Troisième partie : De l’origine et de la nature des affections · EXPLICATION
Que ce Désir du coït soit modéré ou ne le soit pas, on a coutume de l’appeler Lubricité. De plus, les cinq dernières affections (comme je l’ai fait observer dans le Scolie de la Prop. 56) n’ont pas de contraires. Car la Modestie est une espèce d’Ambition, comme on le voit dans le Scolie de la Proposition 29. J’ai déjà fait observer que la Tempérance, la Sobriété et la Chasteté ne sont pas des passions, mais des puissances de l’Âme. Et bien qu’il puisse arriver qu’un homme avare, ambitieux ou peureux, s’abstienne des excès de table, de boisson ou de coït, l’Avarice cependant, l’Ambition et la Peur ne sont pas opposées à la gourmandise, à l’ivrognerie ou à la lubricité. Car l’avare souhaite la plupart du temps de se gorger de nourriture et de boisson aux dépens d’autrui. L’ambitieux, pourvu qu’il ait l’espoir de n’être pas découvert, ne se modérera en rien et, s’il vit parmi des ivrognes et des lubriques, il sera, par son ambition même, plus enclin aux mêmes vices. Le peureux enfin fait ce qu’il ne veut pas. Encore bien qu’il jette à la mer ses richesses pour éviter la mort, il demeure avare ; et si le lubrique est triste de ne pouvoir se satisfaire, il ne cesse pas pour cela d’être lubrique. Et d’une manière générale ces affections ne concernent pas tant les actes mêmes de manger, boire, etc., que le Désir et l’Amour de ces actes. On ne peut donc rien opposer à ces affections, sinon la Générosité et la Fermeté d’âme dont nous parlerons plus tard.
Je passe sous silence les définitions de la Jalousie et des autres fluctuations de l’Âme, tant parce qu’elles naissent d’une combinaison des affections déjà définies que parce que la plupart n’ont pas de noms ; ce qui montre qu’il suffit pour l’usage de la Vie de les connaître en général. Il est d’ailleurs clair, par les Définitions des affections expliquées, que toutes naissent du Désir, de la Joie ou de la Tristesse, ou plutôt ne sont rien que ces trois qui toutes ont coutume d’être appelées de divers noms à cause des relations suivant lesquelles on les considère et de leurs dénominations extrinsèques. Si maintenant nous avons égard à ces affections primitives et à ce qui a été dit auparavant de la nature de l’Âme, nous pourrons définir comme il suit les Affections en tant qu’elles se rapportent à l’Âme seule.
Une Affection, dite Passion de l’Âme, est une idée confuse par laquelle l’Âme affirme une force d’exister de son Corps, ou d’une partie d’icelui, plus grande ou moindre qu’auparavant, et par la présence de laquelle l’Âme elle-même est déterminée à penser à telle chose plutôt qu’à telle autre.