CHAPITRE VIII
Comment le peuple s’assimile les mots étrangers.--Liste de mots allemands, espagnols, italiens, etc., anciennement francisés.--Rapports linguistiques anglo-français.--Le français des Anglais et l’anglais des Français.--Les noms des jeux.--La langue de la marine.
Il est indifférent que des mots étrangers figurent dans le vocabulaire s’ils sont naturalisés. La langue française est pleine de tels mots: quelques-uns des plus utiles, des plus usuels, sont italiens, espagnols ou allemands.
Voici une nomenclature très abrégée des principaux emprunts directs de la langue française aux parlers les plus divers. Outre les mots venus à l’origine de l’ancien allemand, par l’intermédiaire du latin médiéval, l’allemand moderne a donné au français _flamberge_, _fifre_, _sabre_, _vampire_, _rosse_, _hase_, _bonde_, _gamin_; le flamand: _bouquin_; le portugais: _fétiche_, _bergamote_, _caste_, _mandarin_, _bayadère_; l’espagnol: _tulipe_, _limon_, _jasmin_, _jonquille_, _vanille_, _cannelle_, _galon_, _mantille_, _mousse_ (marine), _récif_, _transe_, _salade_, _liane_, _créole_, _nègre_, _mulâtre_; l’italien: _riposte_, _représaille_, _satin_, _serviette_, _sorte_, _torse_, _tare_, _tarif_[62], _violon_, _valise_, _stance_, _zibeline_, _baguette_, _brave_, _artisan_, _attitude_, _buse_, _bulletin_, _burin_, _cabinet_, _calme_, _profil_, _modèle_, _jovial_, _lavande_, _fougue_, _filon_, _cuirasse_, _concert_, _carafe_, _carton_, _canaille_; le provençal: _badaud_, _corsaire_, _vergue_, _forçat_, _caisse_, _pelouse_; le polonais: _calèche_; le russe: _cravache_; le mongol: _horde_; le hongrois: _dolman_; l’hébreu: _gêne_; l’arabe: _once_, _girafe_, _goudron_, _amiral_, _jupe_, _coton_, _taffetas_, _matelas_, _magasin_, _nacre_, _orange_, _civette_, _café_; le turc: _estaminet_; le cafre: _zèbre_; les langues de l’Inde: _bambou_, _cornac_, _mousson_; les langues américaines: _tabac_, _ouragan_; le chinois: _thé_.
[62] Venu de l’arabe par l’italien; peut-être de la ville de _Tarifa_, port que les Arabes d’Espagne avaient ouvert au commerce des chrétiens. _Tarif_ était, encore au siècle dernier, un terme spécial de douane.
Voilà des mots (et il y en a beaucoup d’autres) sans lesquels il serait difficile de parler français, et auxquels le puriste le plus exigeant n’oserait adresser aucun reproche; ils sont presque tous entrés anciennement dans la langue, et c’est ce qui explique la parité de leurs formes avec celles des mots français primitifs. Si l’on descend au XIXe siècle, la figure des mots étrangers, même les plus usuels, change et se barbarise. L’italien avait donné _brave_, il redonne _bravo_; il donne: _imbroglio_, _fiasco_; l’allemand ne nous communique plus que de féroces assemblages de consonnes: _kirsch_[63], _block-haus_[64]; l’espagnol demeure trop visible dans _embargo_; le russe dans _knout_ et le hongrois dans _shako_[65]. Mais c’est en étudiant l’anglais dans le français que l’on comprendra le mieux les dommages que peut causer à une langue devenue respectueuse, un vocabulaire étranger.
[63] Aurait donné jadis: _Quirche_.
[64] Doublure inutile de _fortin_.
[65] Ces mots auraient donné au français d’il y a deux siècles _Noute_ et _chacot_.
L’anglais nous a fourni un grand nombre de mots qui se comportent dans notre langue selon des modes assez différents. Les uns, en petit nombre, entrés par l’oreille, ont été naturellement francisés puisque leur écriture figurative était ignorée; celui qui les transcrivit le premier méconnut sans doute leur origine et les considéra comme des termes de métier. Aujourd’hui même la phonétique n’arrive pas toujours à retrouver leur source. Tels sont: _héler_, _poulie_, _taquet_, _toueur_, _beaupré_, _comité_. D’autres avaient été jadis donnés à l’Angleterre par la France; ils ont repris assez facilement une forme française; ainsi _trousse_, substantif verbal de _trousser_ (_tortiare_), est devenu en anglais _truss_ et nous est revenu _drosse_ (terme de marine).
Les rapports linguistiques ont toujours été un peu tendus entre les deux pays. Ni un Français ne peut prononcer un mot anglais, ni un Anglais un mot français, et souvent les déformations sont extraordinaires. Lorsque le mot entre par l’écriture, il se francise à la fois de forme et de prononciation, ou de prononciation seulement. Le premier mode donne des mots d’un français parfois médiocre, mais tolérable: _boulingrin_, _bastringue_, _chèque_, _gigue_, _guilledin_[66], _bouledogue_. Quelques mots sont sur la limite de la naturalisation: les dictionnaires donnent déjà: _ponche_, _poudingue_. D’autres enfin s’écrivent en anglais et se prononcent en français: _club_, _cottage_, _tunnel_, _jockey_, _dogcart_; il est très probable qu’ils auraient fini par devenir _clube_[67], _cotage_, _tunel_, _joquet_, _docart_, si la Demi-Science et le Respect n’étaient d’accord pour s’opposer à leur déformation. Mais il y a de plus graves injures. Toute une série de mots anglais ont gardé en français et leur orthographe et leur prononciation, ou du moins une certaine prononciation affectée qui suffit à réjouir les sots et à leur donner l’illusion de parler anglais. Rien de plus amusant alors que de rebrousser le poil du snobisme[68] et de prononcer, comme un brave ignorant, _tranvé_ et _métingue_. Ces mots sont d’ailleurs sur la limite et on ne sait encore ce qu’ils deviendront: _tramway_ semble s’acheminer vers _tramoué_ plutôt que vers _tranvé_[69], quant à _meeting_, le peuple prononce résolument _métingue_, entraîné par l’analogie. Mais _steamer_, _sleeping_, _spleen_, _water-proof_, _groom_, _speech_, et tant d’autres assemblages de syllabes, sont de véritables îlots anglais dans la langue française. Il est inadmissible qu’on me demande de prononcer _prouffe_ un mot écrit _proof_. Les architectes ont imité en France les fenêtres appelées par les Anglais _bow-window_; voilà un mot dont je ne sais rien faire. Jadis il serait devenu aussitôt _beauvindeau_[70]; sa lourdeur aurait pu choquer, mais non sa forme. Il était d’ailleurs bien inutile, puisque, d’après Viollet-Leduc, il a un exact correspondant en vrai français, _bretêche_.
[66] _Gilding_ (hongre).
[67] _Club_, prononcé à l’anglaise, est en train de mourir; l’instinct revient à _cercle_.
[68] _Snob_ (qui devrait s’écrire _snobe_) et _snobisme_ sont assez bien naturalisés. La signification française de _snob_ est inconnue des Anglais. _Snob_, qui veut dire _cordonnier_, a pris pour eux le sens péjoratif qu’avait il y a quelques années le mot _épicier_.
[69] On a signalé récemment à Paris, en la réprouvant, la forme _tramevère_; elle serait excellente.
[70] Comme de _bowsprit_ les marins firent _beaupré_.
Des vocabulaires entiers sont gâtés par l’anglais. Tous les jeux, tous les _sports_ sont devenus d’une inélégance verbale qui doit les faire entièrement mépriser de quiconque aime la langue française. _Coaching_, _yachting_, quel parler! Des journalistes français ont fondé il y a un an ou deux un cercle qu’ils baptisèrent _Artistic-cycle-club_; ont-ils honte de leur langue ou redoutent-ils de ne pas la connaître assez pour lui demander de nommer un fait nouveau? Cette niaiserie est d’ailleurs internationale, et le français joue chez les autres peuples, y compris l’Angleterre, le rôle de langue sacrée que nous avons dévolu à l’anglais. Il y a à Londres un jargon mondain et diplomatique: _thé dansante_, _landau sociable_, _style blasé_, _morning-soirée_; _solide_ s’exprime par _solidaire_, _bon morceau_ par _bonne-bouche_ et _de pied en cap_ par _cap à pie_[71]. Notre anglais vaut ce français-là et il est souvent pire. Son inutilité est évidente. _Sleeping-car_, _garden-party_, _steamer_, _rail-way_, _rail-road_, _steeple-chase_, _dead-heat_, _warrant_, _reporter_, _interview_, _bond-holder_, _rocking-chair_, _sportsman_ et son féminin _sportswoman_, _snowboot_, _smoking_, _music-hall_, _select_, _leader_, _authoresse_: aucun de ces mots, dont la liste est inépuisable, n’ont même l’excuse d’avoir pris la langue française au dépourvu; aucun qui ne pût trouver dans notre vocabulaire son exacte et claire contre-partie.
[71] _S’intimer_. «Elle s’_intime_ avec tout le monde.» C’est du français créé par un Russe; il n’est pas mauvais. La tendance au néologisme est assez forte chez les étrangers parlant français et n’ayant naturellement qu’un vocabulaire restreint à leur disposition.
Un journal discourait naguère sur _authoresse_, et, le proscrivant avec raison, le voulait exprimer par _auteur_. Pourquoi cette réserve, cette peur d’user des forces linguistiques? Nous avons fait _actrice_, _cantatrice_, _bienfaitrice_, et nous reculons devant _autrice_[72], et nous allons chercher le même mot latin grossièrement anglicisé et orné, comme d’un anneau dans le nez, d’un grotesque _th_. Autant avouer que nous ne savons plus nous servir de notre langue et qu’à force d’apprendre celles des autres peuples nous avons laissé la nôtre vieillir et se dessécher. Cet aveu ne nous coûte rien: nous avons permis à l’industrie, au commerce, à la politique, à la marine, à toutes les activités nouvelles ou renouvelées en ce siècle, d’adopter un vocabulaire où l’anglais, s’il ne domine pas encore, tend à prendre au moins la moitié de la place.
[72] _Autrice_ est français depuis au moins le XVIIIe siècle: «AUTRICE. _Une dame Autrice_, se trouve dans une pièce du _Mercure_ de juin 1726.» _Dictionnaire néologique à l’usage des Beaux Esprits du siècle_ (1727), par l’abbé Desfontaines.
L’histoire linguistique des jeux de plein air est curieuse. On en trouverait difficilement un seul, parmi ceux qui ont été réimportés d’Angleterre, qui ne fût connu et toujours pratiqué en France par les enfants. Ainsi la _balle à la crosse_ nous est revenue sous le nom de _cricket_; la _paume_, sous le nom de _tennis_; le _ballon_[73], sous le nom de _foot-ball_; le _mail_[74], sous le nom de _crocket_. Il suffirait évidemment de donner un nom anglais aux _boules_, à la _marelle_, ou au _cerceau_ pour voir ces jeux innocents faire leur entrée dans le monde[75].
[73] En Bretagne, la _soule_.--Emile Souvestre, dans le _Figaro_, Supplément du 1er juillet 1877.
[74] C’est le mot latin tout vif, _malleus_ (_mail_, _maillet_).--Ce jeu est appelé _le Jeu du Palle-Mail_ dans _la Maison des jeux académiques, etc._; à Paris, chez Estienne Loyson, 1665. Son vocabulaire technique comprenait les mots: _passe_, _débutter_, _archet_, _roüet_, _boule_, _ais_, _mettre au beau_; _boule fendue_, _dérobée_, _qui tient de la pierre_, _du fer_, etc.; _crocheter_, _lever_, _lève_, _porte-lève_, etc.
[75] M. Michel Bréal (_Revue des Revues_, 1er juin 1897) trouve tout naturel que le _crocket_ ait amené avec lui d’Angleterre son vocabulaire. Est-il vraiment si naturel que le même jeu se joue en anglais sur les plages et en français dans les cours de collège?
La langue de la marine s’est fort gâtée en ces derniers temps, j’entends la langue écrite par certains romanciers, car la langue orale a dû se maintenir intacte. M. Jules Verne mérite ce reproche d’avoir abusé des mots anglais dans ses merveilleux récits; un seul de ses tomes me fournit les mots suivants: _anchor-boat_, _steam-ship_, _main-mast_, _mizzenne-mast_, _fore-gigger_, _engine-screw_, _patent-log_, _skipper_, sans compter _dining-room_ et _smoking-room_, qui sont de la langue générale. Nul lexique cependant n’est plus pittoresque que celui de la marine française, et M. Jules Verne, qui le connaît mieux que personne, devrait l’employer toujours et ne pas laisser croire qu’il le juge inférieur en netteté et en beauté au lexique anglais. Que de mots, que de locutions d’une pureté de son admirable: _étrave_, _étambot_, _misaine_, _hauban_, _bouline_, _hune_, _beaupré_, _artimon_, _amarres_, _amures_, _laisser en pantenne_, _haler en douceur_; voici deux lignes de vraie langue marine[76]: «On cargue la brigantine, on assure les écoutes de gui; une caliourne venant du capelage d’artimon est frappée sur une herse en filin...» Très peu de mots marins appartiennent au français d’origine; ils ont été empruntés aux langues germaniques et scandinaves, au provençal, à l’italien; mais leur naturalisation est parfaite, et presque tous peuvent servir de modèle pour le traitement auquel une langue jalouse de son intégrité doit soumettre les mots étrangers.
[76] _La pêche à bord des longs-courriers_, par Bouquart. _L’Illustration_, 11 septembre 1897.