‹ ÉthiqueChapitre 280 sur 459 · Troisième partie : De l’origine et de la nature des affections · SCOLIE

Troisième partie : De l’origine et de la nature des affections · SCOLIE

Nous voyons qu’il peut arriver ainsi que l’un ait en haine ce qu’aime l’autre ; et que l’un ne craigne pas ce que craint l’autre ; qu’un seul et même homme aime maintenant ce qu’il haïssait auparavant, ose ce qui lui faisait peur, etc. Comme, en outre, chacun juge d’après son affection quelle chose est bonne, quelle mauvaise, quelle meilleure, et quelle pire (Scolie de la Prop. 39), il suit que les hommes peuvent différer autant par le jugement que par l’affection ; par là il arrive que, comparant les hommes les uns aux autres, nous les distinguions par la seule diversité de leurs affections, et appelions les uns intrépides, les autres peureux, d’autres enfin d’un autre nom. J’appellerai, par exemple, intrépide celui qui méprise le mal dont j’ai habituellement peur ; et si, de plus, j’ai égard à ce que son Désir de faire du mal à celui qu’il hait n’est pas réduit par la peur d’un mal qui me retient habituellement, je l’appellerai audacieux. Puis celui-là me paraîtra peureux qui a peur du mal que j’ai accoutumé de mépriser ; et si j’ai, en outre, égard à ce que son Désir est réduit par la peur d’un mal qui ne peut me retenir, je dirai qu’il est pusillanime ; et ainsi jugera chacun. À cause enfin de cette nature de l’homme et de l’inconstance de son jugement, comme aussi parce que l’homme juge souvent des choses par son affection seulement, et que les choses qu’il croit faire en vue de la Joie ou de la Tristesse et dont pour cette raison (Prop. 28) il s’efforce de procurer la venue ou qu’il s’efforce d’écarter, ne sont souvent qu’imaginaires — pour ne rien dire ici des autres causes d’incertitude que j’ai fait voir dans la deuxième Partie — pour toutes ces raisons donc, nous concevons aisément que l’homme puisse intervenir souvent lui-même comme cause tant de sa tristesse que de sa joie ; c’est-à-dire qu’il soit affecté d’une Joie ou d’une Tristesse qu’accompagne comme cause l’idée de lui-même ; et nous connaissons ainsi facilement ce qu’est le Repentir et ce qu’est le Contentement de soi. Le Repentir, dis-je, est une Tristesse qu’accompagne l’idée de soi-même et le Contentement de soi est une Joie qu’accompagne comme cause l’idée de soi-même, et ces affections sont très vives parce que les hommes croient qu’ils sont libres (voir Prop. 49).

Si nous avons déjà vu un objet en même temps que d’autres, ou si nous imaginons qu’il n’a rien qui ne soit commun à plusieurs, nous ne le considérerions pas aussi longtemps que celui que nous imaginons qui a quelque chose de singulier.

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