II
Lorsqu’on entend parler l’argot, on s’aperçoit rapidement que le nombre des termes défigurés n’est guère plus grand que celui des mots de la langue courante. Cependant on ne comprend pas plus ces derniers que les premiers. Ils paraissent être employés tout à fait en dehors de leur signification habituelle. Des mots comme chiquer (battre ou tromper), taupe (femme), linge (joueur de bonneteau) semblent ou des métaphores immédiates, ou le résultat de conventions établies : deux points de vue qui seraient aussi faux l’un que l’autre. Le langage de l’argot est évidemment borné à un certain nombre d’objets concrets et à une quantité restreinte de notions abstraites. D’autre part, une nécessité fort impérieuse le contraint à modifier continuellement ses termes, afin qu’on ne puisse les comprendre. Des métaphores immédiates sont, comme nous l’avons dit, des images du langage destinées à le rendre intelligible ; il n’en est pas de même des métaphores dérivées. Un mot, une fois formé, représente une idée par l’assemblage même des sons et les associations qui s’y rattachent. La plupart du temps, c’est à des formations artificielles qu’il faut rattacher les métaphores. D’autre part, on ne saurait s’expliquer la transmission d’un mot d’ordre, appliqué à chaque mot, une série de circulaires fixant de nouvelles conventions dans le langage des classes dangereuses. Mais la nécessité des modifications et leur limitation sémantique à peu d’objets ou de notions a déterminé une direction donnée dans les dérivations argotiques. La langue de l’argot est pauvre d’idées, riche de synonymes. Les files de mots sont, pour ainsi dire, parallèles et procèdent d’une dérivation synonymique. La méthode de recherches en argot, au point de vue sémantique, sera donc la filiation synonymique.
Ces directions parallèles suivant lesquelles les noms naissent des noms sans s’y attacher par aucun intermédiaire de verbe ou d’adjectif, nous aurions pu les déterminer a priori, puisque nous connaissons presque toutes les conditions de la vie de l’argot. Mais ce n’est pas ainsi que nous sommes arrivés aux idées générales. Chaque mot produit un mot : c’est d’abord un doublet artificiel. Ce doublet produit une métaphore ; celle-ci, un synonyme. La métaphore fait jaillir parfois autour d’elle une pluie de synonymes, comme les champignons qui éclatent en projetant une nuée de spores destinés à perpétuer leur espèce. C’est en rassemblant ces graines éparses, en les comparant et en reconnaissant, suivant la loi de l’analogie, leur commune origine que nous avons pu déterminer le procédé de dérivation de l’argot.
Les métaphores élémentaires ne manquent pas d’ailleurs au vocabulaire argotique. Comme toutes les langues primitives, cette langue qui se forme a recours à l’élément verbal. Mais est-ce bien une métaphore que de représenter l’objet par sa qualité la plus apparente ? Endormi (juge), empavé (carrefour), ligottante (corde), palpitant (cœur), moussante (bière), etc., présentent l’élément verbal dans la constitution des substantifs. On peut reconnaître là encore une part de spontanéité dans la création de la langue secrète. En rapprochant θάλασσα de ταράσσω (troubler), on montre que la mer dans les temps préhistoriques était la troublée, comme elle est aujourd’hui la salée. On reconnaîtra de même dans la série des mots qui signifient tête des métaphores très simples qui se rapportent à la forme. Calebasse (Jargon de l’argot réf.), coloquinte (ibid.), †poire (loirepoque), †couatche (all. quetsche), †ciboulot et ciboulotte (ciboule), †citronnade (citron), †pomme, †balle, †boule, †bobine, †fiole, †cafetière. (Trognon appartient, comme gnasse, aux dérivés de trogne.) Y a-t-il là des métaphores différentes de celle qui a donné au mot testa le sens de tête ? La métaphore joue ainsi un rôle dans l’argot ; mais elle ne paraît pas y avoir un rôle plus grand que dans les autres langues, rapportées à leur origine.
Revenons aux séries parallèles dont il était question plus haut. L’argot connaît deux procédés : la défiguration artificielle et le synonyme. De là deux filiations, chacune se rapportant à un des doublets artificiels. Le mot marmite (femme) défiguré au point de vue morphologique donne †marmotte. Le suffixe ite a cédé la place à ote. Le nouveau sens obtenu n’a certainement pas été défavorable à cette transformation. Marmotte représentant une nouvelle idée donne par dérivation synonymique †taupe. Dans la série parallèle, marmite, considéré au point de vue métaphorique, donne par dérivation synonymique †poêlon et †casserole. Bonneteau ne donne qu’une série. Par défiguration artificielle (abréviation, v. page 46, note 2), on a †bonnet. L’idée de bonnet fait naître †bonneterie ; puis, par dérivation synonymique †lingerie. Enfin, des joueurs de bonneteau sont des †linges. Les yeux ont donné naissance à une métaphore élémentaire (voir plus haut, tête) ; c’est le mot †billes ; par dérivation synonymique on a †calots. Toqué (fou) donne une abréviation redoublée, allusion au sens propre du mot (voir plus loin chiquer), c’est †toc-toc ; une dérivation synonymique par onomatopée donne †pan-pan. « Saint-Esprit, protégez-nous ! » devient « †Sainte-Essence, protégez-nous ! ».
Ce procédé de l’argot laisse persister des équivoques pendant plusieurs siècles. M. Vitu, dans le Jargon du xv siècle, a établi pour polir, nettoyer, fourbir, brunir, sorniller le double sens de voler.
Pour mieux polir et desbouser musars.....
Là ot ung gueux son endosse polye.
(Villon, Ball., XI.)
Sornillez-moi ces georgetz si farciz.
(Villon, Ball., VII.)
.....Et c’est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
(La Fontaine, Fables, VIII, 7.)
« On reconnaît ici, dit M. Vitu, la persévérante logique des créateurs du Jargon. » L’œuvre n’appartient pas aux créateurs ; elle est de ceux qui les ont suivis. Tout au plus la méthode de dérivation synonymique pourrait-elle avoir été inventée par eux. Mais cette dérivation résulte si nécessairement du peu de choses signifiées par l’argot et de la modification continuelle que lui impose la conservation de son existence, qu’on peut voir plutôt là une loi propre à la langue secrète, une adaptation de ses organes au milieu. Nous allons retrouver le même phénomène dans le mot †chiquer et nous pourrons rattacher à ce mot une série rétrograde. Chiquer, noté par F. Michel, avec le sens de battre a aussi le sens de †tromper. Au premier sens nous avons rattaché chique-naude dont l’origine était inconnue. Le suffixe naude se retrouve dans baguenaude, dont l’origine est également inconnue. La voyelle i se nasalise au xvi siècle (Rabelais) devant la gutturale et donne chinquer. Nous avons affaire ici à une défiguration artificielle de choquer. Oque, suffixe mobile, a été remplacé par ique. Du chiqué (sens tromper), c’est du faux, du simulé. Fait de chique, expression propre aux peintres, c’est fait de faux (ce qui n’est pas d’après nature). Suivons maintenant l’idée de tabac qui domine dans la forme artificielle chiquer ; elle donnera naissance à deux séries d’expressions parallèles dans les sens battre et tromper. Dans le sens battre, on a †passer au tabac, †filer la pipe. Dans le sens tromper, série parallèle : †tirer une carotte, puis †raconter une blague, enfin (argot militaire) raconter un tabac. La preuve que l’idée tabac domine dans chiquer, c’est une phrase facétieuse qu’on adresse à quelqu’un qui simule : †tu chiques sans tabac. Le mot chic, beau, peut se rattacher à chiquer. On dit d’une belle chose : †c’est tapé, †c’est touché (voir plus loin toquer), on a pu dire aussi *c’est chiqué (la chute d’é s’est produite dans linvé=†linve). Modifié de nouveau, à cause de la mobilité du suffixe ique, chique est revenu à son origine avec le mot †choque (beau) qui a donné le dérivé †de la choquotte (du beau, du bon). Dans les Petits mystères de Paris (Paris, Desloges, 1844), on trouve au tome II : « C’est un tireur chiqué, c’est un zic de talent. », etc. Le Nouveau catéchisme poissard (Noblet, s. d.) contient l’« Aimable conversation de mam’selle Gotot la Mal-Chiquée ». On a donc dit « être bien ou mal chiqué » comme on dit « être bien ou mal torché ». Torcher signifie « battre ». Il s’est conservé avec ce sens dans l’expression « se donner un coup de torchon ». Rabelais (II, c. 29) écrit : « en frappant torche lorgne dessus le Géant ». Calé, synonyme de chique, a la même origine sémantique. Recaler est l’équivalent de retaper. Caler, dans le jeu de billes, signifie frapper. Le langage du jeu de billes a conservé de même toquer (v. infrà) avec le même sens : « Dern à débute, toquer le preu ». Le calot (bille) est ce qui sert à caler. On reconnaîtra caler dans calotte (soufflet) et dans taloche. Ce dernier mot représente le même passage du c au t que cocanges (coquilles de noix. J. de l’arg. réf.) devenu tocanges dans les Voleurs de Vidocq. La désinence oche trahit l’origine argotique. Bat doit être rattaché à la même série. Battant signifie neuf (J. de l’arg. réf.). L’expression « tout battant neuf » a collé ensemble le terme d’argot et sa traduction comme dans « vieux birbe ». Batif présente bat avec le suffixe iffe (†galiffe, pour gale, etc.) ; il ne faut pas y voir, comme le veut M. Ascoli, le verbe bâtir. Battant neuf correspond exactement à flambant neuf, où flambant signifie beau, superbe. « Battant » a donc signifié neuf et joli. Bat, formé par apocope, n’a gardé que le second sens. (cf. comme, autor, diam, etc.)
Battre et tromper alternent eux-mêmes. †Du battu, c’est du faux. †Battre comtois, †battre le job (jobard), c’est tromper. (Voir F. Michel.)
†Taper signifie aussi tromper, dans le sens spécial d’enjôler pour avoir de l’argent. Le radical de taper a pu se nasaliser (cf. laper et lamper). « Se donner un coup de tampon » est une locution équivalente à « coup de torchon ». Nous l’avons recueillie abrégée sous la forme « coup de tan ».
†Estamper signifie à la fois « battre » et « tromper ». Le second sens seul est argotique ; le premier appartient à la vieille langue.
L’expression du toque pour du faux doit sans doute être rattachée à une série semblable. Le mot *toquer, inusité, doublet de toucher signifiait frapper, battre. La filiation synonymique nous en donne la preuve dans †retoquer, synonyme, de †retaper. *Toquer ayant eu le double sens de battre et tromper a laissé toquante (montre qui bat) et du toque (du faux).
Craque, mensonge ; craquelin, menteur (J. de l’arg. réf.) se rattachent au verbe craquer qui sans doute a perdu le sens actif « frapper » comme crouler a perdu le sens « abattre » (Rabel., I, 26. Croullans tous les fruits des arbres). En anglais, on dit crack the head, frapper la tête. La nomenclature des jeux dans Rabelais contient celui de crocque-teste. L’explication de Le Duchat (avaler sa tête) est ridicule. Enfin, au jeu de croquet, on croque une boule comme on cale une bille. De craquer à croquer le passage est le même que de taper à toper. « Croquignolle » est l’équivalent de chiquenaude.
Aquiger (Pech. de Ruby), frapper, battre, devenu aujourd’hui attiger avec le sens plus spécial de « blesser », signifiait aussi « tromper ». Aquigehabin est celui qui trompe les chiens.
Le mot tricher, comparé à trique (bâton), suggère un verbe, *triquer dont le sens aurait été battre et tromper. Nous le trouvons dans trinquer, qui dans le sens spécial de choquer les verres a gardé la nasalisation, comme chinquer (voir chiquer). Cette explication paraît préférable à celle qui rapporte trinquer à l’allemand trinken. Eustache Deschamps (1380 env. ; Ball. dccccxii) écrit trocher (troquer) pour trinquer. Cf. choquer et chinquer. Les patois du Midi ont conservé trinca, trinqua, rompre, briser et boire en choquant le verre. Trincaire, briseur, casseur. (Boucoiran, Dict. des idiomes méridionaux de Nice à Bayonne). M. Ascoli (Studj crit.) a constaté les relations d’échange des langues méridionales avec l’argot. Trima, trotter, travailler, est l’arg. trimer (trimard). S’escagana, s’escagassa de rire, grimacer, se pâmer de rire, sont des formes voisines de l’arg. s’esganacer. Les patois locaux conservent longtemps les mots qui leur arrivent. Trinquamelle (Rabel., II, c. 30) doit être rapproché de *triquer. C’est le toulousain trinc’amellos, briseur d’amandes. Chinquer (chiquer) s’employait au xvi siècle dans le sens de trinquer (*triquer) (Mém. de Sully. V. Littré). Cette synonymie est une preuve absolue de l’origine de « trinquer ». — La série se trouve d’ailleurs vérifiée d’une autre façon, puisque les mots qui la composent se sont remplacés successivement dans le sens spécial de manger (choquer des dents). Chiquer veut dire manger : chicot est une dent (fragment de racine, cf. chiqueter et déchiqueter). Croquer a le même sens. Enfin l’édition de 1836 du Jargon de l’Argot (Pellerin, Épinal) donne triques avec la signification de dents — ce qui montre qu’on a eu en argot choquer = chiquer = croquer = *triquer.
Nous sommes remontés ainsi jusqu’au xvi siècle. Au moyen de la première méthode inductive, nous avons déterminé l’origine de chiquer, né d’une substitution de suffixes. La loi de filiation synonymique, établie par l’analogie, nous a permis de suivre une équivoque pendant trois cents ans et de découvrir des explications nouvelles. Les deux méthodes se pénètrent donc et sont fécondes.
La dérivation synonymique remonte jusqu’au xv siècle. Dans georget (pourpoint. Pech. de Ruby) que nous avons vu plus haut,
Sornillez-moi ces georgetz si farciz.
(Jargon de Villon, Ball., VII)
on reconnaîtra la traduction argotique du mot de la langue courante jacque qui nous a laissé jaquette. Pont-à-Billon est pour Pont-au-Change dans les passages suivants :
Les hoirs du deffunct Pathelin
Qui sçavez jargon jobelin
Capitaine du Pont-à-Billon.
(Repeües franches. — Attr. à Villon)
J’en ay cogneu, qui souvent largement
Donnoyent à tous repeues outre mesure
Qui depuis ont continuellement
Servy le Pont-à-Billon par droicture.
(Ballade de l’acteur. — Ibid.)
Ces deux transformations ne diffèrent nullement de celle que nous avons recueillie oralement : Sainte-Essence pour Saint-Esprit.
Nous avons atteint les origines écrites de l’argot français. La filiation synonymique est valable jusque-là. Nous croyons avoir assez établi la solidité des méthodes que nous avons employées ; qu’on nous permette de jeter maintenant sur les résultats un coup d’œil général.