‹ ÉthiqueChapitre 282 sur 459 · Troisième partie : De l’origine et de la nature des affections · SCOLIE

Troisième partie : De l’origine et de la nature des affections · SCOLIE

Cette affection de l’Âme ou cette imagination d’une chose singulière, en tant qu’elle se trouve seule dans l’Âme, est appelée Étonnement ; si elle est provoquée par un objet dont nous avons peur, elle est dite Consternation, parce que l’Étonnement d’un mal tient l’homme à ce point en suspens dans la seule considération de ce mal qu’il est incapable de penser à d’autres objets, par où il pourrait éviter ce mal. Mais, si ce qui nous étonne est la prudence d’un homme, son industrie ou quelque autre chose de ce genre, comme par cela même nous considérons cet homme comme l’emportant de beaucoup sur nous, alors l’Étonnement se nomme Vénération, et Horreur si c’est la colère d’un homme, son envie, etc., qui nous étonne. Ensuite, si nous sommes étonnés de la prudence, de l’industrie, etc., d’un homme que nous aimons, notre Amour par cela même (Prop. 12) sera plus grand, et nous appelons Ferveur cet Amour joint à l’Étonnement ou à la Vénération. Nous pouvons aussi concevoir de cette manière la Haine, l’Espoir, la Sécurité et d’autres affections se joignant à l’Étonnement et nous pourrons déduire ainsi plus d’Affections qu’on n’a coutume d’en désigner par les mots reçus. D’où il apparaît que l’usage ordinaire des Affections plus que leur connaissance attentive a fait inventer ces noms.

Àl’Étonnement s’oppose le Mépris dont la cause est toutefois généralement la suivante : nous voyons que quelqu’un s’étonne d’une chose, l’aime, la craint, etc., ou encore une chose paraît au premier aspect semblable à celles dont nous nous étonnons, que nous aimons, craignons, etc., et nous sommes ainsi déterminés (Prop. 15 avec son Coroll. et Prop. 27) à nous étonner de cette chose, à l’aimer, la craindre ; mais, si par sa présence ou sa considération plus attentive nous sommes contraints de nier d’elle tout ce qui peut être cause d’Étonnement, d’Amour, de Crainte, etc., alors l’Âme demeure déterminée par la présence même de la chose à penser à ce qui n’est pas dans l’objet plutôt qu’à ce qui s’y trouve, tandis qu’au contraire la présence d’un objet fait penser d’ordinaire principalement à ce qui s’y trouve. De même, maintenant que la Ferveur naît de l’Étonnement causé par une chose que nous aimons, la Dérision naît du Mépris de la chose que nous haïssons ou craignons, et le Dédain du Mépris de la Sottise, comme la Vénération, naît de l’Étonnement, de la Prudence. Nous pouvons enfin concevoir l’Amour, l’Espoir, la Gloire et d’autres Affections se joignant au Mépris et déduire encore de là de nouvelles Affections que nous n’avons accoutumé de distinguer des autres par aucun vocable.

Quand l’Âme se considère elle-même et considère sa puissance d’agir, elle est joyeuse ; et d’autant plus qu’elle s’imagine elle-même et imagine sa puissance d’agir plus distinctement.

Page 1