‹ Étude sur l’argot françaisChapitre 4 sur 4 · III

III

Au point de vue de l’histoire de la langue française, ce travail paraît apporter des éclaircissements. Les mots chiquenaude, mélasse, peluche, coqueluche, baluchon, etc., sont expliqués d’une manière satisfaisante par l’argot. Si la liste de ces mots n’est pas infiniment plus longue, c’est qu’un contrôle historique soigneux est indispensable et que ce contrôle demande bien du temps.

Au point de vue social, nous avons reconnu dans l’argot l’intervention d’une élite intellectuelle. La filiation synonymique nous permet de démasquer ces mystérieux personnages. On sait qu’au xvi siècle les modifications du langage étaient confiées aux archi-suppôts. Voici comment les définit Olivier Chéreau : « En un mot, ce sont les plus sçavants, les plus habiles marpauts de toutime l’Argot, qui sont des escoliers desbauchez et quelques ratichons, de ces coureurs qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne, qui ostent, retranchent et reforment l’argot ainsi qu’ils veulent, et ont ainsi puissance de trucher tout le toutime sans ficher floutière. » Une dérivation synonymique rencontrée dans le même opuscule du Jargon de l’argot réformé donne archi-boutant. Dès lors les archi-suppôts sont les arcs-boutants de l’argot. Le Jargon de l’argot réformé est l’œuvre d’un « pilier de boutanche qui maquille en molanche dans la vergne de Tours » (commis de boutique qui travaille dans les laines à Tours). Pilier, c’est encore le suppôt, le boutant. Et ceux qui parmi les malfaiteurs sont appelés †les poteaux ont reçu la longue tradition du maniement du langage. Dès lors le mot souteneur est l’équivalent de poteau et ne s’applique pas seulement en ménage privé, mais à l’association tout entière. Ce sont les poteaux qui reprennent les mots oubliés pour les lancer de nouveau dans la circulation ; ils sont encore les grands maîtres dans l’université de l’argot.

Au point de vue de la méthode appliquée à la linguistique, nous pensons avoir prouvé que celle qui convient à l’argot est la méthode expérimentale. Cette langue a été décomposée et recomposée comme une substance chimique ; mais elle n’est pas inanimée comme des sels ou des métaux. Elle est contrainte de vivre sous des lois spéciales, et les phénomènes que nous constatons en elle sont le résultat de cette contrainte. Les animaux des grands fonds sous-marins recueillis dans les expéditions du Travailleur et du Talisman sont dépourvus d’yeux ; mais sur leur corps se sont développées des taches pigmentaires et phosphorescentes. De même l’argot, dans les bas-fonds où il se meut, a perdu certaines facultés du langage, en a développé d’autres qui lui en tiennent lieu ; privé de la lumière du jour, il a produit sous l’influence du milieu qui l’opprime une phosphorescence à la lueur de laquelle il vit et se reproduit : la dérivation synonymique.

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