CHAPITRE VI
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU SAINT-ANTOINE).
Quatre cents ans environ s’étaient écoulés depuis l’avénement de la peste et de la variole, toujours liguées contre le genre humain, lorsque apparut, vers le milieu du Xe siècle, une horrible maladie dont les chroniques du temps nous ont conservé la hideuse image sous les noms expressifs de _feu sacré_, _mal des ardents_, _feu Saint-Antoine_, _feu Saint-Marcel_, _feu d’enfer_, _etc._
Cette maladie, qui venait renouer la chaîne brisée des grands fléaux insolites, parcourut et dépeupla l’Europe pendant une interminable période, qui comprend les Xe, XIe et XIIe siècles, au milieu d’un concours inouï de calamités de tous genres. Ses ravages furent tels, que dans plusieurs contrées, les princes et les seigneurs, frappés d’épouvante, firent entre eux une sorte de pacte, «afin de détourner la colère du Ciel, en observant la paix et la justice»[476].
Les récits qu’on nous a laissés sur cette maladie sont si incomplets et si peu conformes, que la Société royale de médecine, dont la création eut pour motif principal «l’étude des épidémies et des épizooties», crut devoir provoquer des recherches dans le but de rapprocher les documents puisés à leur source, et de réunir toutes les données capables de répandre quelque lumière sur un sujet aussi important. En 1776, elle confia cette mission difficile à quatre de ses membres les plus distingués, Jussieu, Paulet, Saillant et l’abbé Tessier. De cette savante collaboration, sortit un travail remarquable qui débrouilla en partie ce chaos pathologique, sans donner toutefois le mot d’une énigme qui n’a pas encore été devinée. La plupart des rares écrits qui ont traité, dans la suite, le même sujet, ne sont qu’un emprunt mal déguisé, à l’œuvre des mandataires de la Société royale[477].
On sait que les mots _feu sacré_ (_ignis sacer_) étaient employés par les médecins de l’antiquité, pour désigner métaphoriquement des maladies très-diverses, qui n’avaient d’autre trait commun qu’une sensation d’_ardeur brûlante_ accusée par les sujets. Cette confusion du langage cause de grands embarras, lorsqu’on veut déterminer la nature comparée des maladies anciennes qui portent cette dénomination. Pour éclairer cette question nosologique, si mal posée et par conséquent si diversement résolue, il faut fouiller dans les vieux recueils, compulser et confronter les textes, et si l’on n’obtient pas tous les renseignements que l’on désire, on se met au moins en garde contre des affirmations trop absolues.
Les mots: _feu sacré_, qui reparaissent dans les récits des chroniqueurs du moyen âge, conjointement avec d’autres synonymes analogues, ont été pris dans le vocabulaire ancien, et ne préjugent rien sur les rapports nosologiques qui seraient censés rallier les unes aux autres, les diverses espèces de _feu_ observées à des époques si distantes. Elles ne se rapprochent, en effet, que par la sensation de brûlure qui en est le phénomène subjectif le plus saillant. Ce symptôme ne peut avoir de valeur que par sa coexistence avec un ensemble d’indices congénères qui caractérisent la nature du mode morbide intime qu’il traduit.
Qu’on me permette de citer un exemple à l’appui de cette remarque.
Virgile a consacré un des plus beaux chants de ses _Géorgiques_ à la description d’une épizootie, dans laquelle figurait une forme spéciale de maladie qu’il appelle _ignis sacer_. M. le professeur Bouisson a pensé, non sans de bonnes raisons, qu’il s’agissait de la _maladie charbonneuse_[478].
Après avoir dit que la toison des troupeaux était imprégnée d’un principe vénéneux dont rien ne pouvait la débarrasser, le poëte ajoute le détail suivant:
«Verum etiam invisos si quis tentarat amictus, »Ardentes papulæ atque immundus olentia sudor »Membra sequebatur, nec longo deinde moranti »Tempore contactos artus sacer ignis edebat[479].»
Ces élevures ardentes, ce feu qui dévore les membres des imprudents qui se sont revêtus de ces dépouilles infectées, rappellent à la fois, et les désordres provoqués dans les tissus, par la _pustule maligne_, et la contagion qui en est, chez l’homme, l’origine exclusive. L’ensemble des caractères, assignés par Virgile à la maladie épizootique, confirmé par l’énumération des influences qui ont participé, d’après lui, à sa formation, représente l’_affection charbonneuse des herbivores_, et précise, dans ce cas particulier, la nature de cette espèce d’_ignis sacer_. L’érysipèle gangréneux, que quelques médecins ont cru reconnaître, n’a ni les reliefs cutanés de la pustule maligne, ni sa transmissibilité[480].
Mais il ne faut jamais oublier, en lisant les anciens, que les mots _feu sacré_ ont plusieurs sens, et qu’ils s’appliquent indifféremment à l’_érysipèle_, à l’_herpès zoster_ et à quelques autres localisations dermatosiques qui s’accompagnent d’une chaleur plus ou moins vive.
Le plus vieux document que nous possédions, sur la maladie gangréneuse du moyen âge, est inscrit dans la chronique de Frodoard pour l’année 945. C’est là que l’antiquaire Sauval a pris tout ce qu’il en a dit lui-même. Voici la traduction littérale du texte de Frodoard:
«L’an 945, dans la ville de Paris et dans de nombreux villages des environs, la _plaie du feu_ (_ignis plaga_) attaquait les membres et les consumait entièrement petit à petit, jusqu’à ce que la mort finît ce supplice. Quelques-uns survécurent, grâce à l’intercession des saints. Mais un grand nombre furent guéris dans l’église de Notre-Dame de Paris. Tous ceux qui purent s’y rendre furent sauvés. Le duc Hugues les nourrit à ses frais. Quelques-uns se croyant délivrés, tentèrent de revenir chez eux; mais ce feu se ralluma et ne s’éteignit de nouveau que par leur retour à l’église[481].»
Sauval, qui donne un extrait de ce récit, ajoute que les habitants de Paris espérant se préserver ou guérir, quittaient la ville pour prendre l’air des champs; et les campagnards, au contraire, se réfugiaient dans Paris. D’après lui, rien ne pouvait résister à ce mal, et l’église de Notre-Dame, qui servait d’hôpital, contenait parfois plus de six cents malades[482].
On trouve encore dans le même écrit, le texte d’une ancienne charte de l’église de Notre-Dame de Paris qui prescrivait d’allumer six lampes toutes les nuits, devant l’autel de la Vierge, au lieu même où s’étaient rendus les malades atteints du feu sacré[483].
Rodolphe Glaber, dont la chronique va de 900 à 1046, nous apprend «qu’en 993 régnait parmi les hommes, une maladie meurtrière. C’était une sorte de _feu caché_ (_ignis occultus_) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un grand nombre, _l’effet dévorant de ce feu s’opéra dans l’espace d’une nuit_[484].»
Voici comment Mézeray rend compte du même fait:
«En cette année (994) et les précédentes, un feu inconnu, que l’on nommoit _mal des ardents_, et qui avoit fait de grands ravages, se ralluma et tourmenta cruellement la France. Il prenoit tout d’un coup et brusloit les entrailles ou quelque partie du corps, et bien heureux qui en estoit quitte pour un bras ou pour une jambe! Le fléau fut cause qu’on fit de grandes libéralités aux églises des Saints, de qui l’on croyoit avoir ressenty du secours dans ces horribles douleurs. On dit que ce mal, en l’année 994, emporta, dans l’Aquitaine, l’Angoumois, le Périgord et le Limousin, plus de quarante mille personnes, en peu de jours[485].»
Adémar, moine chroniqueur, témoin de l’épidémie racontée par Mézeray, en parle comme il suit:
«Dans ce temps-là, un _feu de pestilence_ (_pestilentiæ ignis_) embrasa les populations du Limousin. Un nombre infini de personnes des deux sexes étaient consumées par un feu invisible. Tous les évêques de l’Aquitaine, assemblés à Limoges, montrèrent au peuple, le corps de saint Martial, et bientôt la maladie cessa[486].»
Je découvre dans la chronique déjà citée de Glaber, l’indication d’une invasion postérieure de la même maladie.
«En 1039, la vengeance divine s’appesantit de nouveau sur les humains. Une ardeur mortelle (_mortifer ardor_) fit périr beaucoup de monde, tant dans les classes élevées que dans les classes moyennes et infimes de la population. Chez plusieurs, certains membres se détachèrent, et ils restèrent ainsi mutilés pour servir d’exemple à ceux qui viendraient après eux.» Glaber ajoute que «_la disette se fit sentir sur presque toute la terre par le manque de vin et de blé_[487].»
Le bénédictin Sigebert décrit aussi une attaque de feu sacré, observée dans la basse Lorraine, en 1089.
«Beaucoup de gens furent frappés du feu sacré qui consumait les viscères. Les membres noirs comme du charbon se détachaient du corps et les sujets mouraient misérablement, ou bien ils traînaient une vie plus malheureuse encore, privés des pieds et des mains.»
Mézeray trace un tableau saisissant de la même invasion.
«L’an 1090, le feu sacré qu’ils nommoient le _feu Saint-Antoine_, se rallumant plus furieusement que jamais, causa d’horribles désolations dans la haute et basse Lorraine. On y voyoit partout dans les chemins, dans les fossez et aux portes des églises, des personnes ou mourantes, ou à qui la douleur insupportable du mal faisoit jeter de hauts cris. D’autres à qui cette _peste ardente_ avoit dévoré les pieds et les bras ou une partie du visage[488].»
Je ferai bientôt ressortir l’importance de ce passage de Mézeray, où l’on voit paraître pour la première fois le nom de _feu Saint-Antoine_ à côté des mots: _peste ardente_.
Nous devons quelques détails plus circonstanciés à l’auteur de la vie de Hugues, évêque de Lincoln[489].
Il raconte qu’il vit de son temps au mont Saint-Antoine, en Dauphiné, «plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe, jeunes ou vieux, guéris du feu sacré par l’intercession des saints. Leurs chairs avaient été en partie brûlées, leurs os consumés et certains membres détachés; et malgré ces mutilations, ils paraissaient jouir de la meilleure santé. De toutes les parties du monde[490], ceux qui étaient frappés de ce mal, qui n’a pas son pareil, accouraient en cet endroit où reposaient les restes du bienheureux légendaire, enveloppés dans la tunique de saint Paul premier ermite, et presque tous étaient guéris dans l’espace de sept jours; si, au bout de ce temps, ils ne l’étaient pas, ils mouraient... Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ce miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair et les membres qu’il avait dévorés, ne se restauraient jamais. Mais, chose étonnante! les parties qui avaient été épargnées, restaient parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides, qu’on voyait des gens de tout âge et des deux sexes, privés de l’avant-bras jusqu’au coude, d’autres, de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin d’autres encore qui avaient perdu leur jambe jusqu’au genou, ou la cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaîté de ceux qui se portent le mieux. De façon qu’on eût dit que par les mérites de saint Antoine, les sujets qui avaient subi ces mutilations, étaient dédommagés de la perte de leurs organes par la fermeté et la résistance des tissus nouveaux qui défendaient contre le froid ou toute autre injure extérieure, les viscères délicats qui avaient été dépouillés de leurs enveloppes osseuses ou cutanées[491].»
En parcourant la chronique de Félibien, j’y découvre le passage suivant que je signale spécialement au lecteur:
«En la même année (1129) Paris, comme tout le reste de la France, fut affligé de la maladie qu’on nommoit _des ardents_. Ce mal, quoique déjà connu par la mortalité qu’il avoit causée dans les années 945 et 1041, étoit devenu d’autant plus terrible qu’il paraissoit sans remède. La masse du sang toute corrompue par une chaleur interne qui dévoroit les corps entiers, poussoit, au dehors, des tumeurs qui dégénéroient en ulcères incurables et faisoient périr des milliers d’hommes. Un auteur qui escrivoit au commencement du règne de Henri III, nous représente cette affreuse maladie, comme un fruit de déréglements honteux qui furent cause que _Dieu pour chastier les coupables, espandit son ire sur eux, les affligeant d’une ardeur extravagante et feu nuisible (qu’on appelle feu sacré) qui leur rongeoit misérablement les membres avec lesquels ils avoient failli..._ Estienne, évesque de Paris, voyant que tout l’art des médecins estoit épuisé, jugea qu’il falloit avoir recours à d’autres remèdes plus efficaces. Il ordonna des prières publiques, précédées de jeûnes, pour apaiser la colère de Dieu. Comme la maladie continuoit, il crut devoir réclamer l’assistance de sainte Geneviève, par une procession solennelle à son église, où il alla accompagné de son clergé et suivi de tout le peuple. On leva la châsse de la sainte, et elle fut apportée à Notre-Dame. Les malades en foule s’empressoient de la toucher, et l’on assure qu’au moment même, tous furent guéris, à l’exception de trois dont l’incrédulité ne servit qu’à rehausser davantage la gloire de sainte Geneviève. Depuis ce jour, la maladie contagieuse cessa (1130), non-seulement à Paris, mais encore par tout le royaume. Le pape Innocent II qui vint en France, l’année suivante, pour éviter la persécution de l’anti-pape, Pierre de Léon ou Anaclet, ayant esté informé du fait et de toutes ces circonstances, en consacra la mémoire par une feste qui se fait tous les ans, à Paris, le 26 novembre, en actions de grâces, sous le nom du _miracle des ardents_. L’on bastit ensuite proche de Notre-Dame, une église du titre de _Sainte-Geneviève-la-Petite_ ou _des Ardents_, en mémoire de cet événement merveilleux[492].»
Sauval parlant de l’érection de la même église, à propos de la maladie qui en avait été l’occasion, note aussi que l’art des médecins était tout à fait impuissant, et qu’il mourut plus de quatorze mille personnes[493].
Il semble, d’après un passage du même chroniqueur, que le feu Saint-Antoine continuait à se faire sentir au XIVe siècle.
A cette époque, les exigences des fortifications de Paris nécessitèrent la démolition du monastère de Saint-Antoine-des-Champs.
«Si, dit Sauval, certaine inscription qui se lit au-dessus de la principale porte de Saint-Antoine-des-Champs est vraie, ce saint anachorète ne put souffrir qu’on ruinât impunément un lieu qui lui avait été consacré. Si bien que les maçons, se mettant après pour jeter tout par terre, furent attaqués en même temps du feu Saint-Antoine et brûlés[494].»
L’indécision du récit de Sauval empêche de démêler la vérité sous la légende. Le feu Saint-Antoine régnait-il encore en ce moment? Ou bien veut-on faire entendre que l’acte sacrilége des démolisseurs avait été miraculeusement châtié par une attaque isolée de cette maladie? La dédicace de l’église à saint Antoine, spécialement en cause dans tout ce qui avait trait à cette épidémie, viendrait à l’appui de cette dernière conjecture. Il ne s’agirait alors que d’une de ces anecdotes dans le goût de l’époque, toujours tournée vers le même ordre d’idées.
Il n’est pas douteux cependant qu’il n’y eût encore des traces du feu Saint-Antoine au XIVe siècle. On les retrouve dans les écrits de Guy de Chauliac; mais il est difficile d’établir l’identité de la maladie quand on sait qu’on désignait ainsi la gangrène, sans distinction d’origine et de nature. Voici comment en parle Ambroise Paré au XVIe siècle:
«Gangrène est une disposition qui tend à mortification de la partie blessée qui n’est encores morte ne privée de tout sentiment; mais elle se meurt peu à peu, en sorte que si bientost on n’y donne ordre, elle se mortifiera du tout, voire jusques aux os, qui alors est appelée des Grecs, _sphacèle_ ou _nécrosis_, des Latins, _syderatio_ et _esthiomena_, selon les modernes, et des vulgaires le _feu Saint-Anthoine_ ou _Saint-Marcel_[495].»
Cette dernière dénomination perpétuée par la tradition populaire, s’adaptait donc à toutes les espèces de gangrènes. C’est pour ce motif, que quand on vit reparaître, au XVIIIe siècle, une affection qui ressemblait à la maladie du moyen âge, les gens de la campagne réveillèrent le souvenir du feu Saint-Antoine.
Je n’ai pas la prétention de reconstruire, avec les documents que j’ai recueillis, l’image complète et nosologiquement irréprochable de la maladie qu’ils dépeignent. Nous connaissons ses symptômes gangréneux et leurs effets consécutifs. Les divers noms qu’elle porte s’accordent à exprimer le sentiment d’ardeur qui l’accompagne. Mais les chroniqueurs ne sont pas médecins et écrivent sous l’obsession des préjugés superstitieux de leur temps. Pour suppléer à leur laconisme, nous sommes réduits à essayer par voie d’induction et d’analogie, des présomptions dont nous ne pouvons garantir que la vraisemblance.
Nous savons bien que l’art ne resta pas inactif, et qu’il dut varier ses procédés et ses méthodes, puisqu’on nous apprend que tous les traitements échouèrent. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque d’ignorance et de ferveur religieuse, les épidémies étaient regardées comme les instruments de la vengeance de Dieu. Ce n’est donc pas à la science humaine, mais à une source plus haute, qu’on devait recourir pour adoucir les rigueurs de ces expiations et abréger leur durée.
C’est la médiation puissante de saint Antoine qu’on invoqua surtout dans le XIe siècle; et quelques jours suffisaient, assure-t-on, pour la guérison des malades dont les prières avaient été exaucées. Le fléau qui avait envahi la France redoublait ses coups dans le Dauphiné. Cette circonstance décida le pape Urbain II à y placer le chef-lieu de l’ordre de Saint-Antoine qu’il venait de fonder (1093)[496].
Conformément aux prescriptions du fondateur, les maisons de cet ordre devaient être exclusivement ouvertes aux malheureux frappés par la maladie régnante. On en érigea un certain nombre sur divers points de la France.
La _Satyre Ménippée_ nous apprend qu’on peignait des flammes sur les portes et les murs extérieurs de ces asiles, pour indiquer, par cette enseigne parlante, leur charitable destination, et les signaler expressément au respect du peuple[497]. Malheur au passant irrévérencieux qui aurait pollué les abords de ces lieux consacrés! Il y allait du bûcher, s’il faut en croire l’historiette imaginée par Rabelais[498].
Le bruit de tant de miracles, répandu en Europe, attirait à Vienne, en Dauphiné, une énorme affluence de malades dont la plupart y laissaient quelques parties de leur corps. En 1702, on voyait encore, dit-on, dans l’abbaye de Saint-Antoine, des membres desséchés et noirs qui y étaient conservés depuis lors[499].
Faut-il admettre que les historiens du temps, dominés par une idée qui jouissait d’un grand crédit parmi les hommes, ont cru, sans examen, à tous les prodiges qu’ils racontent?
L’unanimité des témoignages, quelle que soit la part de l’hyperbole, ne me permet pas de douter qu’il n’y ait eu des guérisons inattendues, dans des circonstances exceptionnelles; mais je n’irai pas en chercher la source dans l’ordre surnaturel. Il suffit d’une influence physiologique dont tout médecin qui raisonne son scepticisme, ne peut contester le pouvoir. C’est une vérité vulgaire qu’on accroît la résistance des populations aux assauts des épidémies, en retrempant les courages et relevant la force morale. Connaît-on un moyen plus puissant de remplir l’indication, que cet appel suppliant à la Providence qui seule dispose du salut? Quand l’homme n’a plus rien à attendre de la terre, il lève, dans sa détresse, ses mains vers le ciel, et l’espoir qui se ranime en lui, est souvent le meilleur préservatif des maux qui le menacent, ou le soulagement le plus efficace aux souffrances qu’il endure.
Les récits que j’ai rapportés, et qu’il m’aurait été facile de multiplier, sans intérêt pour mon lecteur et sans profit pour mon sujet, me permettent d’examiner quelques questions qui forment la partie essentielle de cette étude.
L’affection gangréneuse du moyen âge est-elle la même sous les noms divers qu’elle porte dans les chroniques? Le mal des ardents diffère-t-il, comme on l’a prétendu, du feu Saint-Antoine? A quelle cause peut-on l’attribuer? Les anciens l’ont-ils connu, ou bien faut-il croire que le Xe siècle a été témoin de sa première apparition?
Les commissaires de la Société royale, après de laborieuses recherches, n’hésitent pas à déduire du rapprochement des faits, la distinction radicale du _mal des ardents_ et du _feu Saint-Antoine_. Comme j’ai cru devoir adopter la conclusion inverse, et que j’applique ces deux dénominations à la même espèce morbide, je dois suivre un moment mes érudits confrères dans l’exposé de leurs preuves. Voici en substance ce qu’ils ont dit:
On a vu qu’en 945, avait éclaté une maladie appelée _feu sacré_, qui brûlait peu à peu les parties du corps qu’elle attaquait, et que les malades étaient soignés dans l’église de Notre-Dame, transformée en hôpital.
Si l’on compare cette maladie avec celle qui portait le même nom ou celui de feu Saint-Antoine, et qui se montra, d’après les indications historiques, en 1039, 1041, 1089, 1095 et 1109, on ne tarde pas à s’assurer qu’à toutes ces époques, il s’agit toujours de la même maladie, c’est-à-dire d’une affection très-douloureuse, se terminant par la mort du sujet ou la perte d’un de ses membres, détaché spontanément à la suite de la gangrène. Cette maladie était chronique, puisqu’elle laissait aux malades le temps de se rendre aux lieux où ils espéraient recevoir du secours[500].
Le nombre de ces malades était assez restreint, et malgré la gravité du pronostic, le chiffre de la mortalité n’était pas très-élevé.
D’autre part, les maladies qui furent observées en France, en 994, 996, 1130, 1140, 1234, 1373, etc., ont entre elles une conformité frappante, c’est-à-dire que la mortalité considérable et subite qui en fut la suite, dénonce une maladie aiguë, très-différente déjà de la précédente, par ce caractère important. Si l’on y joint l’absence de gangrène, prouvée par le silence des historiens, la dénomination nouvelle de _mal des ardents_ qui lui est donnée, enfin son siége fréquent _en l’aine_, selon la remarque de Mézeray, on aura bien des raisons pour séparer cette maladie du feu Saint-Antoine dont elle s’éloigne par des traits personnels irrécusables.
Le feu Saint-Antoine serait donc, dans l’opinion des commissaires de la Société royale, une maladie à marche lente, qui frappe de gangrène les membres qu’elle attaque. Le _mal des ardents_, affection très-aiguë, qui n’aurait jamais cette terminaison, ne serait autre que la _peste_ proprement dite, _lues inguinaria_ de Grégoire de Tours et autres chroniqueurs, celle qu’Ambroise Paré nomme indifféremment, _bubon_ ou _bosse_[501].
J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette conclusion. Les auteurs l’ont déduite très-logiquement des observations qu’ils ont groupées d’après leur succession historique; mais je dois avouer que je retrouve dans l’agencement de leurs pièces justificatives la trace involontaire d’une opinion préconçue.
Mon dissentiment se fonde principalement sur l’ordre chronologique des dénominations, successivement imposées à la maladie épidémique, dans sa longue évolution.
Quand le fléau envahit Paris et ses environs, au milieu du Xe siècle, ce qui frappa le plus ses témoins, ce fut la chaleur brûlante qui dévorait les malades et leur arrachait des cris. On prit, pour l’exprimer, le premier mot qu’on avait sous la main, celui de _feu sacré_, employé de tout temps pour caractériser les affections morbides dont la douleur, la rougeur et la chaleur forment les symptômes dominants. Frodoard, dans le premier document que nous possédons, l’appelle _ignis plaga_, _plaie du feu_, et nous trouvons disséminés, dans d’autres chroniques, les noms de _ignis occultus_, _ignis invisibilis_, _ignis pestilentiæ_, _mortifer ardor_, etc.[502].
Bientôt le peuple, qui aime les néologismes, remplaça le premier nom par celui de _mal des ardents_, dont l’étrangeté même indiquait la forme originale de la maladie nouvelle.
On n’a pas oublié que Mézeray, mentionnant l’atteinte de 994, dit que c’était un feu inconnu que l’on nommait _mal des ardents_[503]. Faudrait-il dater de cette époque l’introduction de ce mot dans la langue usuelle?
Nous trouvons aussi dans le même endroit une allusion à l’intercession bienfaisante des saints. On y voit poindre, si je puis ainsi dire, la désignation de _feu Saint-Antoine_ ou _Saint-Marcel_, qui sera plus tard adoptée par la reconnaissance publique. Mézeray n’établit donc aucune différence entre les deux maladies. Et quoiqu’on ne puisse s’autoriser de sa compétence médicale, il n’en est pas moins l’écho de la tradition populaire dont on ne saurait nier la valeur en pareil cas.
Ce n’est qu’en 1090 qu’on surprend, pour la première fois, le nom de _feu Saint-Antoine_ dans un passage du même historien, qui a été rapporté plus haut[504]. On y remarque que Mézeray emploie, deux lignes après, les mots _peste ardente_, qui ne peuvent être que l’équivalent de _mal des ardents_.
Cette dénomination a beaucoup préoccupé les commissaires de la Société royale, qui ont cru y découvrir la _peste inguinale_, et ont ainsi prêté à l’historien un rapprochement qui, selon moi, était bien loin de sa pensée.
N’est-il pas de toute évidence que l’auteur a tenu simplement à éviter la répétition d’un mot, et qu’en parlant de _peste_, il n’a voulu indiquer, selon l’usage du temps, qu’une maladie épidémique, dont l’épithète, _ardente_, précisait le véritable caractère. La peste inguinale n’a jamais été qualifiée de cette manière, ni avant ni après le règne de la maladie du moyen âge.
Les commissaires de la Société royale, conséquents avec leur manière de voir, ont encore traduit par _feu de la peste_, les mots _pestilentiæ ignis_ que nous avons lus dans la chronique d’Adémar. Je leur ferai la même réplique. Il est clair que l’auteur a représenté par ce _feu de pestilence_, un _feu épidémique_ qui n’a aucun rapport de nature avec la peste inguinale.
Le feu sacré s’appelait donc depuis longtemps, mal des ardents, et cette synonymie était la plus répandue dans le langage du peuple, lorsque l’impuissance éprouvée de tout secours humain inspira l’idée de s’abandonner à la miséricorde divine. Selon les mœurs du temps, la maladie fut placée sous l’invocation des saints. Bientôt la gratitude autant que la vénération, remplacèrent insensiblement les anciens noms, par ceux de feu _Saint-Antoine_ ou _feu Saint-Marcel_.
Quelques chroniques se servent aussi des mots _feu d’enfer_ (_ignis inferni_), qui dérivent du même ordre d’idées. Ces mots ne font pas seulement allusion à des tortures qui semblaient l’avant-goût de celles des réprouvés; ils sous-entendent aussi que la dévorante maladie était l’œuvre du démon. C’était donc aux saints, qu’appartenait naturellement le pouvoir de l’exorciser, en intercédant pour ses victimes[505].
Le mal des ardents et le feu Saint-Antoine ne sont, je le répète, qu’une seule et même maladie diversement dénommée, à des phases différentes de son règne épidémique.
Les commissaires de la Société royale ont opposé la chronicité de l’une à la marche aiguë de l’autre. Je reconnais la valeur de ce caractère, mais je lui refuse, dans la réalité des faits, la constance qu’on lui assigne des deux parts.
Ainsi en 993, c’est-à-dire à l’époque où la maladie gangréneuse, observée, pour la première fois, quarante-huit ans auparavant, avait pris un grand développement, Rodolphe Glaber affirmait expressément, comme nous l’avons vu, que le fléau, qui détachait quelque membre, après l’avoir brûlé, produisait souvent tous ses effets _dans l’espace d’une nuit_[506].
Peut-on méconnaître ici le _feu sacré_ ou _mal des ardents_ qui sera plus tard le _feu Saint-Antoine_? Le sphacèle des membres et leur séparation ont-ils jamais compté parmi les effets habituels de la peste?
Je ne nie pas que la gangrène pathognomonique du feu Saint-Antoine n’ait affecté souvent une lenteur remarquable dans sa marche; mais ce fait n’exclut pas les cas tout aussi nombreux dans lesquels elle a eu la rapidité des maladies les plus aiguës. En comparant attentivement les descriptions des contemporains, on voit que les malades succombaient promptement dans d’affreuses douleurs ou bien qu’ils dépérissaient lentement; et certes dans les deux cas, c’était la même maladie. L’observation n’a-t-elle pas vérifié les mêmes contrastes dans l’histoire des gangrènes sporadiques qu’on appelle, faute de mieux, _spontanées_, et qui peuvent se former en quelques heures ou se prolonger des semaines ou des mois entiers. Schenck parle d’une gangrène qui commença par un orteil, et s’étendit _en trois jours_ jusqu’au ventre. On peut mettre en regard le fait suivant rapporté par Camerarius. Il s’agit aussi d’une gangrène qui s’empara du gros orteil, qu’elle dessécha; de là elle s’étendit au-dessus des malléoles. Après l’amputation des chairs, des tendons et des os du pied, la mortification gagna la jambe et monta enfin jusqu’au genou. Ce travail morbide dura _un an_. Quelque temps après, l’autre jambe se gangréna aussi et le malade succomba. Des observations semblables fourmillent dans les recueils de la science[507].
Rien de mieux avéré en pratique, que ces modifications dans la marche et la durée des maladies. L’acuité ou la chronicité ne représente pas un élément absolu de diagnostic. La tuberculose pulmonaire essentiellement chronique ne déroge-t-elle pas trop souvent à ses habitudes, sous la forme si bien nommée de phthisie _galopante_.
L’acrodynie, que je cite parce qu’on voulut un moment la rapprocher de la maladie du moyen âge, avait aussi une durée très-variable. Ordinairement elle ne dépassait pas deux ou trois semaines; mais on la vit souvent se prolonger pendant plusieurs mois consécutifs.
Les collaborateurs dont j’apprécie l’opinion, insistent en disant que le _mal des ardents_ était trop rapide dans son évolution, pour laisser aux malades le temps de se réunir sur le parvis des églises, ou de se faire transporter dans les hospices réservés aux sujets frappés du _feu Saint-Antoine_.
Mais on lit dans le Martyrologe qu’en 1130, la maladie _appelée feu sacré par les médecins_, sévissait cruellement; que plusieurs malades se rendirent à Notre-Dame où avait été apportée la châsse de sainte Geneviève; et qu’il y en eut un grand nombre de guéris. Pour conserver la mémoire de cet événement miraculeux, on édifia une église sous l’invocation de _sainte Geneviève-des-ardents_[508].
Ce nom seul ne démontre-t-il pas qu’à cette époque, l’identité du feu sacré et du mal des ardents était un fait généralement admis, et que par conséquent, quoi qu’en disent les commissaires de la Société royale, la marche du mal des ardents était assez lente, pour permettre à ceux qu’il affectait, de se rendre dans les asiles où ils espéraient recevoir du soulagement.
J’accorde volontiers que les déplorables conditions où se trouvait le monde à cette sombre époque, exerçaient sur la peste une sorte d’attraction, qui en multipliait les retours. Il n’est pas douteux qu’elle ne soit venue par intervalles, compliquer la maladie gangréneuse régnante et altérer sa symptomatologie. Au XIVe siècle, la coexistence de la peste et du mal des ardents, est constatée en France et dans plusieurs parties de l’Europe, par tous les historiens. En 1373, on construisit à Paris, le _petit Saint-Antoine_, un des hôpitaux de cet Ordre, destiné à secourir les malades atteints du feu sacré. Les commissaires de la Société royale, persuadés qu’on avait confondu arbitrairement cette maladie avec le mal des ardents, qui, pour eux n’est autre que la peste, prétendent qu’on a dû recueillir dans ce nouvel asile, deux sortes de malades et principalement des pestiférés. Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable; mais on en peut induire tout au plus, que l’urgence imposa une infraction aux règlements ordinaires et changea momentanément la destination de cet établissement hospitalier. La peste inguinale était malheureusement trop connue à cette époque, pour être identifiée au mal des ardents, dont le signalement est si différent, même pour les yeux les moins exercés.
Les auteurs que je réfute n’ont pas été mieux inspirés, lorsqu’ils ont donné au _siége_ des localisations gangréneuses une valeur décisive dans la caractéristique comparée des deux maladies. Je ne puis consentir à lui accorder, pour ma part, qu’un rang bien secondaire dans la hiérarchie symptomatique.
Mézeray constate que dans l’invasion de la basse Lorraine en 1090, «la _peste ardente_ dévoroit les _pieds_, les _bras_ et _une partie du visage_.»
Le Martyrologe nous apprend qu’en 1140, sous Louis VII, la maladie que les médecins appelaient le feu sacré «attaquait les personnes aux _parties honteuses_.»
Enfin, toujours d’après Mézeray, en 1274 et 1373, le même mal (feu sacré) «_prenoit le plus souvent en l’aine_.»
En appliquant résolûment ce dernier trait à la vraie peste, on a oublié que dans le fait dont il s’agit, le sphacèle des membres, qui appartient en propre à la maladie du moyen âge, comptait aussi parmi les symptômes.
Le professeur Victor Broussonnet a vu des bubons inguinaux, se montrer sous l’influence d’une constitution gangréneuse à laquelle la peste était parfaitement étrangère.
La maladie qui régnait à Montpellier, vers la fin de l’hiver de 1790, était une _fièvre rémittente putride_ qui prenait facilement le caractère malin. Certains sujets affaiblis furent atteints de _bubons gangréneux parotidiens, axillaires et principalement inguinaux_. Trois malades eurent la _peau du scrotum mortifiée_. La gangrène attaquait de préférence le bas du corps, comme les cuisses et les jambes, quand on y avait appliqué des vésicatoires. Broussonnet vit deux fois la _peau de la verge et du scrotum entièrement détruite_[509].
Des faits que je viens de réunir, on ne peut, ce me semble tirer qu’une conclusion: c’est que l’affection gangréneuse du moyen âge pouvait indifféremment diriger les raptus fluxionnaires, sur le visage, sur les organes génitaux et sur la région inguinale. Quand elle portait spécialement sur les aines, elle s’appropriait accidentellement un symptôme de la peste bubonique, sans pour cela changer de nature. On sait bien qu’en principe, le génie épidémique laisse à l’affection qu’il gouverne, son cachet pathognomonique, sans l’astreindre à l’uniformité constante de ses déterminations locales. La peste d’Athènes ne mortifiait-elle pas les parties génitales, les extrémités, les globes oculaires? En exagérant outre mesure, l’importance du siége des localisations morbides, pour établir la nature intime des maladies, on serait amené à cette conséquence, moins forcée que cela ne paraît, qu’une affection qui gangrène les bras, diffère au fond de celle qui gangrène les cuisses. Je ne serais pas embarrassé pour citer des observations, dans lesquelles, en dernière analyse, la conclusion du diagnostic comparé a été réduite à ces termes.
En résumé, si l’on suit attentivement, d’après les indications historiques, le cours accidenté de l’épidémie gangréneuse qui a surpris et désolé l’Europe, à partir du Xe siècle; si l’on fixe surtout la date approximative de ses baptêmes successifs, il reste évident pour moi que le mal des ardents et le feu Saint-Antoine représentent la même maladie, à deux périodes distinctes de son évolution totale. L’expression _feu Saint-Antoine_ indique le moment où la médecine s’avoue vaincue et cède la place aux miracles.
Il est temps d’aborder la question étiologique, et ici je me trouverai bientôt en présence de certaines opinions très-arrêtées qui supportent mal la contradiction.
Disons d’abord que les partisans de l’étiologie cosmique et morale des grandes épidémies ne trouveront jamais pour leur système une confirmation plus probante en apparence. A aucune époque peut-être, les peuples n’avaient enduré autant de souffrances du corps et de l’âme, au milieu d’un tel bouleversement des éléments conjurés.
Ecoutons un historien familier avec la lecture des chroniques, et qui a tracé, d’une main tremblante d’émotion, le navrant tableau des Xe et XIe siècles:
«La société est empreinte d’un profond sentiment de tristesse. Il y a comme un crêpe de douleur répandu sur la génération. Le monde est livré à tous les fléaux; les invasions des Barbares, les maladies pestilentielles, l’horrible famine déciment le peuple; des vents violents brisent les arbres séculaires; un ciel grisâtre se mêle aux brouillards des forêts profondes, comme une nuit qui enveloppe le genre humain... On craint la fin du monde... C’est un cri lamentable poussé par tout un siècle[510].»
Le temps s’écoule sans amener aucun allégement à tant de misères, et l’historien assombrit encore ses récits:
«Il y avait de poignantes afflictions dans la société; la famine rongeait les os du peuple; les guerres privées désolaient tout. Les sillons étaient remplis de sang; il n’y avait plus de bœufs dans les verts herbages; les brebis et les moutons étaient enlevés par les seigneurs qui descendaient de leurs manoirs, comme le loup dévorant et l’aigle qui de son aire, sur les Alpes, fond dans les plaines du Milanais. Nul ne pouvait jouir des produits de la terre; nul ne pouvait se promettre une bonne récolte. La famine brisa la première moitié du XIe siècle. La chronique nous décrit à quelles privations étaient exposés les malheureux habitants des cités et de la campagne: les populations étaient amaigries d’une manière effrayante... Il fallait voir alors des villages entiers disparaître dans d’affreuses épidémies. Au commencement du XIe siècle, il y eut un dérangement atmosphérique qui se prolongea pendant trente ans; des pluies immenses débordèrent dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups de foudre en plein hiver. Ces changements brusques de température, ce froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés, ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent de fatals ravages dans les populations. La maladie des _ardents_ dura plus d’un demi-siècle[511]... La mort vous enlevait par masses de famille, depuis le pauvre petit enfant au berceau, jusqu’à l’homme robuste aux membres forts, à la poitrine velue. Et que diriez-vous de la lèpre hideuse?... Alors commence le temps des maladreries et des léproseries pour soigner les pauvres infirmes... Le genre humain semblait menacé d’une destruction prochaine. La terre, inondée de pluies continuelles pendant trois ans, ne put être ensemencée. Au temps de la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient toute la campagne... La faim fut portée au point que les hommes s’entre-dévoraient... Le sombre témoignage du contemporain Glaber, indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux. On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu’alors avaient gouverné le monde, étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain[512].»
J’ai cru devoir reproduire ce long extrait, parce qu’il dépeint avec autant de vérité que d’énergie, cette rencontre inouïe de malheurs de tous genres. Quand on voit de pareils antécédents annoncer l’avénement d’une grave maladie populaire, on ne peut s’empêcher d’établir entre les deux faits un rapport intime. Il n’est pas possible que la santé publique ait échappé à de violentes perturbations. Quel est, en définitive, le mode d’agir de ces influences nosogéniques? Et, pour rester dans mon sujet, comment la maladie gangréneuse que j’étudie, se rattache-t-elle à leur impression complexe[513]?
Ces états putrides qui, selon le langage du chroniqueur, «corrompent la masse du sang,» sembleraient le produit naturel de ces crises alimentaires dont la description dépasse toute vraisemblance; et cependant la même influence pèse dans d’autres temps sur les populations, sans amener à sa suite les effets spéciaux qu’on en croirait inséparables.
Rien ne surpasse par exemple, les horreurs de la famine qui désola Paris en 1590, au temps de la Ligue. J’en emprunte le récit à Sauval:
«Cette famine n’a pas sa pareille, et fut si grande que les rats étoient les plus friands morceaux des riches; encore les achetoient-ils bien cher. Quantité ne vivoient que de ce qui est plus capable de faire mourir que de conserver la vie. A l’hôtel Palaiseau et celui de Saint-Denis, on surprit quelques lansquenets qui mangeoient des enfants. Enfin les Parisiens furent réduits à cette effroyable nécessité que de faire moudre les os de leurs pères, rangés sur les charniers de Saint-Innocent, pour en faire du pain[514].»
Voilà certes une terrible famine dont les effets meurtriers auraient dû être bien secondés par les circonstances politiques qui passionnaient si vivement les esprits à l’époque de la Ligue; et cependant on n’a observé aucune maladie populaire qui eût quelque rapport avec le feu Saint-Antoine.
On ne peut malheureusement s’éclairer auprès des écrivains du moyen âge, dont le thème est fait d’avance, et qui remplacent par le merveilleux, les explications rationnelles des phénomènes naturels. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir reprendre ce problème dans des conditions scientifiques sérieuses. C’est alors que quelques expérimentateurs ont cru avoir levé le voile qui recouvrait depuis si longtemps cette étiologie. Le mal des ardents et ses dérivés n’ont plus été, à les entendre, qu’une forme de l’_ergotisme_. Cette hypothèse commode a été accueillie avec empressement comme une sorte de révélation contre laquelle on est mal venu à réclamer.
«Il y a tout lieu de croire, dit Réad, que les différentes maladies qui ont affligé la France dans les Xe, XIe, XIIe, XIIIe et XVIe siècles, sous le nom de _feu sacré_, de _mal des ardents_, de _feu infernal_ et de _mal Saint-Antoine_ devaient leur origine à l’usage du seigle ergoté[515].»
M. le Dr Roche a adopté textuellement et de confiance, l’opinion des commissaires de la Société royale sur la séparation du mal des ardents et du feu Saint-Antoine. L’affection ainsi nommée n’était, dit-il, probablement autre chose que l’_ergotisme gangréneux_. Il regrette cependant que «le manque absolu de détails, dans les récits de ces fléaux, ne permette pas de rien affirmer à cet égard[516].»
Dans une lecture faite à l’Académie royale de médecine de Belgique, le 24 novembre 1849, M. le Dr de Mersseman cherchait à établir que la maladie du feu sacré, dont il est fait si souvent mention dans les chroniques du moyen âge, était la _lèpre_. Les raisons et les rapprochements qu’il invoquait à l’appui de cette thèse assez imprévue, ne parurent pas à M. le Dr Fallot pouvoir soutenir le contrôle d’une critique sévère, fondée sur l’interprétation éclairée des faits. Ce médecin aime mieux croire avec Ozanam que cette maladie n’est qu’un fait d’ergotisme[517], et il s’appuie principalement sur un savant travail du Dr C.-H. Fuchs de Berlin[518].
Il prétend, comme lui, que les chroniques antérieures au Xe siècle, désignent cette affection sous le nom générique de _peste_; mais qu’à partir de cette époque, on la trouve décrite sous ceux d’_ignis sacer_, _arsura_, _mal des ardents_, _clades_ ou _pestis inguinaria_. Après le XIIe siècle, on la nomme: _ignis sancti Antonii_, _sancti Martialis_, _Beatæ Virginis_, _ignis invisibilis vel infernalis_.
A dater du XIVe siècle, les auteurs changent la destination de ce nom, _feu sacré_, et ne le donnent plus qu’à la gangrène, au sphacèle, aux mortifications en général, ou bien aux dermatoses les plus variées (_dartres_, _zona_, _charbon_, etc.).
Je laisse à M. Fallot, ou pour mieux dire au docteur Fuchs dont il suit les indications, la responsabilité d’une synonymie historique à laquelle j’aurais à faire bien des reproches. Je me borne à exposer brièvement les raisons principales qui démontreraient, au dire de l’auteur allemand, la vérité de l’étiologie céréale ou ergotique.
1º Explosion de la maladie aux années dont l’hiver a été rigoureux, l’été humide et pluvieux, après de mauvaises récoltes, et pendant la disette, ou même en pleine famine.
2º Circonscription restreinte de la maladie en France, dans la Lorraine, les Flandres, l’Aquitaine, le Dauphiné, l’Ile de France; immunité de l’Italie dotée d’une culture mieux entendue.
3º Durée également limitée de l’épidémie, dépassant rarement une année, et dans ce cas, consécutivement à deux années antérieures de disette. Cessation au retour du printemps.
4º Enfin, identité des symptômes dans des lieux et des temps différents[519].
L’ensemble de ces motifs forme sans doute une argumentation spécieuse. Mais outre qu’ils ne prouvent pas l’intervention originelle de l’ergot, et qu’ils donnent matière à discussion, on s’aperçoit bien vite, quand on veut les vérifier, qu’ils ont été arbitrairement allégués, dans l’intérêt d’un système.
Ainsi, par exemple, le rayon de la sphère d’activité du fléau n’est pas aussi limité qu’on veut bien le dire, puisque, après avoir ravagé d’immenses provinces françaises, il s’est aussi étendu à une partie de l’Europe, et que l’Italie même n’en a pas été défendue, comme on le prétend, par la supériorité de son mode de culture. Petrus Parisus, auteur du XVe siècle, a vu régner à Trépano et à Palerme, en Sicile, une épidémie qui a les plus grands rapports avec celle de la France et des pays du nord.
Cet écrivain nous représente le plus grand nombre de malades, comme ayant sous l’articulation des deux genoux, de grandes taches livides et obscures qui s’étendaient jusqu’au mollet. Un spasme permanent tenait la jambe rétractée. Les parties affectées étaient si dures et si sèches, qu’elles paraissaient avoir été exposées au feu ou aux ardeurs du soleil. Elles étaient engourdies, privées de sentiment, et dans cet état de mortification qui caractérise la gangrène confirmée[520].
M. Fallot a aussi réduit gratuitement la durée totale de la maladie du moyen âge. Il est bien avéré qu’elle s’est prolongée plusieurs siècles avec les alternatives accoutumées des maladies populaires du même ordre.
On sait que ces maladies, après leur première explosion, affectent pendant un certain temps, la forme sporadique, pour reprendre par intermittence et sans cause appréciable leur vigueur et leur expansion premières. On dirait qu’elles veulent s’acclimater dans les lieux qu’elles ont envahis et s’y perpétuer à l’état d’endémie. C’est ainsi qu’on a pu craindre que le feu Saint-Antoine ne se fixât pour toujours sur le théâtre de ses ravages; sous ce rapport la lèpre, sa contemporaine, peut lui être comparée.
Malgré les incertitudes et les obscurités qui restent encore sur ce point, M. Fallot conclut à l’identité probable du feu sacré et de l’ergotisme gangréneux. La seule différence serait dans la substitution d’un nom spécifiant la cause à un nom qui indique un des principaux symptômes.
Dans cette hypothèse, on expliquerait facilement le retour de ces épidémies, à une époque où la culture des céréales était complétement négligée, ou compromise par la succession incessante des troubles météorologiques. M. Fuchs en a compté vingt-huit, espacées dans une période de cinq cents ans, depuis 857, qu’il croit être la date de la première invasion, jusqu’à 1347. Ozanam n’en mentionne que seize, probablement parce que son calcul ne remonte pas aussi haut.
Quelques-uns de ces récits signalent expressément l’altération des grains. En 1096, le pain parut d’un rouge de sang, que Mézeray attribue à une sorte de faux blé[521].
On peut opposer à M. Fallot, que sous le règne du feu sacré, le seigle n’entrait dans l’alimentation que pour une proportion très-faible.
Cet honorable confrère atténue l’objection, en disant que l’ergotisme n’est pas l’effet exclusif du seigle (_secale cornutum_); mais encore, du mélange avec certaines graminées.
L’ergot proprement dit (_sclerotium clavus_) attaque aussi d’autres céréales, l’orge en particulier. Or, avant l’introduction du seigle dans l’alimentation journalière du peuple, l’orge figurait dans la confection du pain et des soupes.
M. Fallot aurait pu ajouter que le blé est sujet aussi à l’invasion du parasite. M. Mialhe a fait des recherches qui lui ont démontré l’identité chimique du blé et du seigle ergotés. Comme ce dernier, le blé renferme une matière grasse abondante, une matière grasse particulière, des matières albumineuses et gommeuses, des sels cristallisables, et enfin une matière extractive _sui generis_, _ergotine_[522].
D’après cette similitude de composition, M. Mialhe a présumé qu’il devait en être de même des propriétés physiologiques et thérapeutiques. L’expérience clinique paraît avoir vérifié ses prévisions[523].
Quoi qu’il en soit, il est certain que le mal des ardents trahit l’action préalable d’une influence puissante et générale qui s’est exercée sur des populations fatalement prédisposées. Tel est le fait que nous donne l’observation. L’hypothèse commence, quand on prétend que cette cause est unique, et que la maladie n’est qu’un empoisonnement par l’ergot de seigle. D’où il résulte logiquement qu’il aurait suffi d’exclure cette céréale de la consommation publique, pour supprimer en même temps ses redoutables effets, et mettre fin à l’épidémie. _Sublatâ causâ..._
M. Fallot ne hasarde-t-il pas cette conjecture, quand il demande si les guérisons qui avaient lieu, après un séjour plus ou moins prolongé dans les églises ou les couvents, ne tiendraient pas à la salubrité de l’alimentation fournie par ces établissements religieux, qui emmagasinaient dans les années d’abondance, pour parer aux disettes éventuelles?
A quoi on pourrait répondre que la plupart des malades ne faisaient, pour ainsi dire, que passer dans ces asiles, s’il est vrai, comme on l’assure, que ceux qui ne mouraient pas, se rétablissaient en sept ou neuf jours, ce qui peut être accepté, au point de vue pathologique, sans aucune intervention miraculeuse.
MM. Trousseau et Pidoux, dont le témoignage est d’un si grand poids, ne peuvent consentir à mettre sur le compte du seigle ergoté, les épidémies terribles décrites sous le nom d’_ergotisme_, d’_ergot_, de _convulsion céréale épidémique_, etc. Lorsque l’acrodynie régna à Paris, la première idée qui s’offrit, fut de la rapporter à une intoxication céréale; mais il devint bientôt de toute évidence, qu’il fallait renoncer à cette explication, puisque les habitants de Paris n’emploient jamais le seigle comme aliment. D’un autre côté, si l’on jette un coup d’œil critique sur ces prétendues épidémies d’ergotisme, on reconnaît, avec les éminents collaborateurs dont je reproduis l’opinion, que celles qui se développent en France ne se montrent pas dans les divers lieux, les mêmes années. Ainsi, pendant que l’Artois en est infecté, la Sologne n’éprouve rien, et réciproquement. Or, les années très-humides en Sologne, le sont également dans l’Artois, et par conséquent la production de l’ergot doit y être la même. Il serait bien singulier alors que l’influence de la même cause ne déterminât pas les mêmes accidents épidémiques. Quand une cause commune existe dans deux localités et qu’une maladie se développe dans l’une, sans se montrer dans l’autre, il faut, de toute nécessité, recourir à une autre explication étiologique.
Pendant les années 1816 et 1817, les plus humides qu’il y ait eu, peut-être, depuis plus d’un siècle, bien que les seigles aient été infectés d’ergot, on n’a pas entendu dire que, dans la Sologne et sur beaucoup d’autres points de la France, où l’on se nourrit de farine de seigle, il soit survenu une épidémie d’ergotisme.
C’est aussi un fait irréfragable, que des populations entières se nourrissent de cette céréale altérée; dans six ou sept départements, les paysans n’ont pas d’autre aliment. Pendant les étés froids et humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d’ergot. Lorsque le grain a été battu, les paysans, avant de le faire moudre, n’enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin avec le bon grain. Le pain, pendant toute l’année, est fait alors avec du seigle ergoté, et c’est l’aliment qui entre pour la plus grande proportion, dans la nourriture des habitants de la campagne. Aux époques où l’altération de la céréale a dépassé de beaucoup son degré habituel, ceux qui en font usage ressentent une sorte d’ébriation qui n’a rien de pénible; mais quand il n’y a que peu d’ergot, on n’observe aucun accident notable, lors même que cette substance fait tous les jours, pendant de longues années, la base de la nourriture[524].
Il me semble qu’il est difficile de répondre à ces arguments, si l’on persiste à défendre, sans concession, l’étiologie céréale de la maladie du moyen âge.
M. le docteur Marchal (de Calvi), touchant à cette question, s’étonne, à bon droit, qu’un fait pathologique, si commun autrefois, ait cessé de se produire. Il a lu comme moi, le passage que je viens d’extraire du livre de MM. Trousseau et Pidoux, et il convient qu’il y aurait là quelque chose d’incompréhensible, si, dit-il, on n’était autorisé à penser que les paysans de nos jours font peut-être mieux que d’enlever seulement les plus gros ergots; tandis que probablement, et cela est important à noter, leurs devanciers laissaient les gros comme les petits dans le grain à moudre[525].
La conjecture du savant médecin de Paris est rendue assez improbable par l’incurie bien connue des gens de la campagne; mais lors même qu’il en serait ainsi, les faits cités par MM. Trousseau et Pidoux ne seraient pas moins inexplicables pour ceux qui soutiennent, d’une manière absolue, l’intervention toxique de l’ergot. Dans l’espèce, je crois plutôt que nos paysans, à qui M. Marchal prête tant de prudence, seraient d’autant moins portés à élaguer tous les mauvais grains, que l’enivrement qui suit l’usage du pain de seigle, fortement ergoté, n’est pas sans agrément pour eux. Ils connaissent parfaitement l’origine de cette impression, et bien loin d’éprouver de la répugnance, ils s’en font une habitude, à l’exemple des fumeurs et des mangeurs d’opium.
Les effets spéciaux du seigle ergoté sont formellement niés, au nom de l’expérience, par quelques auteurs allemands. On sait qu’il croît en grande quantité dans le canton de Bâle. On le moud avec les grains de bonne qualité, et on en fait du pain qu’on mange sans le moindre inconvénient[526].
On n’est plus surpris, après cela, des faits qui démontrent que le blé fortement altéré, a pu être employé sans porter le moindre trouble dans la santé publique.
Ramazzini raconte qu’en 1691, la rouille envahit abondamment cette céréale en Italie, sans aucune suite fâcheuse.
Il est certain que beaucoup de médecins, qui ne sont point intéressés au succès d’un système, ne croient guère à l’ergotisme.
Requin, qui fait cette remarque, a consulté, pour s’éclairer, M. le docteur Arnal[527], qui s’est livré à une étude spéciale des effets thérapeutiques et toxiques de l’ergot. La réponse de ce confrère fut catégorique: il avait essayé toutes les manières de déterminer sur les animaux, l’ergotisme gangréneux ou convulsif, et il n’avait jamais pu y parvenir[528].
J’ai lu avec attention le récit des expériences faites par Tessier, sur quelques espèces animales pour éclaircir l’action pathologique de l’ergot[529]. L’auteur n’a négligé aucune précaution pour éviter toute cause d’erreur; mais je suis obligé d’ajouter que sa conclusion, très-affirmative, ne me paraît pas complétement applicable à l’homme. Il suppose que les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats contraires, n’ont employé qu’une proportion insuffisante d’ergot. J’ai peine à croire que des hommes aussi exercés que Model et Parmentier n’aient pas prévenu un pareil reproche.
Je pense donc, comme Requin, qu’on a souvent jeté sur le compte de l’ergot, bien des épidémies dont ce poison était tout à fait innocent, et que cette étiologie a été invoquée le plus gratuitement du monde. Ce qui ne m’empêche pas d’accepter les faits qui reposent sur les témoignages positifs de Salerne, de Réad et de quelques autres. Il importe seulement de ne jamais oublier, que la causalité médicale répugne aux interprétations exclusives qui ne tiennent pas compte des contingences de l’observation.
De tout ce qui précède, je tire, jusqu’à preuve contraire, la conclusion suivante:
La faible proportion du seigle ergoté dans le régime des populations frappées du feu Saint-Antoine; l’extension de cette épidémie dans des localités où cette céréale n’était pas cultivée; sa durée plusieurs fois séculaire, avec des intermissions que la continuité d’action de sa prétendue cause rendrait incompréhensibles, à moins d’entasser les suppositions arbitraires; la diminution graduelle et la disparition définitive du fléau, qui ne peuvent être attribuées à la suppression de l’influence suspecte; l’étrangeté symptomatique de la maladie qui exclut son origine vulgaire; le sens contradictoire des observations d’ergotisme, après leur révision attentive: toutes ces considérations, en un mot, ruinent l’hypothèse qui a rallié l’opinion des médecins sur la base commune de l’intoxication céréale. Le feu Saint-Antoine reste donc, pour moi, l’épidémie gangréneuse du moyen âge, affection distincte de toutes les autres, et à laquelle il m’est impossible de refuser les caractères de la spécificité la mieux tranchée.
On a essayé d’établir entre elle et le charbon, un rapport intime; mais le rapprochement ne tient pas devant le parallèle nosographique. La tumeur circonscrite qui caractérise l’anthrax, et la gangrène qui s’irradie rapidement de son centre aux parties adjacentes, diffèrent radicalement du sphacèle, qui attaque tout un membre et le dévore sourdement, comme par l’action lente d’un feu interne.
Les praticiens ne peuvent non plus, assimiler le feu Saint-Antoine, tel que nous le dépeignent les chroniques, à ces fièvres malignes gangréneuses, dont la marche est des plus aiguës, et qui s’accompagnent d’un grand trouble de la circulation et d’un profond abattement, signe de la résolution des forces.
La question ainsi posée en amène une autre:
Le feu Saint-Antoine a-t-il été connu des anciens, ou faut-il dater son avénement des premiers indices qui le dénoncent au Xe siècle?
Hippocrate nous a laissé la relation d’une épidémie d’érysipèles, accompagnés de gangrènes fort étendues. Les causes les plus légères les faisaient naître. Les chairs, les ligaments, les os et même des membres entiers étaient détruits. L’auteur du récit fait remarquer, que ces accidents étaient plus effrayants que dangereux, car la plupart de ceux chez lesquels ils survenaient, échappaient à la mort. Ceux, au contraire, dont la maladie ne prenait pas cette direction, étaient emportés[530].
M. Littré retrouve, dans cette description, de nombreux traits de ressemblance avec les formidables épidémies qui, sous le nom de _feu Saint-Antoine_, de _mal des ardents_, etc., furent la terreur des populations du moyen âge. Mais il y voit cette différence essentielle que la gangrène, salutaire dans l’épidémie ancienne, était excessivement funeste dans celle du Xe siècle[531].
Je dois appuyer sur un autre caractère distinctif; c’est que l’action d’une cause occasionnelle quelconque, provoquait l’éruption de l’érysipèle sur les lésions les plus simples, sur de toutes petites plaies, n’importe leur siége. Cette observation se renouvelle dans la plupart des constitutions érysipélateuses bien dessinées. Les chirurgiens d’hôpitaux doivent, en pareil cas, renoncer à l’emploi de l’instrument tranchant, fût-ce la lancette, sous peine de voir surgir un érysipèle dont la gravité, trop souvent mortelle, ne peut être mesurée d’avance. Nous ne voyons rien de semblable dans l’histoire du mal des ardents. L’épidémie de l’antiquité n’est pas autre chose qu’une épidémie d’érysipèles, aggravée par l’influence indéfinissable d’une constitution gangréneuse et putride.
Les médecins qui se sont épargné des longueurs, en identifiant le mal des ardents à l’érysipèle, relèveront l’importance du rapprochement que je viens de faire. Peut-être même se prévaudront-ils de l’assentiment apparent de Foës qui a traduit ἐρυσίπελατα par _ignes sacri_? Je me permettrai de leur rappeler que cette version, autorisée par le vocabulaire ancien, ne préjuge rien sur les prétendus rapports de l’érysipèle ainsi désigné, avec le _feu sacré_ ou _Saint-Antoine_[532].
Galien nous a conservé le souvenir d’une maladie épidémique qui survint à la suite d’une crise alimentaire.
Nous y lisons que de longues famines désolaient, de son temps, l’empire romain. Le transport de toutes les céréales dans les villes, réduisit les gens de la campagne à user d’aliments qui n’entraient jamais dans leur régime, tels que racines sauvages, jeunes pousses des arbres, herbages des prés; et cette nourriture malsaine à laquelle ils furent condamnés, pendant l’hiver et le printemps, engendra de graves affections, au début de l’été. Sur le corps des malades, se développaient des ulcères très-nombreux, de nature variable: chez les uns, _érysipélateux_; _phlegmoneux_ chez les autres; _herpétiques_ chez ceux-ci; ailleurs, _lichénoïdes_, _psoriques_ et _lépreux_... Souvent ces éruptions devenaient _charbonneuses_ et _phagédéniques_, allumaient la fièvre et emportaient beaucoup de malades, après de longues souffrances. C’est à peine si l’on en sauvait quelques-uns, quand la maladie prenait ce caractère[533].
On me dispensera d’insister pour prouver que l’affection décrite par Galien, sous les formes multiples dont j’ai abrégé l’énumération, n’était pas celle du moyen âge, malgré les rapports de leur étiologie externe appréciable.
Je ne pousserai pas plus loin le rapide aperçu de mes recherches historiques. Il me suffira de déclarer qu’elles ne m’ont révélé, dans les auteurs de l’antiquité, aucune trace distincte du feu Saint-Antoine.
Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle; elle est formellement exprimée par les commissaires de la Société royale[534]. Gruner ne pensait pas autrement. «_Id unum scio_, disait-il, _hunc morbum fuisse veteribus incognitum_[535].»
Tel était aussi le sentiment de Pariset, qui avait mis ses connaissances spéciales au service de cette question.
Il rappelle que Perrault et Dodart furent les premiers en France qui éveillèrent l’attention de l’Académie des sciences, sur les gangrènes de la Sologne et du Blésois. Salerne apporta bientôt de nouveaux renseignements, et l’on remonta aux calamités antérieures des Xe, XIe et XIIe siècles, qu’on entreprit d’éclairer par celles dont on était témoin. Pariset rend justice au mérite des savants chargés par la Société royale, d’élucider ce problème de pathologie historique. Mais il reconnaît que si à travers les ombres laissées sur ces fléaux par des descriptions imparfaites, on a cru démêler certaines similitudes avec la peste, pour le mal des ardents; avec le feu persique de Dehaën ou l’endémie de Sologne, pour le feu Saint-Antoine; il est impossible d’établir une conviction sérieuse sur des données où l’hypothèse a une trop grande part. D’après lui, les ténèbres qui couvrent les temps malheureux du moyen âge, autorisent à supposer que le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal de mort, qui désolèrent les populations, étaient des _maladies spéciales_, nées de la misère universelle, _qui n’ont plus d’analogues parmi nous_, et qui, de même que la maladie ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la suette d’Angleterre, _ont disparu du monde_[536].
Je crois fermement, avec Pariset, que le mal des ardents était une maladie spéciale dont la nouveauté s’explique, par l’ensemble des conditions matérielles et morales qui caractérisent cette étrange période historique, connue sous le nom de moyen âge. Je pense comme lui, que la constitution des sociétés modernes les défend désormais contre le retour de pareils fléaux. Je dois cependant faire part à mon lecteur de quelques doutes qui me restent.
Les premières années du XVIIIe siècle ont été témoins d’une épidémie gangréneuse qui attend encore son dernier mot. Il ne me répugne point d’y retrouver la copie un peu effacée du feu sacré d’autrefois. Si son règne a été de courte durée, si ses ravages ont été infiniment plus restreints, c’est que le terrain sur lequel elle tombait, était moins propre à en féconder les germes. La différence des temps expliquerait la différence des maladies.
L’épidémie à laquelle je fais allusion, a régné en 1709, dans la Sologne, le Blésois et le Dauphiné; en 1747, dans la Sologne seulement; en 1749, auprès de Lille en Flandre et de Béthune en Artois; en 1764, aux environs d’Arras et de Douai; et depuis, dans le Limousin et l’Auvergne[537].
En 1710, l’Académie des sciences de Paris apprit par plusieurs relations qui lui furent adressées, qu’une maladie gangréneuse, d’un caractère insolite, devenait très-commune dans l’Orléanais et le Blésois. On remarqua, parmi ces communications, celle du docteur Noël, chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Orléans.
Il mandait que, depuis près d’un an, il était venu à son hôpital plus de cinquante personnes, hommes et enfants, affligés de gangrènes sèches, noires, livides, qui commençaient toujours par les orteils, s’étendaient plus ou moins, et quelquefois gagnaient le haut de la cuisse. Il n’avait vu qu’un malade atteint à la main. Chez quelques-uns, le membre gangréné se séparait spontanément, sans que l’art fût intervenu. Chez les autres, la guérison réclamait des scarifications et des applications topiques. Quatre ou cinq avaient succombé, après l’amputation de la partie mortifiée, parce que le mal s’était propagé jusqu’au tronc. Enfin, cette maladie n’attaquait pas les femmes; tout au plus quelques petites filles[538].
Un paysan, des environs de Blois, avait perdu par la gangrène, d’abord tous les doigts d’un pied, puis ceux de l’autre, après cela, les deux pieds; enfin les chairs des deux jambes, dont la chute avait été suivie de celle des deux cuisses. Au moment où l’Académie des sciences recevait cette communication, la cavité de l’os des hanches commençait à se remplir de bourgeons charnus d’un bon aspect[539].
Ne retrouve-t-on pas dans ce fait, l’image des désordres que nous avons vu produire au mal des ardents, à l’époque de sa plus grande fureur? J’ajoute, comme nouveau trait de similitude, que le peuple rendit ses anciens droits à saint Antoine, qui passa pour le meilleur médecin de cette maladie.
On observait conjointement un autre état morbide gangréneux, dont la forme différait sensiblement de celle que je viens de mentionner.
Les malades avaient des enflures et des tumeurs aux pieds, aux jambes, aux mains et aux bras. Ces tumeurs étaient accompagnées de rougeur, de chaleur, de fièvre et de délire. Les parties attaquées par la gangrène se séparaient sans le secours de la chirurgie.
Ne pourrait-on pas, par voie d’analogie, éclairer d’un jour nouveau, la maladie du moyen âge, en la rapprochant de celle dont je parle. Il n’est pas douteux que le feu Saint-Antoine d’autrefois n’ait présenté aussi les deux formes accusées par la maladie plus moderne.
Quoique les chroniqueurs du moyen âge aient laissé bien des lacunes, et qu’on soit réduit à interpréter leur silence, il n’est pas difficile, avec un peu d’attention, de démêler dans leurs récits, la forme spéciale de feu sacré, observée par les médecins du siècle dernier. Nous savons qu’il surgissait souvent des phlyctènes et des tumeurs qui dégénéraient, au dire de Félibien, en «ulcères incurables[540].» Au lieu de prendre la couleur noire du charbon et de passer au sphacèle, les parties atteintes «tombaient en pourriture,» et les chairs se détachaient des os.
On a dit que le feu Saint-Antoine avait donné lieu à la distinction, longtemps admise, de la gangrène, en _sèche_ et _humide_; mais on aurait dû voir que la même cause détermine l’une ou l’autre forme, suivant les conditions du sujet, la rapidité de la marche du mal et autres influences moins définies. La différence des symptômes n’implique pas celle du mode affectif qu’ils traduisent.
Comme dernier argument, je reproduirai un détail qui m’est fourni par un médecin de l’abbaye Saint-Antoine, en Dauphiné, témoin de la maladie du XVIIIe siècle.
«Cette affection, dit-il, qui parut à la suite de la guerre, du dérangement des saisons et de la disette des fruits et des grains, ne s’attachait qu’aux manouvriers, aux paysans et aux mendiants.»
Jusque-là, rien de plus conforme à l’observation commune, qui semble vouer aux fureurs des épidémies, les classes énervées par le travail et la misère. Mais voici la circonstance que je tenais à mettre en saillie:
L’auteur remarque que pour éviter de mourir de faim, ces malheureux avaient été obligés de se nourrir «de _pain fait de farine de glands_, _de pepins de raisin_, _de racines de fougère_ et autres de cette espèce, _de toutes sortes d’herbes, crues ou cuites, sans sel et sans autre assaisonnement_[541].»
Dans cette énumération, je cherche en vain le seigle ergoté. On n’eût pas manqué de le signaler, au moins comme la cause principale de la maladie qu’on observait, au moment où cette explication prenait faveur sous le patronage des corps savants.
On objectera que les expériences de Dodart, de Langius, de Salerne, d’Arnaud de Nobleville, de Duhamel, de Réad, de Tessier et de quelques autres, dont je passe à dessein les noms, ne laissent pas de doutes sur les effets toxiques de l’ergot de seigle. Je réponds qu’on ne peut faire bon marché des expériences contradictoires rapportées par les médecins de Breslau[542], par Camerarius[543], par Moeller[544], et, vers la fin du siècle dernier, par Model et Parmentier[545].
Camerarius est très-explicite, et assure que la gangrène des extrémités, accompagnée du cortége habituel de ses symptômes, aurait été observée sur des sujets qui n’avaient positivement fait aucun usage du seigle ergoté.
Dans cet état de la question, la sagesse commande de suspendre son jugement, et d’attendre un supplément d’informations. Mais, en ce qui concerne la maladie du moyen âge, je maintiens qu’après un examen bien réfléchi des pièces de conviction introduites au débat, il m’est impossible d’expliquer ce grand fait pathologique, analysé dans toutes ses phases, par une action toxique, nettement isolée du concours des influences nosogéniques qui ont présidé à son explosion et prolongé son règne. Je ne saurais, du reste, mieux finir ce chapitre, qu’en disant avec un de mes écrivains favoris: «Ce sont questions doubteuses à desbattre aux Escholes..... ce que j’en opine, c’est pour déclarer la mesure de ma veue, non la mesure des choses[546].»
NOTES:
[476] Henri Martin, _Hist. de France_, t. III, p. 31, 4e édit.
[477] Jussieu, Paulet, Saillant et Tessier, _Recherches sur le feu Saint-Antoine_ (_Mémoires de la Société royale de médecine._ Année MDCCLXXVI, p. 260).
Comme j’aurai à parler plus d’une fois de ce travail, je désignerai les quatre collaborateurs sous le nom de _Commissaires de la Société royale_.
[478] Bouisson, _la Médecine et les Poëtes latins_. 1843, p. 23.
[479] Virgile, _Géorg._, lib. III, vers 563.
Delille a traduit ainsi ce passage:
«Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures, »Eût osé revêtir ces dépouilles impures! »Soudain son corps baigné par d’immondes sueurs »Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs. »Son corps se desséchait et ses chairs enflammées »Par d’invisibles feux périssaient consumées.»
[480] Je ne parle que du fait général. Je n’ignore pas que la contagiosité de l’érysipèle paraît aujourd’hui avérée dans certaines conditions spéciales: ce qui m’étonne d’autant moins, que j’avais exprimé, sur ce point, en 1853, des soupçons très-sérieux fondés sur quelques observations justificatives. (Voy. mon _Traité de la contagion_, t. I, p. 150.)
[481] Frodoardi presbyteri ecclesiæ Remensis _Chronicon, anno DCCCCXLV_. (_Recueil des Hist. des Gaules_, par dom Bouquet, t. VIII, p. 199.)
[482] Sauval, _Antiquités de Paris_, liv. X.
[483] _Répert. des Chartes de l’Eglise de Paris renouvelé en 1536. 2e vol._ (_Extrait par_ Sauval, t. III, p. 74, _des preuves_.)
[484] Glabri Radulphi _Historiarum sui temporis libri quinque_. _Cap. IV libri secundi._--_De incendiis et mortibus nobilium.--Recueil des Hist. des Gaules_, par les Bénédictins, T. X, p. 19.
[485] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5. 1685.
[486] Adémar, _Chronicon_, _anno_ 994.
[487] Glabri _Chron. cit._, _anno_ 1039.
[488] Mézeray, _Ouv. cit._, p. 46.
[489] _Mss. de l’abbaye Saint-Antoine._
[490] Sans prendre ces mots à la lettre, on peut au moins en déduire l’immense développement qu’avait acquis la maladie, pendant son règne si prolongé.
[491] _Vita Hugon episcop. Lincoln_, _cap._ XIII, _lib._ V.
[492] Félibien, _Hist. de la ville de Paris_, t. I, p. 156.
[493] Sauval, _Hist. des antiq. de la ville de Paris_, t. I, p. 383.
[494] Sauval, _Ouv. cit._ t. I, p. 41.
[495] A. Paré, _Œuvr. comp._, édit. Malgaigne, t. II, liv. X, chap. XI, p. 210.
[496] Vingt-cinq ans auparavant, le corps du saint de ce nom avait été transporté de Constantinople en Dauphiné.
[497] _Satyre Ménippée_, art. VIII, _de la vertu du Catholicon_, et _note_.
[498] Rabelais, _Pantagruel_, liv. II, chap. XXX.
[499] _Histoire des ordres monastiques_, t. I, p. 337.
[500] La chronique d’Hugues de Fleury, une des plus estimées sur les événements du XIe siècle, qualifie cette maladie de _morbus tabificus_, _maladie de langueur_.
[501] _Rech. sur le feu Saint-Antoine_, p. 271-273.
[502] Il est bon de noter ici que Sauval, traduisant, dans sa Chronique, le récit de Frodoard, sans s’astreindre littéralement au texte, rend les mots _ignis plaga_ par ceux de _feu sacré_ ou _des ardents_: preuve qu’à l’époque où il écrivait (XVIIe siècle) la tradition acceptait ces mots comme synonymes et représentant la même maladie.
[503] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5.
[504] Voy. la ¿p. 357.
[505] «_Eodem tempore, illa ignea pestilentia divino judicio nimis ipsam provinciam oppresserat, quâ plurimorum pedes invisibili igne qui_ IGNIS INFERNI _vocabatur publicè comburi videantur_.» (Ducange, _Glossarium_, au mot: _Ignis inferni_.)
[506] Voy. la ¿p. 355.
[507] Quesnay, _Traité de la gangrène_, p. 344. MDCCLXXI.
[508] J’ai déjà raconté ce fait d’après Félibien. (Voy. la ¿page 358.)
[509] Broussonnet, _Journ. de la Soc. de méd. pratique de Montpellier_, t. V, p. 38. 1842.
[510] Capefigue, _Hugues Capet et la troisième race_, t. I, p. _ij_. 1845.
[511] L’auteur n’est pas médecin, et n’a pas à suivre les épidémies dont il fait mention, dans toutes les alternatives de leur durée totale.
[512] Capefigue, _Ouv. cit._, t. I, p. 286 et _passim._
[513] Je n’ai rien dit de certains météores, que l’ignorance des temps revêtait d’une forme fantastique, et qu’elle considérait comme le signe précurseur des grandes catastrophes. Les historiens disent qu’en 1088, le _feu sacré fut lancé sur la terre par un dragon de feu_. «_Anno 1088, tertio kalendas septembris visus est igneus draco volare per medium cœli et ex ore suo flammas evomere; statimque subsecutus est pestilens ille morbus qui ignis sacer vocatur, quem tum arsuram appellabant quidam._» (Jacob Meyer, _Annales fland._, lib. III.)
[514] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, liv. X, p. 557.
[515] Réad, _Traité du seigle ergoté_, p. 33, Metz, MDCCLXXIV.
[516] Roche, _Dictionnaire de méd. et de chirurgie prat._, article _ergotisme_, Paris. 1833, t. I.
[517] Ozanam, _Hist. médic. des maladies épidémiques_, t. II, p. 316.
[518] Fuchs, _Das heilige Feuer des Mittelalters_. (_Du feu sacré au moyen âge_) (Annales générales de la médecine allemande, janv. 1834, t. XXVIII).
[519] Fallot, _Union médicale_, t. IV, p. 441. 1850.
[520] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 274.
[521] Il est une espèce de _melampyrum_ appelé _rougeole_ dans les campagnes, qui pousse dans les blés, et donne au pain une couleur violacée rougeâtre, mais sans aucun effet nuisible. (Littré et Robin, _Dict. de médecine_, 12e édition, Paris, 1865, au mot _Mélampyre_.)
[522] Mialhe, _Note sur le blé ergoté_ (_Union médicale._ 1850).
[523] Carbonneau-Leperdriel, _De l’ergot de froment et de ses propriétés médicales_. (Thèse présentée à l’École de Pharmacie de Montpellier, 1862.)
[524] Trousseau et Pidoux, _Traité de thérapeutique_, t. I, p. 528. 1836.
[525] Marchal (de Calvi), _Des épidémies_, p. 88. 1852 (Thèse de concours).
[526] D’Amador, _Quels avantages la médecine pratique a-t-elle retirés de l’étude des épidémies?_ p. 74. 1829.
[527] Arnal, _De l’action du seigle ergoté_ (_Mémoires de l’Académie de médecine_. Paris, 1849, t. XIV, p. 408).
[528] Requin, _Pathol. méd._, t. III, p. 112.
[529] Tessier, _Mém. de la Société royale de médecine_, 1778, p. 587.
[530] Hippocrate, _Epid._, liv. III, sect. 3, 4e _Constit._
[531] Hippocrate, _Trad._, t. II, p. 535.
[532] Sauvages considère le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le mal des ardents, comme un _érysipèle pestilentiel_. (_Nosol. mét._, t. III, p. 297. 1772.)
En parcourant la table générale de la _Nosographie_ de Pinel, je m’aperçois qu’il renvoie son lecteur à l’article _Erysipèle_, à propos du feu Saint-Antoine, et du feu sacré; mais il se borne à demander si «l’érysipèle, en général, aurait des affinités avec la fièvre pestilentielle?» (T. II, p. 71. 1810.)
Il est regrettable que cet auteur, dont personne, plus que moi, n’apprécie le mérite, traite souvent, avec ce laisser-aller, les questions nosologiques les plus sérieuses.
[533] Galien, t. VI, p. 748, _De probis pravisque alimentorum succis_, cap. I.
[534] _Rech. cit._, p. 294.
[535] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 107.
[536] Pariset, _Hist. des membres de l’Acad. roy. de méd._, t. II, p. 293. 1850. _Éloge de Tessier._
[537] _Hist. de la Société royale de méd._, M.DCC.LXXX, p. 587 des Mém.
[538] _Rech. cit., sur le feu Saint-Antoine_, p. 280. Comment les partisans exclusifs de l’intoxication ergotique comprendront-ils l’immunité des femmes et les rares atteintes des petites filles?
[539] Salerne avait vu plus tard un enfant de dix ans, dont les deux cuisses se détachèrent de l’articulation, sans hémorrhagie; son frère, âgé de quatorze ans, perdit la jambe et la cuisse d’un côté, de l’autre, la jambe seulement.
[540] Voy. la ¿page 359.
[541] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 286.
[542] _Historia morborum Vratislaviensium._
[543] Camerarius, _Acad. natur. curios._, cent. 6, obs. 82.
[544] Moeller, _Comm. de reb. in scientiâ nat. et med. gestis_, ann. 1752.
[545] Model, _Récréations physiques_, etc., t. II.
[546] Montaigne, _Essais_, liv. I, chap. LVI, liv. II, chap. X.