’instrumentiste n’ont pas de mesure connue. La durée des exercices qu’elle lui impose est sans terme, et la monotonie de ces exercices troublerait l’esprit le plus solide. C’est-à-dire qu’on comprend malaisément comment un homme doué de quelque intelligence se résigne à tourner cette meule qu’on appelle le travail d’un instrument. A cette tâche pénible et rebutante, comparable encore au châtiment de Sisyphe, se vouait corps et âme le fils du luthier. Durant près de quinze années, muré dans l’isolement, privé de toutes joies, il devait ainsi, à la poursuite d’un but en réalité misérable, dépenser autant de patience, d’opiniâtreté, d’adresse, de courage, qu’il en faudrait pour assurer la position de dix personnes dans toute autre carrière. Les doutes, les déboires, les douleurs, les dégoûts, loin de le faire broncher ni reculer, ne seraient longtemps que des aiguillons qui décupleraient son ardeur et hâteraient sa course.
La profusion et le manque d’ordre avaient graduellement jeté son père dans la gêne. Ce n’était qu’au prix de son existence que le vieillard désormais pouvait soutenir son fils. En s’imposant des privations de plus en plus dures, il ne parvenait même qu’à lui servir une pension tout à fait insuffisante. Outre que le pauvre diable logeait sous les toits et se nourrissait mal, il était toujours vêtu comme un pauvre. Que n’était-il du moins impatient de ce mal-être ! Il n’en souffrait point trop, il s’y habituait, il devait même finir par s’y complaire. Cette insouciance native, développée par l’éducation, prenait les proportions d’une maladie chronique, incurable. On reconnaissait déjà en lui un de ces hommes distraits, préoccupés, qui, incapables de prendre soin d’eux-mêmes, ont besoin toute leur vie d’être gouvernés comme des enfants. Ce n’était point assez. Il semblait que le père eût résolu de remédier au mal par l’excès. Entêté d’une incurie effroyable, l’œil fixé sur les mirages de l’avenir, il répondait à son fils, chez lequel il croyait remarquer des symptômes de lassitude : « Ma prédisposition à la défiance m’abuse sans doute en cette occasion. Je ne puis supposer que tu connaisses jamais le découragement. Rappelle sans cesse à ton souvenir ce que je t’ai répété tant de fois, qu’il ne faut pas trop tôt gagner sa vie et consentir à faire de l’art un métier. L’avenir est sans nuages pour celui qui travaille : acquérir du talent, c’est amasser des richesses sûres. Serais-tu déjà las de souffrir ! Tu ne serais donc pas mon fils ! De l’existence, je t’abandonne les roses, je garde les épines pour moi. Les misères qui m’accablent ne te sont connues qu’en partie. Ta mère est malade, les affaires ne vont pas, le chiffre de nos dettes monte chaque jour, notre maison craque de toutes parts et menace ruine. Après ? J’en serais réduit à l’aumône que je ne reculerais pas d’une semelle. Mon corps sera la pâture des vers avant que je te permette de devenir un racleur d’orchestre. Grave ceci dans ta mémoire et enfonce le burin jusqu’à ce qu’il te traverse : j’ai à me venger de mille outrages ; tu te feras un nom, ou je mourrai dans la honte et le désespoir. » A un mot de son père, Ferret se fût précipité dans un gouffre. Des lettres de ce genre lui déchiraient donc gratuitement le cœur, puisque aussi bien la tâche, au-dessus de ses forces, qu’il avait acceptée le possédait déjà aussi étroitement qu’une vocation.
Par le fait d’un de ces hasards qui font croire à la prédestination, une jeune femme était venue se loger dans une mansarde voisine de la sienne. Sans parents, sans liaisons d’aucune sorte, toujours seule, elle ne vivait qu’à la condition de travailler tout le jour et une partie des nuits. A analyser froidement ses traits, elle n’avait point de beauté, et pourtant la candeur, la tendresse, la chasteté qui éclairaient son visage la rendaient aussi agréable à voir que si elle eût été belle. De moyenne taille, bien constituée, d’une santé solide, elle portait sur le front, dans les yeux, sur les lèvres, dans sa démarche, dans ses attitudes, la sérénité douce, affectueuse, de ces mères dont rien ne peut lasser ni la patience ni la sollicitude. En même temps que le besoin de se dévouer, de souffrir en autrui, l’entraînait impérieusement vers les êtres faibles, il émanait d’elle de vraies effluences d’une vertu attractive irrésistible. Il n’y eut entre elle et Ferret, moins âgé qu’elle de plusieurs années, ni conventions, ni serments. A peine même échangèrent-ils quelques paroles. Leur liaison, fondée sur une identité de nature tout mystère pour eux-mêmes, se forma aussi simplement que celle des gouttes d’eau sur une même pente. Dans leur candeur angélique, une intime fraternité suffisait à leur contentement. Tandis que Ferret, la tête perdue dans les nuages, s’acharnait au travail, sa compagne, chez laquelle l’intuition suppléait l’intelligence, qui d’ailleurs ne savait qu’aimer et agir, veillait sur lui comme sur un enfant, et l’enveloppait en quelque sorte d’ordre, d’une paix ineffable, d’une atmosphère embaumée où il respirait comme dans le paradis. Ce régime doux, bienfaisant, imprimait aux semaines, aux mois, le vol rapide des jours. Ferret ne se sentait pas de bonheur ; cette paisible vie de ménage était sa réelle vocation ; elle avait pour lui des charmes de plus en plus puissants et l’enlaçait peu à peu de liens invisibles qui se glissaient jusqu’au fond de son cœur et s’y enracinaient. Il tressaillit tout à coup et sembla sortir d’un rêve. Après quelques jours de méditations fébriles, des remords envahirent son âme et le privèrent de tout repos. Songeant à son père qui, littéralement, couchait sur des charbons ardents, à sa mère épuisée par le travail et les privations, il se reprocha à l’égal d’un crime la joie d’être aimé, et, dans son impuissance à triompher de ses scrupules, se résolut à rompre une association dont la douceur révoltait sa conscience. Il n’est pas possible de dire combien la lutte fut douloureuse. Il s’agissait de briser une à une toutes les cordes sensibles qui vibraient eu lui et de retomber dans un isolement que de ravissants et impérissables souvenirs lui rendraient désormais horrible. Quoi qu’il en soit, il consomma le sacrifice. Sans mot dire, sans consulter sa compagne, qui devina tout et fit semblant de ne rien voir, il loua une autre mansarde, y emménagea à la dérobée, et, le cœur gros de chagrins, des larmes plein les yeux, des sanglots dans la gorge, quitta brutalement une amie qui était véritablement la moelle de ses os, le sang de ses veines, la lumière de ses yeux, l’âme de son âme.
Sous des formules diverses, on a jusqu’à satiété comparé la vie à une coupe d’amertume mêlée d’un peu de miel. L’image, convenable à la vie du grand nombre, eût bien mal figuré l’existence de Ferret. On pouvait dire que ses lèvres ne trempaient dans la coupe que pour trouver un breuvage de plus en plus amer. Ainsi, encore aux prises avec la noire tristesse que lui causait le sacrifice qu’il venait d’accomplir, il était frappé au cœur par une nouvelle terrible, accablante. Trop occupé de ses propres impressions pour se soucier de la sensibilité d’autrui, son père lui adressait sans ménagement ce cri de désespoir : « Mon fils, votre mère se meurt ! Elle demande, dans son délire, la suprême consolation de vous voir et de vous embrasser. Cela est affreux, mon fils ; maudissez avec moi l’implacable fortune, mais il ne vous est pas permis de répondre à ce vœu de mourante. Un voyage ne vous détournerait pas seulement de votre travail, il absorberait encore une partie des faibles ressources que je vous envoie pour vivre. Gardez-vous donc bien d’une faiblesse ! Votre mère subit la loi commune. Bornez-vous à lui marquer dans une lettre des sentiments qui atténueront les horreurs de son agonie. En attendant, mon cher fils, soyez de bronze devant la douleur, tenez ferme ; que rien ne vous arrête, travaillez ! Mes ennemis se réjouissent ; leur nombre ne cesse de grossir. Je serais incapable de lutter plus longtemps si je n’étais soutenu par l’espérance que j’ai en vous. » Ce malheur était prévu. Ferret néanmoins faillit en perdre la raison. Il n’était soumis à son père en quelque sorte que matériellement ; par contre, sa mère, dont il ne se rappelait jamais sans émotion les soins, l’inaltérable tendresse, le dévouement sublime, avait tout son amour. Cette mère, c’était lui-même. Sans elle, la vie n’avait plus aucun charme. Il pleura à en perdre les yeux ; la violence du chagrin serra, broya son cœur. « Ma mère, s’écria-t-il dans un accès d’égarement, je ne vous reverrai plus ! je ne vous reverrai plus, et vous ne saurez jamais combien j’ai souffert de votre long martyre, combien je vous ai aimée, combien je vous aime ! Mais je ne travaillais que pour vous ; mon unique ambition était de vous donner au moins quelques jours de joie…. O ma mère ! avec mon rêve, vous emportez mes forces et mon courage ! » La plaie était de celles qui ne guérissent jamais. Une tristesse énervante pénétra son âme et en accrut insensiblement la langueur et le désordre. L’influence paternelle sur lui, influence que rien n’était capable d’affaiblir, put seule entraver ce dépérissement. Au souvenir du vieillard, il revint bientôt à lui-même et redoubla d’opiniâtreté ; son énergie tourna à la rage. Il ne trouvait plus que les jours eussent assez d’heures ; il pâlissait encore une partie des nuits sur les quelques livres de composition qu’il avait entre les mains. Dans son acharnement fébrile, hagard pour ainsi dire, il rappelait l’homme qui, le soir, marche à travers un bois et se presse sous l’empire de visions effrayantes. S’il s’arrêtait parfois, c’était pour prier et pleurer. Saisi d’inexprimables angoisses au sentiment de ses forces chancelantes et du temps qui fuyait, il s’écriait, dans un oubli complet de soi-même : « O mon Dieu ! que du moins je vive assez pour sa gloire et sa consolation ! »
Au milieu de ces jours assombris par le deuil, la détresse pressait le vieillard avec une impitoyable ardeur. On connaît l’affinité des semblables : le désastre appelle le désastre, comme, dans un autre ordre de faits, la flèche aimantée attire la foudre. Finalement, il n’était pas revenu de la stupeur où l’avait plongée la mort de sa femme, qu’il se voyait contraint, par le mauvais état de ses affaires, de recourir à la clémence de ses créanciers. La lettre où il annonçait cette dernière catastrophe à son fils était pleine d’imprécations contre ce qu’il appelait le destin. Sans parler de son malheureux penchant à ne voir partout que des ennemis, il était à ranger au nombre de ces hommes qui ne veulent pas que les causes produisent des effets. Il arrive que nous accumulons sciemment ou à notre insu une série de fautes d’où résultent des misères qui nous accablent, et que nous passons le reste de nos jours à maudire le ciel ou la fortune. En définitive, la plupart du temps, ne serait-on pas tenté de croire que la destinée et la fatalité ne sont que des mots créés à plaisir, soit pour caresser notre orgueil, soit pour rendre notre vanité invulnérable ! Le père Ferret avait du moins ceci de touchant, que toutes les vicissitudes imaginables ne parvenaient pas à ébranler sa vertu. « Après tout, s’écriait-il, ma ruine n’entraîne pas mon déshonneur. Une conscience pure me reste au fond de l’abîme, et mes ennemis eux-mêmes, quoi qu’ils disent et fassent, ne peuvent empêcher qu’on ne me rende justice, qu’on ne me proclame unanimement un parfait honnête homme. Tu n’as donc pas à rougir. Mon abaissement, loin de t’abattre, doit centupler ta vigueur. A ta place, j’en serais électrisé, j’en aurais du génie ! Que mon malheur te serve de marchepied, je ne demande rien de plus. Que m’importe la vie ! Un nom, aie un nom ! Qu’un jour, une heure, je voie la joie de mes ennemis se changer en supplice, et tous mes chagrins seront effacés, et je mourrai dans l’ivresse. Mais, grand Dieu ! hâte-toi, ne perds pas une seconde ! Le travail et les inquiétudes ont usé mon corps, les forces m’abandonnent, ma vieillesse ne tient plus qu’à un fil, et ce fil, tu l’as dans ta main. »
On conçoit mal aisément comment Ferret, si faible d’esprit, d’une nature si tendre, ne succombait pas sous l’effort de secousses qui eussent brisé l’âme de l’homme le plus robuste. A vrai dire, l’âpre vieillard, malgré la distance, toujours debout à ses côtés, le soutenait, l’encourageait, lui communiquait une sorte de fièvre, le galvanisait. Un rêve, le seul auquel il pût attacher quelque prix, vu les gens et les circonstances au milieu desquels il avait été élevé, activait encore le feu de paille que l’ambition paternelle alimentait dans sa poitrine. Il avait graduellement combiné et arrêté l’individualité qu’il voulait être. Son but devait inévitablement former une équation parfaite avec la somme d’intelligence, de sentiment, de connaissances qu’il possédait. Être virtuose, grossir la phalange de ces brillants solistes qui, à l’instar des comètes, jettent un éclat surprenant et s’évanouissent sans laisser de trace, voilà, en réalité, quelle était son ambition. A défaut de hautes facultés musicales, une imagination bizarre, déréglée, avait germé en lui et s’y était développée en raison de l’affaiblissement de son cerveau. Tandis que tout le long du jour il promenait lentement l’archet sur les cordes, battait des trilles, ou s’exerçait aux plus présomptueuses difficultés, dans son esprit, par instant aussi troublé que l’œil qui, des heures entières, suivrait le mouvement d’une aiguille sur un cadran, bruissaient tout à coup d’extravagantes fantaisies qu’il tenait pour autant de créations merveilleuses. Non content de les entendre, il les exécutait en pensée sur un théâtre, au milieu d’une salle étincelante de lumières où une foule avide se pressait à faire craquer les murailles. En présence de cet auditoire dont les femmes étaient l’âme, il jouissait, par anticipation, du plus éclatant triomphe. A son aisance, on eût dit qu’il tint son habileté de la nature elle-même. Sa justesse, sa vigueur, son agilité, ses conceptions étaient incomparables. Il voulait plus encore. La mise en scène et la pantomime étaient au nombre de ses préoccupations. Son extérieur devait être l’une des parties essentielles de sa personnalité. Il était grand et maigre, avait des épaules larges, un visage à grands traits, fortement accentués ; de longs cheveux blonds flottaient sur son cou ; le travail, les privations, les inquiétudes, la douleur, en creusant son visage pâle, y avaient imprimé un caractère étrange et mystérieux. Il se voyait tel qu’il souhaitait apparaître. Le public frissonnait au seul aspect de ce personnage singulier. On se demandait avec, terreur d’où il sortait. Son exécution n’en était que plus extraordinaire et plus saisissante. On criait au sortilège, au miracle. De mémoire d’homme, pareil prodige n’avait pas encore été vu. Ce n’était plus un être ordinaire, composé de chair et d’os, mis en mouvement par des ressorts humains ; c’était une sorte de phénomène curieux et émouvant, un monstre échappé du monde des visions pour frapper, éblouir, séduire, magnétiser, fanatiser les hommes. L’admiration grandissante qu’il provoquait devenait du délire ; le vacarme des applaudissements emplissait ses oreilles ; il était vingt fois rappelé et salué avec transport ; il s’entendait proclamer le plus grand des artistes ; il s’évanouissait sous une averse de fleurs. Pour comble d’enivrement, les journaux, dans des articles enthousiastes, étaient unanimes à exalter son génie et portaient sa gloire jusqu’au bout du monde. D’ailleurs, son existence mystérieuse prêtait à des fables absurdes qui achevaient d’en faire prématurément un personnage légendaire.
Son nom était sur toutes les lèvres, son image à tous les murs ; chacun de ses jours comptait un nouveau triomphe. A partir de ce moment, la fortune n’avait plus que des caresses pour lui. Une pluie d’or encombrait sa mansarde, et cette mansarde se transformait en un magnifique hôtel où se succédaient une série de scènes touchantes autant que romanesques. Il ne se contentait pas d’arracher son père au besoin et d’assurer son indépendance, il désintéressait intégralement tous les créanciers du vieillard. Le tribunal prononçait sa réhabilitation, et les juges, en cette occurrence, accordaient au fils des éloges qui rejaillissaient sur le père et en faisaient resplendir la probité. Ferret en pleurait à chaudes larmes. Puis, à l’endroit où reposait sa mère, objet éternel de son amour et de ses regrets, s’élevait un somptueux tombeau. Puis les aumônes coulaient de ses mains comme l’eau d’une source intarissable ; il secourait toutes les infortunes et faisait dire de lui qu’il n’était pas seulement un grand artiste, mais encore un homme d’un grand cœur. Qui n’a pas eu de ces rêves généreux au moins une fois en sa vie ? Enfin, à la suite d’actives recherches, il jouissait du bonheur profond, suprême, de retrouver la douce et aimable femme dont jadis il avait payé les soins et la tendresse par l’abandon, cette amie dévouée et discrète qu’il avait aimée, qu’il aimait, qu’il aimerait toujours ; et son existence, désormais à l’abri des incertitudes du hasard, défendue en tous sens par l’honneur et la considération, s’écoulait paisiblement au milieu d’une belle et joyeuse famille.
Aux heures de trêve, déjà il mesurait d’un esprit impatient les quelques années nécessaires encore à son développement intégral. Les jours commençaient à lui paraître étrangement longs. Il lui tardait de dépouiller son ombre et de prétendre enfin à cette fortune poursuivie à travers tant de ruines. Cependant, d’intervalle en intervalle, le vent apportait des bruits auxquels il prêtait l’oreille avec une inquiétude croissante. Peu à peu, il était agité de ces pressentiments vagues, pénibles, qui oppressent parfois, à la veille d’une catastrophe, et finalement, par sa prostration et ses attitudes mornes, il rappelait un homme qu’accablerait l’appréhension d’un nouveau déluge ou de la fin du monde. La cause en était simple. Un violoniste italien, dont la réputation, depuis quelque temps, ne cessait pas de s’étendre, menaçait de fondre sur Paris. A Florence, à Venise, à Rome, à Naples et en vingt autres villes, on lui avait décerné des ovations enthousiastes, délirantes. Après avoir résisté longtemps aux offres les plus splendides, il s’était enfin décidé à quitter l’Italie. Son incursion en Allemagne ressemblait à une marche de triomphe. On s’inquiétait de son itinéraire plus que de celui d’un souverain en voyage. Les villes l’accueillaient à l’égal d’un prophète. A Vienne notamment, il avait excité une ivresse folle : au nombre de ses plus ardents admirateurs s’étaient rangés les artistes eux-mêmes ; on avait frappé une médaille en son honneur, et les modes nouvelles avaient porté son nom. Il quittait Vienne pour Prague, Prague pour Dresde, Dresde pour Berlin, Berlin pour Varsovie. Partout il faisait fanatisme et fureur. A diverses reprises, le bruit avait couru qu’il s’acheminait vers Paris, et, par calcul, peut-être, il avait jusqu’alors trompé l’espoir des dilettanti parisiens. Il devait, au préalable, traverser la Hollande et séjourner à Francfort. Les journaux ne se lassaient point de mentionner son nom ; ils y ajoutaient chaque fois quelque épithète plus sonore et plus ronflante. Sa personnalité avait pris dans le public des proportions colossales, et la curiosité qu’il inspirait, tenue en éveil par les fanfares de la réclame, avait atteint une intensité rare. Les gazettes et les affiches venaient enfin d’annoncer, les unes son arrivée à Paris, les unes et les autres son premier concert à l’Opéra.
Ferret s’était vivement inquiété de toutes ces manœuvres diplomatiques et avait remarqué avec effroi que le virtuose conquérait, enflammait, fanatisait Paris avant même d’y mettre les pieds. Ce qu’on disait des œuvres, de l’exécution, de la figure, de la vie, des mœurs de l’étranger, achevait de le remplir d’épouvante, puisque aussi bien peu s’en fallait que dans ces détails il ne reconnût, sinon tout à fait sa vie, du moins la réalisation de son propre rêve. Sa tête fermentait comme celle d’un homme dans la fièvre ; ses facultés déjà si faibles perdaient tout ressort ; il ne dormait, ne travaillait, ne vivait plus. Sans une dernière espérance, peut-être fût-il sur-le-champ devenu fou. Estimant que l’Italien n’employait la diplomatie et la ruse que faute d’être à la hauteur de l’admiration qu’il inspirait, il se plaisait à croire que les appréciations étaient fausses ou tout au moins singulièrement entachées d’exagération. Dans son isolement, l’occasion lui avait manqué de constater que trop souvent il n’est pas de grand artiste, voire de grand homme, sans beaucoup de charlatanisme.
Ses angoisses toutefois allaient avoir un terme. Le moment était venu pour lui d’être édifié sur la valeur d’un rival menaçant. Bien que malade, dévoré de fièvre, exténué, et de plus dans un dénûment profond, vers le milieu du jour, il se traînait par les rues et, à tout risque, osait se mêler à une queue déjà considérable. L’attrait invincible du spectacle et la crainte d’en être exclu, en lui inspirant un courage surhumain, consolidèrent momentanément sa débile organisation. Des propos alarmants circulaient de bouche en bouche et ajoutaient à son martyre. L’administration, pressée de demandes sans nombre, avait jugé à propos de convertir en stalles une moitié du parterre : on pouvait donc présumer qu’une grande partie de la cohue qui assiégeait les portes serait refusée au contrôle. Des coupons de loge, mis aux enchères, avaient atteint un chiffre qui dépassait la vraisemblance. Il n’était point d’exemple qu’un homme eût jamais excité dans les esprits une fièvre de curiosité d’une violence égale. Les heures, pour le pauvre Ferret, étaient autant d’années de tortures. Une sueur glacée inondait son front, comme il arrive quand le cœur va manquer. Heureusement la nuit vint et les bureaux furent ouverts. Il ne fut pas plutôt parvenu à se glisser dans l’enceinte, qu’il s’affaissa sur une banquette où il resta longtemps étourdi, accablé, anéanti.
La salle regorgeait de spectateurs et bourdonnait comme une ruche de cent millions d’abeilles. Un signal retentit. En même temps que le chef d’orchestre vint s’asseoir au pupitre, le rideau fut tiré, il s’établit un silence profond et le tutti éclata. Ferret tressaillit et leva la tête. Il fut atterré. L’homme qu’il aperçut en scène lui causa l’effet d’une apparition. Il était maigre et livide, et ses jambes grêles semblaient fléchir sous le poids d’une tête merveilleusement expressive. A son front large et carré, vous eussiez vu, avec un peu de complaisance, poindre des rudiments de cornes. Sous l’arcade parfaite des sourcils étincelaient des yeux noirs d’où se dégageait un charme vraiment fascinateur. Son énorme nez, arrondi, du bout, trahissait des passions énergiques, et le rictus de ses lèvres minces non moins de malice que d’esprit. Un menton robuste terminait sa face triangulaire, défendue en quelque sorte par d’amples oreilles dont la saillie perçait au travers d’une chevelure brune qui tombait profusément sur ses épaules. Entre la lèvre et le menton fleurissait une touffe soyeuse, comparable à une ombre portée ou encore à une grosse mouche noire. Enfin, dans son habit, se jouaient à l’aise de longs bras auxquels étaient attachées des mains puissantes, armées de doigts effilés pareils à des pattes de sauterelles. Il y avait dans son extérieur à la fois du génie, du mystère, de la ruse, de la force, de la souplesse et de la dextérité du clown. De ce mélange il résultait une figure extraordinaire qui participait de celles des évocations nocturnes, sataniques. Hoffmann lui-même, aux heures de ses plus anormales hallucinations, n’avait jamais rêvé, ni entrevu, ni décrit un type plus étrange, plus fantastique, plus émouvant.
Cet homme avait-il été créé pour le violon ou le violon pour cet homme ? Il semblait que l’instrument adhérât à son cou et que l’homme et le violon ne fissent qu’un. Les anciens avaient le centaure : il eût fallu une expression nouvelle pour rendre cette adhérence, cette fusion d’un homme avec un instrument. Des apparences à ce point hétéroclites avaient déjà la vertu d’émouvoir et d’imposer. Il faut ajouter que le prestige d’une gloire aussi retentissante que celle des plus illustres capitaines et d’une vie toute noire d’horreurs romanesques allumait autour de sa personne une sorte de phosphorescence surnaturelle. On s’attendait à des prodiges. L’immense majorité, tout d’abord séduite, était rapidement pénétrée d’influences qui la prédisposaient à renchérir sur ses propres impressions. Un succès sans bornes était certain, pour peu que l’exécution de l’artiste répondit à cette attente. Il était précisément à ranger au nombre des rares hommes qui tiennent plus que ne promet leur réputation. La foule devait le trouver plus grand encore qu’elle ne l’espérait. Dès les premières notes, elle était ravie, et elle n’avait pas écouté vingt mesures, qu’elle ne contenait plus qu’avec peine son enthousiasme.
Au travers du chaos de l’introduction, le virtuose glissait çà et là des lambeaux de phrases qui étincelaient avec la spontanéité et l’éclat des lueurs d’un incendie dans les ténèbres. Comme la tempête, il s’avançait escorté d’éclairs. De seconde en seconde, sa taille devenait plus haute, il rayonnait de splendeurs plus vives, et cela jusqu’au moment où il s’élança, dans toute sa majesté, de la confusion d’un crescendo vigoureux, comme un dieu du milieu des nuages.
D’une voix grave, pure, puissante, incomparable, il entonna un chant d’une largeur suprême. Ce fut une véritable magie. Sous l’influence mystérieuse, irrésistible, des ondes sonores, tout fut transformé, agrandi, idéalisé : l’enceinte, l’auditoire, l’artiste, l’occasion. La foule, à son insu, égarée dans le clair-obscur des vastes circuits d’un temple, assistait, toute saisie, à la célébration de quelque mystère redoutable. On eût dit que le Moïse de Michel-Ange secouait sa léthargie séculaire, s’animait tout à coup sous son marbre pour ébranler les piliers et les. voûtes des paroles d’un cantique sublime. Cette voix unique, luttant avec la masse écrasante de l’orchestre et la dominant, plongeait dans le ravissement et l’extase. On respirait en quelque sorte l’impression avec l’air. Des profondeurs de l’âme à l’épiderme, l’auditeur frémissait ; la sueur mouillait les visages, les larmes montaient aux yeux ; toutes les poitrines suffoquaient de sanglots. Noyé dans la pénombre d’une loge, le créateur lui-même de ce Chant inspiré pleurait comme un enfant. Jamais spectacle plus solennel, plus imposant n’avait incliné les fronts ; jamais prière plus majestueuse n’avait retenti à des oreilles humaines ; jamais foi plus vive, plus ardente n’avait fait battre, n’avait transporté les cœurs. Par l’ampleur et l’énergie pénétrante de son exécution, le virtuose, en atteignant à des hauteurs inconnues, inaccessibles, étouffait dans les esprits les moins enthousiastes toute velléité d’examen et de discussion, domptait les plus opiniâtres résistances, asservissait les volontés les plus rebelles. Il arrivait que cette foule, où l’on n’eût pas rencontré deux natures semblables, n’avait plus, pour croire, pleurer, s’enthousiasmer, qu’un corps, qu’une intelligence, qu’un cœur, qu’une âme. Heureuse de sa servitude, elle se livrait avec un abandon absolu à l’enchanteur qui à son gré la charmait, l’émouvait, l’électrisait, et toujours la possédait plus étroitement. D’un élan spontané, la salle entière se dressa et témoigna de sa stupeur, de son émotion, de son admiration, par des applaudissements semblables aux tonnerres d’une bataille, par le rappel réitéré de l’artiste, par des acclamations d’une violence indicible. Pendant tout l’entr’acte, la même effervescence bouillonna du parterre à l’amphithéâtre, dans les loges, jusque dans les couloirs. Il ne fallut rien moins que la promesse de nouvelles sensations pour tempérer cette sorte de fièvre et mettre fin aux clameurs de l’enthousiasme.
Le monstre reparut. On pouvait craindre qu’il ne restât au-dessous de lui-même. Il se surpassa. Des émotions d’un ordre tout différent ébranlaient déjà les âmes. S’il avait le pouvoir d’évoquer des images sombres, de causer l’effroi, de faire pleurer, il possédait à un degré d’intensité égale l’art d’écarter la mélancolie. A un coup de baguette, la foule, encore sous l’empire d’un sentiment de terreur religieuse, se trouva tout à coup à Venise, en plein carnaval. La scène se peupla d’une multitude diaprée. Des quatre coins de l’horizon accoururent pierrots enfarinés, arlequins à visages noirs, docteurs à grandes lunettes, fanfarons à épées de bois, charlatans en habits rouges, masques de toutes les formes et de toutes les couleurs. On ne voyait que bosses, faux nez, mollets difformes, collerettes extravagantes, chapeaux pointus, panaches gigantesques. Les hommes graves fuyaient de toutes leurs jambes. Des propos cocasses, des calembours, des quolibets, des épigrammes mordantes jusqu’au sang, s’échappaient de cette cohue comme jaillit l’eau de la pomme d’un arrosoir. Le visage imprévu d’un commissaire de police excitait des huées formidables : tandis que l’un le saupoudrait de charbon et l’autre de farine, un troisième l’abreuvait d’une sauce amère. Rien n’était sacré pour cette tourbe de grotesques qui, frappés de vertige, tout à la fois caquetaient, dansaient, pirouettaient, chantaient, éclataient de rire. A chaque note, le spectacle s’enrichissait de quelque élément nouveau. Au centre d’un cercle joyeux, un mime grimaçait, un clown faisait la culbute, un funambule dansait sur la corde, un bâtoniste jonglait avec des poignards. C’était miracle sur miracle. La sérénade eut son tour. Que dire de la féerique exécution du musicien ? Trilles, arpèges, gammes chromatiques, pizzicato, staccato, sons harmoniques, d’une perfection inexpressible, s’enchevêtraient profusément, ruisselaient de ses doigts comme de ceux d’une fée. Les sons, multipliés autant que les atomes d’un nuage de poussière, tout en continuant d’évoquer de jubilantes fantasmagories, figuraient parfois de longues et rapides fusées qui filaient dans l’air pour retomber en cascades, en grappes, ou encore en pluie étincelante à l’égal de la gerbe d’un feu d’artifice s’irradiant sur un ciel noir. Et ainsi, graduant ses effets avec un art merveilleux, redoublant incessamment de vivacité, de verve, de fougue, d’emportement, le magicien, sans remuer plus qu’un roc, l’œil pétillant, la lèvre plissée par un sourire diabolique, entassait prodige sur prodige et s’élevait à des hauteurs vertigineuses où un fou seul pouvait songer à le suivre.
A côté de l’ouragan qui se déchaîna dans la salle, les transports du début n’étaient qu’un orage lointain. Une véritable frénésie s’empara de la foule. On rappela l’artiste sublime à satiété, sans tenir compte de sa lassitude. Des trépignements frénétiques, des cris insensés, des élans impétueux, comparables aux explosions de la foudre, ne cessèrent d’ébranler les murs du théâtre. Une bande de fanatiques n’eût pas exalté son idole avec plus de véhémence et de fureur. Les femmes, éperdues, arrachaient littéralement les fleurs de leurs cheveux et de leurs ceintures pour les lui jeter. A coup sûr, de mémoire d’homme, aucun virtuose, aucun comédien, aucun général victorieux n’avait soulevé un pareil délire, n’avait eu la tête ceinte d’une plus éblouissante couronne. C’était, pour tout dire en un mot, le chef-d’œuvre du triomphe, un triomphe tel qu’il n’était pas possible d’en concevoir un plus grand.
Et injustement ne voudrait-on voir ici que le résumé d’impressions purement personnelles ou les rêveries d’un visionnaire. Les journaux de l’époque, les biographies, témoigneraient au besoin que cette analyse, loin d’outrer les proportions pittoresques du personnage, reste, faute d’un mérite suffisant, bien en deçà du vrai. Il produisit peu après, avec son concerto militaire et ses variations intitulées le Streghe, une impression plus surprenante encore. On pouvait impunément l’exalter sans exposer autrui à une déception. Il n’ignorait d’ailleurs aucun des artifices capables de frapper l’imagination et d’agrandir l’idée qu’on se faisait de lui. Les gens du métier reconnurent que, pour surhausser son mérite d’exécutant, il ne dédaignait pas de recourir aux supercheries du charlatanisme. Sans parler de cela, l’étrangeté de son extérieur, sa vie murée, son mutisme systématique, donnèrent lieu à des histoires que longtemps il laissa volontiers courir et s’accréditer. A l’instar des brouillards qui grossissent les apparences, le mystère dont il s’enveloppait lui donnait des proportions surhumaines, centuplait le désir de l’entendre et ajoutait d’autant à la puissance et à la magie de son exécution. Il fut plus tard victime de sa propre tactique. Quand, rassasié de gloire et de fortune, il souhaita descendre des nuages, redevenir un simple mortel, vivre de la vie de tout le monde, il échoua devant des préventions invincibles. Un moment même l’animosité prit un caractère à ce point odieux qu’il ne put moins faire que de protester énergiquement. A sa prière, cette note parut dans les journaux : « Il s’empresse de remercier le respectable public de l’accueil bienveillant qu’il en a reçu. Mais il croit en même temps que des bruits calomnieux répandus dans le vulgaire nécessitent de sa part une déclaration authentique et formelle. Il proteste donc, autant dans l’intérêt de sa réputation et de son honneur que dans celui de la vérité : jamais en aucun temps et en aucun lieu, sous quelque gouvernement que ce soit, il n’a été contraint, pour un motif quelconque, à une existence différente de celle qui convient à un homme libre, à un citoyen honorable et fidèle observateur des lois. C’est ce qui résulte du témoignage de toutes les autorités sous la protection desquelles il a su vivre libre et avec honneur pour lui, pour sa famille et pour l’art qui lui procure l’avantage de paraître en ce moment devant un public aussi savant et aussi connaisseur que celui de Vienne. » Cet appel au sens commun demeura sans effet. Le vulgaire s’obstina à voir en lui un meurtrier fantastique qui avait jauni dans les cachots et devait son talent merveilleux à un pacte avec le diable. Les savants eux-mêmes parurent jaloux de participer à l’erreur et de l’accroître. On lut, en pleine Académie, un rapport physiologique sur sa structure, sur ses aptitudes fatales, absolument comme s’il se fût agi d’un fossile ou d’un bipède d’une espèce inconnue et récemment découverte. L’homme, quoi qu’il fît, ne put parvenir à se faire rayer de la classe des phénomènes. Sa mort même donna lieu aux incidents les plus étranges. Sur la foi des bruits qu’il avait cherché vainement à démentir, on lui refusa la sépulture, et ses héritiers en furent réduits à engager un long procès avec l’Église pour lui conquérir une tombe chrétienne. En attendant, un industriel audacieux ne craignit pas d’offrir trente mille francs du cadavre, pour l’exhiber aux yeux de l’Europe, à l’exemple d’un monstre embaumé….
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