‹ Esquisse de la vie d’un virtuoseChapitre 2 sur 2 · Deuxième partie

Deuxième partie

Parfois, dans le sommeil, il semble qu’on ait la légèreté d’un oiseau, qu’on soit soulevé de terre malgré soi jusqu’aux étoiles, et qu’on retombe brusquement avec la pesanteur d’un aérolithe. On éprouve quelque chose d’analogue à descendre des régions de l’enthousiasme aux côtés d’un misérable dont tout conspire la démence. Un mot suffirait à son oraison funèbre : « Les esprits médiocres n’ont point de destinée, » si d’ailleurs l’on ne voyait pas quelquefois l’esprit médiocre passer pour grand et le grand esprit n’être rien à cause précisément de cette même destinée. C’est un point important que celui de naître à son heure. Un homme se mure dix, quinze, vingt, quarante ans dans la solitude ; il y épuise son énergie et son intelligence à accumuler merveille sur merveille. Ce qu’il ambitionne, un peu de gloire, sa conscience l’avertit enfin qu’il y a droit. Il sort de l’ombre. Que n’y restait-il ? puisqu’aussi bien il ne s’en échappe que pour éprouver une mortelle déception, pour reconnaître que ses découvertes sont déjà vieilles, déjà partout appliquées, déjà depuis longtemps tombées dans le domaine public. Il n’a plus sa raison d’être ; dans tout ce qui frappe ses yeux, il lit un arrêt de mort ; l’impuissance et le désespoir le fouetteront jusqu’à sa dernière heure et le feront mourir dans les tortures.

Toute proportion gardée, n’était-ce pas exactement l’histoire de Ferret ? Il venait trop tard. Ses pressentiments ne l’avaient point trompé. En même temps qu’il se voyait devancé dans une route qu’il croyait nouvelle, il constatait avec épouvante qu’il visait à un but que l’artiste italien dépassait de cent coudées. Aucune image ne donnerait la mesure de son désappointement. Coup sur coup, sans respirer, il subissait une série de sensations diamétralement opposées à celles de la foule. Il était remué, sans doute, mais comme quelqu’un dont on déchire les membranes du cerveau, dont on broie le cœur. Son rêve s’envolait comme s’éteint le soleil à la venue de l’ombre. Il en était des espérances en échange desquelles il offrait sa vie comme de ces mirages qui ne se découpent sur le bleu de l’horizon que pour séduire et désespérer les hâves pèlerins. De quelque côté qu’il tournât les yeux, il n’apercevait plus que la misère et la honte se promenant à travers des ruines. Son père mourait dans l’indigence ; sa mère était sans tombeau ; la bien-aimée de son âme, à jamais perdue pour lui, se flétrissait dans l’isolement. Les hourras, les trépignements, les élans du public, étaient autant de coups de massue qui enfonçaient sa poitrine et meurtrissaient sa tête. Il souffrait au point de ne plus sentir la douleur. Son esprit se troublait, l’hébêtement paralysait sa raison, son corps devenait une masse inerte. Le passage de la foudre n’eût pas fait en lui de plus effroyables ravages. Dans les ténèbres de sa pensée dominait exclusivement une suprême ambition, mais une ambition inextinguible, incommensurable, celle de ne plus voir la lumière, de ne plus sentir son cœur battre, de reposer à jamais dans l’immobilité du néant.

En véritable épave, il s’abandonna à la foule dont les flots, d’oscillations en oscillations, le poussèrent dehors. Sous le péristyle, à peine les faisceaux humains qui le tenaient debout furent-ils rompus, qu’il ploya sur lui-même et perdit connaissance. On s’empressa autour de lui. Il rouvrit les yeux. Quelques personnes l’aidèrent à se relever. Ses traits égarés, les paroles décousues qu’il balbutiait, firent supposer qu’il n’avait plus sa raison. La douceur qui ruisselait de ses yeux n’annonçait pas du moins un fou dangereux. Il était d’ailleurs pauvrement vêtu. Insensiblement, la solitude et l’ombre l’enveloppèrent. Alors, la tête penchée, les paupières demi-closes, il s’achemina d’un pas chancelant vers son quartier et gagna sa mansarde à tâtons.

Une fièvre intense faisait claquer ses dents les unes contre les autres et le jetait en proie au délire. Les remèdes les plus énergiques furent d’abord impuissants à maîtriser la violence du mal. Sous l’excitation de transports au cerveau, il bondissait sur son lit comme ferait un reptile dans une cage de feu. D’autres fois, à le voir se tordre, on eût dit que ses entrailles fussent dévorées par les flammes. Non content de mettre en pièces tous les objets à sa portée, il tenta à diverses reprises d’enjamber sa fenêtre. Il ne fallut rien moins qu’une surveillance de toutes les heures pour le préserver du suicide. En moins d’une semaine il vieillit affreusement ; ses traits amaigris se teignirent des nuances du cadavre, et l’espèce de consomption dont il était attaqué progressa au point que le médecin désespéra de ses jours. Un voisin officieux se chargea d’écrire au père. Sa lettre, naïve, rédigée sans ambages, ne produisit qu’un nouveau malheur. En apprenant, contre toute prévision, que son fils se mourait, le vieux luthier, atteint à l’endroit où était concentré ce qui lui restait de vie, tomba à la renverse. On ne releva qu’un vieillard qui divaguait et dont les membres étaient frappés d’une paralysie incurable. Ferret n’avait plus rien à espérer de ce côté. Cependant sa maladie se prolongeait, et les pauvres gens qui l’avaient secouru, pénétrés enfin du sentiment de leur insuffisance, commençaient à trouver lourd le poids d’une charité dont ils pâtissaient sans soulager autrui.

Au moment où ils délibéraient de le faire transporter dans un hospice, une femme, une vieille fille que nul ne connaissait, vint tout à coup, de l’air mélancolique et discret d’un fantôme, s’installer auprès de son lit. Son calme, sa réserve, son visage plein de mansuétude, le caractère d’autorité qu’elle portait pour ainsi dire en sa personne, furent cause qu’on la laissa agir sans même oser lui adresser de questions. Les soins assidus de cette garde-malade providentielle, qui désormais ne devait plus se séparer de lui, l’arrachèrent insensiblement à la mort. Humainement parlant, n’eût-il pas mieux valu qu’il n’en revînt pas ? Le pauvre homme ne reprit des forces que pour affliger l’esprit et les yeux du plus lamentable des spectacles. Son cerveau était irréparablement blessé. Au fond de sa mémoire, bouleversée par la douleur, ne surnageait plus qu’un vague et amer sentiment d’impuissance, qui, de proche en proche, allait le plonger dans une mélancolie toujours plus profonde et éteindre les lueurs de raison que lui avait laissées la maladie. On le sait de reste : « la nature est cruelle ; elle ne chérit, parmi ses enfants, que ceux qui sont robustes ; les faibles, elle les abandonne et leur fournit même des armes qu’ils dirigent contre eux-mêmes. ».

Un homme énergique, en pareille occurrence, eût bien vite regimbé contre les aiguillons empoisonnés du désenchantement. Tout en accusant son étoile, ou il eût bravement persévéré, au risque de n’être qu’un pur reflet, ou donné l’exemple plus rare du héros qui avoue avoir fait fausse route et change hardiment de carrière. Le virtuose d’ailleurs n’occupe pas dans les arts un rang tel qu’on ne puisse sans déchoir en jalouser un autre. A de rares exceptions près, il arrive que son domaine n’est pas celui de la musique, et que sa place ne saurait être qu’au sommet de cette pyramide au bas de laquelle s’évertuent les joueurs de gobelets et les saltimbanques. Trop souvent, en un mot, son ambition semble consister, non pas à émouvoir, mais à faire dire : « Que ce monsieur est habile ! avec quelle grâce il fait la culbute ! » A l’instar de ces prétendus grands comédiens qui ne veulent autour d’eux que des doublures, et sacrifient le théâtre même à leur effroyable et désastreux égoïsme de soliste, il n’est presque jamais qu’une personnalité dévorante et stérile. Corelli, Fiorillo, Pugnani, Viotti, ont fondé des écoles, et laissé des œuvres qui leur assurent un nom durable. Paganini, au contraire, parce qu’il n’a été qu’une admirable excentricité, n’est déjà plus qu’un souvenir. Ils vivent, et lui, qui semblait devoir les faire tous oublier, lui qui sonnait si bien, repose à jamais sous cette épitaphe : Periit sonitu.

Mais, sans compter que Ferret n’avait qu’une énergie d’emprunt, fébrile, maladive, une somme de forces trop exiguë pour ne pas être rapidement épuisée ; qu’il s’imaginait, à chaque grain de sable, voir une montagne, partant, qu’il exagérait outre mesure l’importance d’une coïncidence malheureuse, il manquait encore des facultés nécessaires pour changer la direction d’un développement en résumé tout instinctif. Du jour où il tombait du haut de son unique rêve, il devait infailliblement s’estimer à jamais perdu.

On ne peut faire un pas dans la vie sans se heurter à quelqu’un de ces martyrs dont l’art semble avoir le privilège. Parce qu’ils manquent d’une volonté puissante, d’un haut jugement ou de philosophie, une grande déception, un violent chagrin suffit à les abattre et à leur barrer la route. Ils se complaisent dans leur désespoir ; ils ne cessent d’agrandir, d’envenimer leurs blessures, et cela jusqu’à l’heure où la maladie s’empare d’eux, où leur raison se trouble, où trop souvent enfin, quand ils ne recourent pas au suicide, ils roulent de degré en degré dans un abîme de misère et d’abjection.

A l’instar de ces ennemis mortels d’eux-mêmes, Ferret maintenant avait une destinée. Impuissant à dominer des causes qui s’étaient produites fortuitement, il le serait bien plus à conjurer un enchaînement de conséquences rationnelles et fatales. Sous l’empire d’un accablement plus lourd qu’un monde, ses épaules fléchirent, son cerveau s’engourdit, ses souvenirs devinrent de plus en plus confus. En même temps qu’il oublia son père, il ne parut pas même remarquer l’ange gardien qui l’avait soigné durant sa maladie. Mélancolique et taciturne, il accepta machinalement la tutelle de cette femme et se laissa complètement gouverner par elle. Mangeant du même pain, dormant dans des chambres contiguës, ils offrirent l’exemple, édifiant pour ceux-ci, damnable pour ceux-là, de ces associations où, à l’inertie perpétuelle de l’un, l’autre s’évertue à opposer une activité de tous les instants, une patience inaltérable, une abnégation sublime.

Bien qu’il fût mort à toute préoccupation d’art, qu’au seul contact de son instrument il éprouvât un frisson désagréable, Ferret, sur les instances de son amie, ne recula pas devant les difficultés d’un concours. Il ne semble pas que jadis le vieux luthier fût mal inspiré, lorsqu’il redoutait pour son fils la dure condition qui cependant devenait son unique ressource. A s’en fier aux musiciens eux-mêmes, l’orchestre, qui parfois comble l’âme de l’auditeur des plus exquises, des plus vives jouissances, n’est qu’une source intarissable d’ennuis pour ceux qui le composent. Tous les jours que Dieu fait, de six heures à minuit, pour un salaire insuffisant, il faut que des semaines, des mois, des années, des siècles entiers, ils exécutent et entendent les mêmes accords, les mêmes accompagnements, les mêmes modulations, les mêmes œuvres bonnes, médiocres ou absolument nulles. Une tâche plus triste, plus rude, plus répugnante, plus horrible, n’est certes pas concevable. Aussi entrent-ils à l’orchestre, même les mieux doués, pleins d’une ardeur qui ne tarde pas à s’éteindre pour faire place à un dégoût profond. De là cette remarque singulière que tout le monde aime la musique, hormis peut-être les gens dont c’est l’état d’en exécuter.

Ils sont précisément les victimes d’exercices qui n’exigent de leur part ni effort d’esprit ni dépense de sentiment, qui l’excluent même, et laissent dormir toutes leurs facultés. Leur mérite essentiel, en définitive, consiste à être des automates parfaits. Un orchestre exemplaire est une sorte de labyrinthe an centre duquel trône un despote inflexible, un dragon impitoyable, qui, lui-même possédé du démon de l’art, prétend, per fas et nefas, y asservir les autres. Dans le nombre des artistes qui viennent se ranger sous lui, les plus estimables sont incontestablement ceux qui ont assez d’intelligence et de tact pour comprendre qu’ils ne doivent être que des esclaves, des rouages souples et dociles, qu’au despote, qu’au dragon seul il appartient d’avoir une volonté, une intelligence, une âme. L’assertion semblerait-elle paradoxale, exorbitante ?

Voici la partition d’une symphonie nouvelle, signée d’un nom inconnu. Attendez-vous à ce que les interprètes, même les plus habiles, reculent devant les difficultés de l’exécution, déclarent l’œuvre baroque, inintelligible, inexécutable. Ils en travestiront quelques passages, hausseront les épaules et taxeront l’auteur d’ineptie, s’ils ne le proclament pas tout de suite un fou. C’est au mieux. La lumière ainsi pourrait rester éternellement sous le boisseau. Les compositeurs n’ont pas, comme le peintre, le sculpteur, le poëte, la ressource de se mettre en communication avec le public sans le secours des intermédiaires.

Par miracle, survient un chef d’orchestre, un homme s’entend, digne de ce titre. L’homme de génie, en tant qu’homme, peut être médiocre, et cela se voit trop souvent ; le chef d’orchestre véritable doit être forcément un homme supérieur. Il sera instruit, grand musicien, doué d’une haute intelligence ; ce n’est point assez : il faut encore, chose rare ! qu’il ait une volonté puissante, une persévérance imperturbable, qu’il soit un caractère. Son flair quelquefois l’emporte en finesse sur celui du sauvage. Un coup d’œil lui suffit pour pressentir la valeur de l’œuvre. Il s’en empare, il n’a pas de repos qu’il ne l’ait lue, analysée, qu’il n’en ait fait en quelque sorte l’autopsie, la dissection. Sa joie est inénarrable au cas où la fortune a mis sous sa main une belle chose. La fièvre s’en mêle, puis bientôt la passion. Il l’étudie sans cesse, il ne peut plus s’en rassasier. Ce sont à chaque pas des découvertes imprévues, des merveilles nouvelles, quelque passage sublime dont le sens lui avait d’abord échappé, et son admiration grandit, et tant et tant de fois il revoit le chef-d’œuvre, le joue et le rejoue dans sa tête, qu’à la fin il le sait jusque dans les moindres détails, qu’incessamment il l’entend bruire en lui, qu’il le porte tout armé dans son cerveau. Il en est obsédé, il en rêve, il en souffre, et il ne sera délivré que le jour où il aura réussi à faire passer dans l’âme d’autrui toutes ses impressions, tout son enthousiasme. Mais qu’il est loin encore de ce jour glorieux !

Tenaces préjugés, préventions iniques, volontés rebelles, tout lui fera obstacle, et la patience d’un saint, l’énergie d’un apôtre héroïque, ne seront point de trop pour réduire les sourdes et opiniâtres résistances de gens qui s’obstineront à fermer les yeux, à se boucher les oreilles. Autant vaudrait qu’il eût à lutter contre une bande de fanatiques. Que deviendra-t-il en effet au milieu de cette cohue railleuse, indisciplinée, toujours prête à la révolte ? C’est-à-dire qu’il sera au-dessous de rien, qu’il donnera le navrant spectacle d’un général berné, sifflé, conduit par son armée ; à moins toutefois que, dans sa conviction, il ne puise le courage et la force d’être un autocrate redoutable, décidé à vaincre même au dépens de sa vie.

Devant lui, en amphithéâtre, se développe son orchestre ; à gauche et à droite sont les violons ; plus loin, les altos ; plus loin, les basses et les contrebasses, puis les instruments à vent, puis les cuivres, puis les cymbales. Après quelques conseils sommaires et l’indication du mouvement, le signal de l’attaque est donné. Tous ont obéi, mais avec négligence ; ce début manque de précision, il faut recommencer. On recommence, mais pour faire plus mal encore. Un général briserait son épée ; le chef d’orchestre tient bon. Il sait qu’on a plus aisément raison de la résistance d’une foule de sceptiques que de la patience d’un esprit convaincu. Fort de sa conviction, il laisse dire et murmurer, et poursuit imperturbablement sa tâche. Il reprend l’un, crie contre l’autre, en appelle à la conscience de ceux-ci, fait appel à l’amitié de ceux-là ; il flatte, prie, supplie, s’irrite, s’emporte, s’épuise, multiplie les répétitions, use les mauvais vouloirs, et cela jusqu’à ce que l’orchestre, de guerre lasse, impatient d’en finir, se rende à merci.

D’ailleurs, çà et là, à travers l’œuvre, luisent quelques éclairs. Le douté pénètre au cœur des musiciens. Ils s’étonnent, et, en dépit d’eux-mêmes, sont captivés, deviennent attentifs. Du chaos qui se débrouille peu à peu, l’idée générale surgit, se colore, étincelle. Le moment est venu d’étudier les détails, de préciser les mouvements, de tenir compte des moindres nuances, de régler les accompagnements, d’indiquer le sens de la mélodie, de lui donner l’expression qui lui appartient, de graduer et d’éclaircir les crescendo. Et c’est ici qu’on peut comprendre le rôle forcément automatique du musicien d’orchestre. Prenez les violons pour exemple. Qu’ils soient vingt et que tous aient du sentiment. Une mélodie, un passage quelconque se présente. Chacun d’eux rendra, exprimera, accentuera cette mélodie, ce passage avec le sentiment qui lui sera propre. Où l’un croira devoir enfler le son, l’autre le diminuera ; où celui-ci jugera une légère accélération nécessaire, celui-là ralentira, et ainsi du reste. Effroyable galimatias qui n’aura de terme que du moment où les vingt sentiments divers se fondront dans le sentiment d’un seul, celui du chef d’orchestre.

Finalement, à force d’astuce, de diplomatie, de patience, même de violence, celui-ci est parvenu à discipliner ses soldats, à en faire autant de ressorts aveuglément dociles. Il a sous les yeux un seul faisceau, un seul corps, un seul instrument, un orgue merveilleux dont il peut jouer à sa fantaisie. Cet orchestre n’est plus un club de cent personnes, tyrannisé par cent opinions diverses : c’est une sorte de Briarée aux cent bras et aux cent bouches, plein d’âme, plein de feu, plein de vigueur. Ces cent voix ne sont plus qu’une seule voix au pouvoir d’un homme admirablement doué, d’un grand artiste, d’un interprète de génie. On croirait le voir à l’œuvre dans ce buste du chevalier Gluck, dont le masque incandescent éclairait naguère tout un coin du Musée français. A son pupitre, comme la Pythonisse sur son trépied, il s’apprête à rendre des oracles. Son geste est impérieux ; son œil ruisselle de flammes ; son front est inspiré. Il domine tout de sa despotique volonté ; il anime tout de son souffle puissant, de sa passion, de sa véhémence. Il parle, chante, enfle la voix jusqu’aux proportions du tonnerre, la désenfle jusqu’au murmure, s’éloigne, se rapproche, se complaît en des histoires mélancoliques, entonne des hymnes pleins de gaieté, fait surgir sous les yeux des paysages splendides, se montre alternativement tendre, passionné, violent, terrible, éveille en l’âme mille souvenirs endormis, répand tour à tour la joie, la mélancolie, l’épouvante, l’ivresse. Et le public transporté éclate en applaudissements frénétiques, et les musiciens eux-mêmes, entraînés par cet enthousiasme, ne tardent pas à le partager. Ne semble-t-il pas que ce soit spécialement pour cet homme qu’un poëte a dit : « Tu égales l’esprit que tu comprends ? »

Ce ne fut pas toutefois sous les ordres d’un chef si habile, si exigeant, si intraitable, que Ferret se trouva enrégimenté. On pouvait espérer qu’il parviendrait à s’y maintenir. Il eût du moins échappé aux hasards d’une vie errante et misérable. Malheureusement aucune puissance humaine n’était capable de conjurer les conséquences de sa déplorable éducation. Pour avoir manqué ses études de solfège et s’être constamment refusé à faire de la musique d’ensemble, il était de beaucoup inférieur à cette tourbe d’exécutants médiocres dont la routine fait autant de sabreurs intrépides et imperturbables. S’il tirait de beaux sons, s’il jouait juste, avec une aisance parfaite, en revanche il était si mauvais musicien, qu’il n’était pas de semaine où, au milieu même d’un solo, il ne commit quelque bévue monstrueuse. Il avait précisément affaire à des camarades essentiellement goguenards, sans pitié pour les écarts d’autrui et perpétuellement à la poursuite de distractions pour combler le vide de leurs âmes. L’ambition, d’ailleurs, autour de laquelle on s’empresse servilement dès qu’elle réussit, quand elle échoue devient aux yeux des hommes une sorte de crime irrémissible. Comment des gens que Ferret avait longtemps inquiétés avec ses rêves ambitieux lui eussent-ils fait grâce ? N’était-il pas, au surplus, d’une douceur, d’une faiblesse, d’un naturel distrait qui le prédestinaient au rôle de victime ? Ses voisins s’en amusèrent ; on le prit pour point de mire de railleries incessantes ; il fut chaque jour la dupe de quelque mystification nouvelle, et devint insensiblement le jouet, non-seulement de tous ses camarades, mais encore de tout le personnel infime du théâtre. Et les persécutions se multipliaient en raison même du dédain qu’elles semblaient lui inspirer. La vérité était que, vivant en lui-même, absorbé dans une insondable tristesse, il ne s’apercevait pas des comédies auxquelles donnait lieu sa crédulité. Il lui arrivait même parfois d’oublier où il se trouvait, de s’arrêter court au milieu d’un passage, de pencher la tête et de pleurer. Son abattement, les ruisseaux de larmes qui coulaient de ses yeux, loin d’exciter la compassion, accumulaient les griefs contre lui. Des mois entiers, il ne cessa d’être l’objet des plus vives récriminations. Enfin on le jugea incorrigible : il fut remercié.

L’échec était décisif. Il arrive que la prévention pousse en nous des racines si profondes qu’il devient impossible de l’en déraciner. Qu’un homme, par exemple, soit prévenu de manquer d’un mérite et prétende faire revenir autrui sur ce jugement : il ne lui suffira pas d’acquérir ce mérite, il faudra qu’il le possède à un degré capable de blesser la vue, et encore ! Mais dans son affaissement, Ferret ne songea pas même à se relever aux yeux de ses camarades. Il se laissa stupidement écraser. Du théâtre Feydeau, il passa dans un orchestre secondaire pour y succomber bientôt sous le poids de son insuffisance et de sa détestable réputation. A dater de ce moment, d’une chute il marcha à une autre chute, et d’un affront à un autre affront. Son existence devint comparable au jour, qui, après l’heure de midi, ne cesse plus de décroître jusqu’à ce qu’il s’éteigne dans le crépuscule, puis dans la nuit. Incapable de se défendre, même quand on l’accusait injustement, il erra de théâtre en théâtre sans réussir à se fixer dans aucun. Tant de médisances à la fin le déshonorèrent, qu’il ne trouva plus à se placer, même dans un orchestre du dernier ordre.

Ce n’était pas sur lui, au reste, que pesait le fardeau d’une situation dont il ne semblait pas avoir conscience. C’était à sa compagne qu’aboutissaient, comme à un gouffre, les mécomptes, les embarras, les incertitudes, les douleurs de leur existence commune. Elle avait d’abord caressé l’espérance de le voir guérir, mais avait compris à la longue que l’état du pauvre homme tenait à des lésions incurables. Insensiblement, elle s’était fait un devoir de penser, de prévoir, d’agir pour lui et de jouer autour de sa caducité précoce le rôle d’un bon ange. Il lui obéissait du moins avec une docilité exemplaire. Elle lui disait : « Levez-vous, » et il se levait : « Allez ici ou là, » et il y allait : « Asseyez-vous, mangez, » et il s’asseyait, et il mangeait. Ainsi, les exigences de la vie leur rendant désormais le séjour de Paris impossible, elle lui indiqua un bureau d’agence dramatique où il signa, les yeux fermés, un engagement pour diriger en province un orchestre de vaudeville. Dans le principe, on se souvint de lui d’intervalle en intervalle ; mais tant d’années passèrent qu’il fut complètement oublié.

Les détails recueillis sur cette phase de sa vie le montrent toujours aux prises avec les mêmes infortunes. Tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, vivant ici d’une place misérable, là de quelques leçons, il ne réussit à s’acclimater sous aucun ciel. Chassé de ville en ville, impuissant à se créer une position stable, il erra ainsi longtemps à travers la France, et fut enfin ramené à Paris par des misères semblables à celles qui l’en avaient éloigné.

Dans son aversion croissante pour son instrument, il n’y avait touché que lorsqu’il y avait été contraint. Sa merveilleuse facilité avait fait place aux façons les plus gauches et les plus maladroites. Il ne tirait plus que des sons d’une justesse douteuse, sans force et sans pureté ; ses membres avaient déjà la rigidité de ceux d’un vieillard ; ses doigts, autrefois si alertes et si dociles, semblaient maintenant tout engourdis et refusaient d’obéir. Du brillant élève, qui avait mis près de quinze ans à se perfectionner, un nombre égal d’années de paresse, d’incurie, de nonchalance, avait fait graduellement une sorte de ménétrier.

Cependant le niveau de sa misère s’élevait à mesure que baissait celui de son talent. On eût craint de le reconnaître. Il était parvenu à cet état de décrépitude où l’homme n’inspire plus aucun intérêt. A peine son nom était-il prononcé, à peine l’apercevait-on, que les portes se fermaient pour ainsi dire d’elles-mêmes. La responsabilité de sa compagne devenait de plus en plus lourde. Elle s’était épuisée en efforts superflus pour l’arrêter sur la pente de l’abîme au fond duquel il glissait. Aux prises avec les plus douloureuses perplexités, elle dut encore s’estimer heureuse de réussir à le faire admettre au nombre des musiciens de bal. C’était vainement descendre. Chose triste à dire, pour ce nouveau métier, où il devait achever de s’éteindre, il n’avait ni les moyens nécessaires, ni des forces suffisantes. Il se trouva mêlé à des hommes qui, non contents d’abuser sans aucune réserve de faiblesse, prétextèrent encore de ses plus légers oublis pour le proclamer aussitôt absolument incapable. De même qu’il avait couru de théâtre en théâtre, il alla de barrière en barrière, tomba de guinguette en guinguette, et en arriva, après plusieurs années de cet état dégradant, à se voir exclu de la classe même des artistes du plus bas étage.

Alors tous les spectres auxquels la misère donne un corps : la faim, le froid, la peur, vinrent assiéger leur porte et s’accroupir devant eux. Comparable à l’oiseau en cage à qui l’on oublie de donner sa graine, Ferret se tint immobile, ferma les yeux et attendit. Sa compagne, au contraire, miracle d’affection et de dévouement, s’éleva par le courage jusqu’à l’héroïsme. Faisant vœu de lui épargner les tourments, les outrages, de le laisser à sa nonchalance, à ses rêves, elle se plut à croire qu’elle aurait de la santé, de la vie, des forces pour elle et pour lui. Le salaire insuffisant qu’elle retira d’un travail qui, l’obligeant à de longues veilles, l’exténuait, lui prouva bientôt la vanité de ses efforts et de ses espérances. Ils vécurent néanmoins. Mais à quelles conditions ! Ce qu’on appelle la Providence est comme ce père avare qui manque du courage d’oublier son enfant, mais qui en revanche ne lui donne que juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.

Un hasard providentiel jeta le pauvre Ferret sur la route d’un entrepreneur de spectacle forain qui, après l’avoir entendu exécuter quelques passages sur le violon, jugea à propos de se l’associer pour ajouter à l’attrait de ses soirées amusantes. Le misérable devint ainsi membre adoptif d’une famille de bohèmes qui n’avaient point de domicile fixe, qui voyageaient avec leur maison, campaient en plein air, aux portes des villes, sur les champs de foire, et sillonnaient incessamment le monde de l’est à l’ouest, de l’ouest au nord, du nord au midi. Soutenu par son amie dont la présence à la longue lui était devenue douce et nécessaire, Ferret se fit rapidement aux mœurs de cette vie nouvelle. Il se prêta avec une complaisance inépuisable à toutes les fantaisies industrielles de son patron, et cela au point de devenir rapidement entre les mains de ce dernier un sujet à magnifiques recettes. On peut juger du succès par l’audace qu’eut un moment le physicien de vendre sa loge en planches et en toile pour donner des représentations sur la scène de véritables théâtres.

Un jour, à Genève, les murailles furent subitement couvertes d’affiches monstres, encadrées de dessins bizarres, où, à la suite d’une série de promesses plus ou moins séduisantes, le nom de Ferret s’épanouissait en majuscules gigantesques.

Ces affiches, dont la forme, la dimension, les couleurs, ne pouvaient manquer d’attirer les yeux, présentaient le fils du luthier comme un violoniste sans pareil, un phénomène extraordinaire qui, en jouant du violon à cinquante-sept positions, avait excité l’admiration et l’enthousiasme de toutes les cours de l’Europe.

A la nuit tombante, les portes ne furent pas plutôt ouvertes, qu’au parterre, aux stalles, dans les loges, les galeries, à l’amphithéâtre, se pressa un nombreux public qu’avait alléché la rédaction du programme. Un mauvais orchestre, la magie usée des boites à double fond, la roideur des automates, les équivoques et les maladresses d’un jocrisse, ne servirent qu’à décupler l’impatience qu’on avait d’entendre le virtuose. Il parut enfin. Quel spectacle ! A la confusion de toute la salle, on aperçut un pauvre vieillard, à l’air fatigué, à la démarche traînante, pauvrement vêtu, qui, après avoir humblement salué les spectateurs, se livra à toutes les extravagances imaginables. Il tint d’abord l’instrument sous le menton, selon la méthode ordinaire ; il le plaça ensuite entre ses jambes comme une basse, puis sous son bras comme une guitare, puis sur la tête, puis derrière son dos, puis il se coucha, puis se fit lier dans un sac ; et dans toutes ces positions, qui atteignirent au nombre cinquante-sept, il exécuta un morceau de musique d’un charme contestable. Le public, frappé de stupeur, commença par murmurer ; il fut bientôt saisi de commisération. Outre qu’il se décida à ne point s’irriter du mécompte, il eut encore la générosité de balbutier quelques bravos ironiques, même d’applaudir.

Au milieu de ses perpétuelles pérégrinations, Ferret séjourna à diverses reprises dans son pays natal. Une fois même, au grand étonnement de son amie, il y fut saisi d’un trouble profond, indicible. Le mois de juin allait finir ; c’était jour de fête ; un temps admirable attirait les promeneurs sous les ombrages du boulevard où se tenait la foire. Les parfums de l’atmosphère, la vue des arbres, le timbre des cloches en branle, le costume des paysannes qui arrivaient par bandes joyeuses, ces costumes, ces couleurs, ces bruits, cette perspective, ces parfums, toutes ces choses agirent puissamment sur l’âme de Ferret et y éveillèrent un vague sentiment du passé. Il quitta furtivement la loge où il travaillait, fendit la foule grossissante, gagna une des portes de la ville et longea mélancoliquement le fossé des murailles extérieures. Le but de sa promenade ne fut pas longtemps douteux. Un chemin bordé de haies d’épines l’attira à gauche et le conduisit droit à un vaste cimetière. Près d’une heure, il prit plaisir à se perdre dans le labyrinthe de sentiers que jalonnaient les cyprès et les lombes. Tournant ses regards de côté et d’autre avec une attention soutenue qui ne lui était pas habituelle, il se préoccupait de déchiffrer les épitaphes et semblait envahi par une émotion croissante. De détours en détours, ses pas le portèrent vers un coin retiré et oublié, où çà et là gisaient, dans les herbes qui croissaient en liberté, des fragments de pierre dont le temps et la pluie avaient effacé les inscriptions.

Il s’arrêta tout à coup. Une sensation violente fit trembler tout son corps. Ses yeux venaient de rencontrer une croix noire penchée, sur les bras de laquelle se voyait encore la trace légère de ces mots : « Ici repose Antoinette-Françoise Ferret. »

La solitude était profonde et le silence n’était troublé que par des bruits vagues, lointains, comparables au bourdonnement d’une ville souterraine. Bouleversé jusqu’au fond de l’âme, Ferret semblait sur le point de suffoquer ; ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Il tomba à genoux, joignit les mains, inclina la tête et versa des torrents de larmes.

Sa compagne l’avait suivi à distance et avait bientôt tout deviné. Ce pèlerinage n’était pas le seul qu’il dût faire à la tombe de sa mère. La veille de son départ, il y retourna, et remarqua avec une douce joie qui attira de nouvelles larmes dans ses yeux que la croix noire avait été redressée et raffermie, et que, sur la fosse fraîchement remuée et disposée en talus, une main généreuse avait planté deux magnifiques rosiers chargés de boutons et de fleurs près de s’épanouir.

Le moment n’était pas éloigné où, usé, flétri, in-capable de soulever d’autre sentiment que celui de la compassion, il serait abandonné de l’industriel qui l’exploitait. Il revint à Paris pour n’en plus sortir, pour y voir sa poitrine décorée d’une médaille, pour y descendre au dernier rang des artistes nomades. Ce n’était plus qu’une ombre. On eût dit d’un corps sans âme, d’un automate que font mouvoir des ressorts invisibles. Les années, les voyages, les fatigues, la mélancolie, l’oubli de soi-même, avaient ruiné sa constitution, enlevé le regard de ses yeux, creusé ses joues et ses tempes, courbé ses reins. On a pu voir en passant sa vacillante silhouette. Vieillard décrépit, indifférent à tout, il ne vous entend pas quand vous lui parlez, et il semble ne plus même sentir ni le chaud, ni le froid, ni la faim. Il va, il va, clopin-clopant, au hasard, comme souffle le vent, sous l’œil de son amie, de cour en cour, de café en café, de cabaret en cabaret, jouant pour quelques aumônes des bribes de concertos et d’airs variés qui viennent pêle-mêle et d’eux-mêmes sous ses doigts. Cependant, le croirait on ? dans le milieu infime où il se trouve décidément classé, il a rencontré un jour, sans la chercher, cette gloire enivrante que tant d’années, au travers des plus rudes épreuves, il avait vainement poursuivie ailleurs.

Au préalable, qu’on daigne songer à l’ampleur et à la souplesse du mot musicien. Entre le compositeur et l’infirme qui promène ses lèvres sur des flûtes en roseau, le nombre d’hommes à qui l’on accorde libéralement ce titre n’est pas calculable. Le symphoniste de génie, le chanteur de concert, le choriste ingouvernable, le serpent de village, le ménétrier, l’aveugle, ne sont-ils pas appelés uniformément des musiciens ? Il faut ajouter, chose bien autrement curieuse, qu’il n’est pas un seul de ces artistes, à quelque catégorie qu’il appartienne, qui n’ait son public pour l’apprécier, le comprendre, l’admirer et le récompenser. C’est un fait. Le public, comme la terre que nous foulons, se compose d’une série de couches superposées dont chacune a son degré d’intelligence, sa somme de connaissances, ses goûts, ses passions et ses arts y relatifs. Et il y aurait faiblesse à entreprendre de discuter sur ce point. Le plaisir qu’on éprouve, l’émotion qu’on ressent, sont en art la raison souveraine, et rien même n’est plus respectable qu’une appréciation basée sur un sentiment réellement éprouvé. Qu’un groupe se forme autour d’un joueur d’accordéon et se pâme d’aise, qu’on prenne plaisir à écouter un ridicule chanteur et de fades romances, qu’on porte aux nues d’insipides opéras-comiques, qu’on s’amuse à une banale contredanse et bâille à une œuvre forte et pleine d’idées, il faut convenir que tous ces enthousiasmes naïfs de l’ignorance sont encore mille fois préférables aux admirations factices, aux engouements conventionnels pour de belles choses qu’on ne comprend pas.

Un aveugle des ponts mariait sa fille et donnait une fête à l’occasion de ce mariage. C’était au cœur du quartier Saint-Marcel, dans une grande chambre décorée avec profusion de bancs, de chaises et de lampes suspendues. Pour le quart des invités, le plus pâle luminaire était au reste un luxe bien inutile. Tous les aveugles qui courent Paris semblaient s’être donné rendez-vous. Au centre de cette réunion, élite d’une classe qui, par parenthèse, a son langage, ses mœurs, ses préjugés, le point de vue eût été admirable pour étudier jusqu’à quel point les hommes, même les plus humbles, sont ennemis de l’égalité. On n’eût pas remarqué sans quelque surprise que ces braves gens avaient la consolation de voir au-dessous d’eux des artistes qu’ils pouvaient mépriser, que, par exemple, ils appelaient dédaigneusement les joueurs d’orgues des musiciens à la pacotille. Quant aux mœurs, l’étonnement n’eût pas été moindre d’entendre l’amphitryon dire de l’un de ces confrères : « Du talent, sans doute ; mais ça n’a pas de conduite ; ça n’est pas marié ; on ne peut pas recevoir ça. »

Quelque bas que Ferret fût tombé, il était encore, en mérite, de beaucoup supérieur aux membres de cette réunion. On peut même avancer que, pour le milieu, il était un artiste tout aussi étrange, tout aussi extraordinaire que Paganini pour le public de l’Opéra. A la nouvelle qu’il honorerait la soirée de sa présence, il s’éleva de toutes parts des murmures de satisfaction. « Ferret viendra ! Ferret viendra ! » répéta-t-on en chœur. « Garçon, dit un grand vieillard à son jeune voisin, ouvre bien tes oreilles ; car tu entendras ce soir le plus fameux violoniste de tout Paris. » Son arrivée fit sensation. On se leva pour lui faire honneur. Tous, grands et petits, aveugles et clairvoyants s’empressèrent autour de lui et se montrèrent jaloux de lui serrer la main. Le bon homme, bien qu’il ne comprît pas clairement la portée de cet empressement, sembla néanmoins touché de l’ovation. Sa compagne le conduisit à une chaise, et s’assit à ses côtés. La séance commença.

Comme dans la plupart des salles de concert, au fond, avait été dressée une estrade en planches sur laquelle défilèrent tour à tour chanteurs, guitaristes, harpistes, joueurs de vielle et de mandoline. A un duo pour harpe et violon, succéda une romance avec accompagnement de violoncelle ; à la romance sentimentale une chansonnette comique ; à celle-ci un solo de flûte, et ainsi de suite, selon l’ordre du programme rédigé à l’avance. Dans les entr’actes circulaient des plateaux chargés, les uns de pâtisseries, les autres de divers rafraîchissements. En fermant les yeux sur la pauvreté de la décoration, le peu d’éclat des toilettes et des lumières, on eût pu se croire à une soirée musicale d’un monde plus élevé. Entre les milieux censés les plus dissemblables, il n’y a souvent que des différences de formes. Au fond, la plupart du temps, ce sont des usages identiques, des façons analogues de se distraire, les mêmes manières de voir et de sentir ; sans compter que ces bonnes gens puisaient dans la peur de se singulariser l’indulgence d’applaudir à tout, même à la médiocrité, même à la nullité, absolument comme cela se pratique ailleurs.

Avant le grand bal qui devait clore le concert et se prolonger jusqu’au matin, Ferret, à qui l’on avait attribué sur le programme le rôle d’un bouquet dans un feu d’artifice, se rendit très-volontiers au désir qu’on avait de l’entendre. Sa présence sur la scène fut saluée par d’unanimes applaudissements. En dépit de la rouille des années, d’une longue insouciance, outre qu’il n’avait jamais entièrement perdu la netteté d’élocution qu’il tenait de l’école, il avait conservé un certain sentiment de tendresse qui ne pouvait manquer d’émouvoir profondément l’assemblée. D’ailleurs, qui ne sait combien les préventions favorables peuvent prêter de charme et de magie à l’individu le plus insignifiant ? Il n’eut pas achevé la ritournelle d’un premier morceau, qu’on l’applaudit chaleureusement et qu’on cria : « Encore ! encore ! » Le pauvre homme leva ses paupières et laissa voir des yeux humides ; un sourire erra sur ses lèvres. Il continua par un grand air italien tout ruisselant de larmes. Sa manière de chanter mérite qu’on en parle, et cela d’autant mieux que la majorité des maîtres de chant actuels n’en professent point d’autre. Chaque note tremblait comme si les ondes sonores eussent été mises en vibration par un ressort démontré électrisé ; ses trilles rappelaient à s’y méprendre la plainte des chèvres ; enfin il glissait le doigt sur les cordes et produisait des miaulements d’une douceur ineffable. Tout cela, invariablement nuancé par le passage perpétuel du plus vigoureux forte au piano le plus nébuleux, et compliqué d’une efflorescence véritable de fioritures, causa une immense impression.

On battit des mains à tout rompre, et l’on cria de nouveau : « Encore ! encore ! » Ces battements de mains et ces cris arrachèrent décidément l’artiste à sa torpeur. Par les exercices auxquels il se livra ensuite, il provoqua tout à coup une explosion de rires. Un des convives, dans son ravissement, se pencha à l’oreille de son voisin et lui dit à mi-voix : « Ne jurerait-on pas que notre hôte a aussi invité des oiseaux à sa fête ! » Ferret, effectivement, venait d’imiter avec une exactitude parfaite le ramage de divers oiseaux, et notamment le cri du coucou et celui de la caille. Il imita avec un égal bonheur les sons de la flûte, ceux de la vielle et ceux du trombonne. A force de succès, il eut insensiblement la fièvre, et accidentellement de la verve, presque de la fougue. On put croire un instant à la résurrection de ses facultés. Du fond de sa mémoire surgirent spontanément des lambeaux d’une symphonie militaire qui devait figurer toutes les péripéties d’une bataille. Ce fut pour en bondir d’aise et d’enthousiasme que l’auditoire reconnut successivement les sons du clairon, le roulement des tambours, les coups de feu du tirailleur, le tonnerre intermittent du canon, le hennissement des chevaux, les charges de cavalerie, les cris des blessés et des mourants, puis le chant de victoire du vainqueur, puis la marche funèbre des vaincus.

Chemin faisant, il n’eut garde d’oublier les extravagances que lui avait enseignées le prestidigitateur. Pour ne citer qu’un exemple, il termina par un tour d’adresse qui lui valut un triomphe sans égal. Avec la rapidité de l’éclair, au lieu de produire la dernière note du trait final avec l’archet, tournant son violon et promenant son pouce mouillé sur le fond, comme sur le parchemin d’un tambour de basque, il fit entendre, sans perdre la mesure, la note voulue très-nette et très-juste. Il faut désespérer d’atteindre par l’expression à la violence des transports que souleva cette bouffonnerie. Pendant près de quinze minutes, la chambre retentit de cris discords, aigus, frénétiques, accompagnés d’un vacarme de claquements et de trépignements capables d’assourdir ; c’est-à-dire qu’on eût pu se croire égaré au milieu d’une troupe de bacchantes en fureur.

Ce tapage formidable pénétra jusqu’au cœur de Ferret et y provoqua un ébranlement extraordinaire. Ses traits perdirent peu à peu l’expression de l’hébêtement pour prendre celle de l’attention et de l’inquiétude. Il pencha l’oreille comme quelqu’un qui écoute. Au fond des orbites démesurément agrandies de ses yeux, les prunelles, comparables à de pâles et flottantes lumières, parurent regarder en dedans et y chercher des souvenirs. On eût dit qu’il remontait le cours du temps, qu’il se reportait aux jours de son enfance, qu’il se remémorait son histoire, qu’il se ressouvenait de son père, de sa mère, de ses rêves, de ses mécomptes, de ses tortures, et qu’il avait conscience de sa folie et de sa dégradation. Son amie, à ces étranges symptômes, s’était levée tout à coup ; effrayée, haletante, elle l’observait avec une attention fébrile, craignant sans doute que l’âme du pauvre homme ne se dégageât de l’écaille épaisse sous laquelle les chagrins et les années l’avaient ensevelie. Son tressaillement, son air douloureusement surpris, sa pantomime de plus en plus émouvante, tout, en effet, permit de conjecturer qu’il retrouvait la mémoire. Les muscles de son visage se détendirent, des flots de larmes de sa poitrine montèrent à ses yeux ; il voulut parler et en fut empêché par les sanglots ; il pencha la tête, étendit les bras comme pour trouver un appui, et tomba de tout son long sur l’estrade. Sa compagne était déjà près de lui et l’enveloppait de tendresse et de soins comme une mère eût fait pour son enfant. La sollicitude et l’empressement des uns, la consternation des autres, l’émotion de tous, donnèrent la mesure des sympathies que le vieillard inspirait. Ce fut avec une indicible sensation de plaisir qu’on le vit rouvrir les yeux. Aux inquiétudes qu’il avait données succédèrent une joie bruyante, de nouvelles acclamations, de nouveaux trépignements, des hourras presque sauvages. S’il avait eu réellement quelques moments de lucidité, à cette heure du moins il était heureusement retombé dans sa léthargie. Il pleura bien encore, mais ce fut de contentement. L’admiration, l’enthousiasme, l’affection de ses confrères éveillèrent contre toute attente quelques échos en son âme et lui procurèrent le plus grand bonheur qu’il eût incontestablement jamais éprouvé. Et de fait, eu égard à ce qu’il était aujourd’hui, la gloire relative qu’il recueillait valait bien celle que dans la plénitude de ses facultés, il avait rêvée jadis.

Pour conclure, en regard de cette scène, qu’on mette la vie du pauvre homme, qu’on mesure la durée de ses travaux, qu’on se rappelle que père, mère, amour, son repos, sa vie, il avait tout sacrifié, qu’il eût sacrifié mille fois plus encore, et l’on aura, dans ce parallèle, à quelques nuances près, l’histoire sommaire de bien d’autres. Un esprit distrait pourrait seul contredire. Dans nos espérances et nos rêves, que trop souvent rien ne légitime, il y a presque toujours entre les moyens qu’on met en œuvre, le courage, l’énergie qu’on dépense, et le résultat auquel on atteint, une disproportion tout aussi choquante. Que, par impossible, notre héros eût réalisé son rêve, n’était-il pas à plaindre, en tout état de chose, d’acheter une gloire éphémère au prix de si longues fatigues, de tant de sacrifices et de douleurs ! Et, pour comble de misère, il fallait, détail trop commun encore, qu’il n’eût pas même les capacités de son ambition.

Cependant, si misérable qu’il ait été, il échappa du moins, grâce à la tendresse d’une amie incomparable, à l’abjection du vice. L’abnégation et le dévouement de cette créature angélique, sans laquelle il eût été infailliblement plus malheureux encore, ne se démentirent pas un seul jour. Comme la charité dont elle était l’image, elle s’ignorait elle-même, et s’étonnait autant d’être louée que d’être plainte. Qu’elle ne fit qu’une même personne avec cette jeune femme jadis sacrifiée par Ferret à de vagues inquiétudes, il serait difficile d’en douter, bien que, dans son invincible modestie, elle ait constamment éludé une assertion capable d’établir sûrement l’identité. Il semblait qu’il lui plût de reléguer ce détail dans l’ombre, et même de laisser croire à deux personnalités distinctes. Toutefois, l’une et l’autre auraient incontestablement porté le doux nom de cette sainte qui, dans ses élans d’amour et son enthousiasme pour la Passion, s’écriait : « Ou souffrir, ou mourir ! » Le secret de son inaltérable affection est un problème moins obscur. « Il n’y a pas d’hommes si malheureux ou si odieux sur la terre, est-il écrit quelque part, à qui le sort n’ait ainsi attaché une compagne dans son œuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu. » La remarque est vraie à tous les degrés : il suffit d’ouvrir les yeux ou de se souvenir pour en avoir la certitude. Où il y a des consolations à prodiguer, des courages à soutenir, des sacrifices à faire, quelque acte d’héroïsme à accomplir, n’est-on pas assuré de toujours rencontrer une femme ?

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.