CHAPITRE VII
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIVe SIÈCLE (PESTE NOIRE)
Parmi les fléaux qui ont désolé le monde depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, nul n’a laissé dans les traditions populaires un aussi long souvenir que la peste noire. Cinq cents ans nous séparent de ce grand événement, et l’on ne peut parler du XIVe siècle sans évoquer le fantôme livide qui l’a couvert de deuil et de larmes. Au récit de ses ravages, la pensée recule d’horreur, et on se demande par quel prodige inespéré la race humaine a pu échapper à son extermination complète!
Les historiens, qui n’affichent aucune prétention médicale, sont d’accord pour ne voir, dans ce sinistre épisode, qu’un nouveau débordement de la peste qui avait dévasté la terre sous le règne de Justinien. Bornée depuis cette explosion, à de nombreuses invasions partielles, elle aurait tout à coup repris son expansion primitive, et recommencé sa course vagabonde et sans frein sur toute la surface du globe.
Cette opinion est partagée par le plus grand nombre des médecins qui se la sont transmise sans examen. J’ai été frappé des objections qu’elle soulève, et je viens les soumettre au jugement impartial du lecteur.
Le nom de _peste noire_ sous lequel la maladie dont j’entreprends l’étude, est restée célèbre, n’est pas le seul qu’elle ait reçu des médecins ou du peuple.
On l’appelle _mortalega grande_, _pestis atrocissima_, _anguinalgia_, la _grande peste_, la _mort noire_, la _mort dense_, la MORT! Les gens du monde la connaissent surtout sous la dénomination de _peste de Florence_.
Les Italiens la nommèrent _mortalega grande_, la _mortalité grande_, pour représenter les ravages inouïs qu’elle exerça partout où elle se montra.
Le synonyme _mort dense_, _mors densa_, fait évidemment allusion à l’entassement des cadavres, ou aux incessantes funérailles qui marquaient son passage: _Quod densaret funera_[547]!
D’après M. Henri Martin, la maladie de 1348 a gardé dans l’histoire, le nom de _peste de Florence_, sans doute à cause des illustres victimes qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de la civilisation et des arts en Europe[548].
M. le docteur Joseph Michon croit plutôt que ce nom lui vient de ce qu’elle commença son lugubre pèlerinage en Europe, par Florence et l’Italie[549].
C’est surtout sur le sens de la qualification de _noire_, que les auteurs sont partagés.
Loccénius, historien suédois, considère ce nom comme l’expression métaphorique du _deuil_ qui couvrait les populations[550].
Certains écrivains ont émis l’étrange idée que la maladie doit cette épithète, à la prodigieuse quantité d’anthracites ou _pierres noires_ qui couvraient la contrée de la Chine où elle prit naissance.
Un autre veut qu’elle ait frappé ses premiers coups sur les Sarrasins _noirs_ qui habitaient le continent de l’Asie, au milieu des tribus sauvages.
Giovanni Villani[551] adopte l’opinion de Zaële, grand astrologue de son temps, d’après lequel l’invasion aurait été précédée de l’apparition d’une _comète noire_, qui eut lieu au mois d’août 1346.
Pour le dire en passant, l’existence d’une comète à cette date, est un fait reconnu par les astronomes; mais on ignore pourquoi on la qualifia de _noire_. M. le docteur Phillippe, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Reims, qui a écrit une excellente monographie de la peste noire, à laquelle je ferai plus d’un emprunt, s’est renseigné auprès des membres de l’Institut les plus compétents, et les réponses qu’il a reçues, n’ont pas résolu la difficulté. On se bornait à soupçonner que les comètes, ainsi désignées, pourraient bien être celles qui étaient plus ternes ou moins éclatantes que les autres[552].
M. le docteur Edouard Carrière croit que la désignation de peste noire sous-entend l’état des esprits, la désolation indicible dont elle avait frappé les cités et les campagnes[553].
M. Michon exprime une opinion semblable. Le mot _peste noire_ n’est, suivant lui, qu’une traduction littérale du latin _pestis atra_, c’est-à-dire _peste terrible_. Il ne peut consentir à l’interpréter dans le sens d’un caractère physique de la maladie. «On trouverait, dit-il, difficilement à accorder la grande épidémie du XIVe siècle, avec aucune de celles qui ont précédé ou suivi, parce que le nom seul, pour ceux qui n’étudieraient que superficiellement, ferait rapprocher du choléra, un fléau qui n’a de commun avec lui que ses funestes effets.[554]»
Je réponds par anticipation, que l’épithète donnée à la peste noire, à l’exclusion des autres pestes, est un des motifs qui concourent à l’en distinguer. L’objection de M. Michon est d’ailleurs facile à écarter, puisque, au point de vue de sa coloration cutanée, le fléau de notre siècle porte le nom de choléra _bleu_ ou _cyanique_.
S’il faut dire mon opinion, je crois que l’idée la plus juste est celle qui attribue la dénomination en litige, soit à la teinte noire que le corps des malades prenait immédiatement après la mort, soit à la présence sur la peau, de disques livides, de taches gangréneuses, associées à la carbonisation de la langue et de la gorge.
Cette version est adoptée par Pontanus qui a raconté l’invasion de l’épidémie dans le Danemark: «C’est, dit-il, d’après ses effets extérieurs, qu’on donnait à ce fléau le nom de _mort noire_[555].»
M. Carrière a vu dans les galeries du célèbre cabinet d’histoire naturelle de Florence, des cires qui représentent fidèlement les taches livides ou violettes qui couvraient la peau, et dont quelques nuances lui ont rappelé, dit-il, la coloration cyanotique des cholériques.
Je m’en tiens donc à cette explication. Dans les maladies, ce qui frappe le plus l’observateur, c’est la coloration des téguments, et ce caractère sert souvent à les nommer. N’avons-nous pas la fièvre _jaune_, la fièvre _pourprée_, la fièvre _blanche_ (_febris alba virginum_), les _pâles couleurs_, la _chlorose_, la _jaunisse_, l’_ictère noir_, la _rougeole_, la _roséole_, la _scarlatine_, le _choléra bleu_, la _maladie bronzée_, etc.?
Je ne suivrai pas la peste noire dans ses interminables migrations. Son explosion soudaine, la rapidité de sa marche, son rayonnement presque instantané dans les contrées les plus distantes du globe, imposent une œuvre difficile à celui qui veut reconstruire son itinéraire, depuis son point de départ jusqu’à la fin de sa course. Je me contenterai de quelques indications générales.
Il est avéré qu’en moins de quatre ans, c’est-à-dire de 1346 à 1350, toute la terre connue avait été dévastée. La contagion fut sans doute un redoutable auxiliaire. Mais on sait que les grandes maladies populaires ne suivent pas dans leurs pérégrinations, l’enchaînement régulier des transmissions virulentes, et qu’elles obéissent, avant tout, à la direction souveraine de la force inconnue qui les domine.
Dans l’Asie centrale, et au nord de la Chine, existe une contrée qui a porté le nom de Cathay jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cette région était divisée en Cathay blanc ou libre, et Cathay tributaire ou _noir_, ainsi nommé en raison de la grande profusion d’anthracites qu’on y rencontrait.
C’est de là, que la peste noire s’élança sur le reste du monde, après avoir emporté, en Chine, dans les années 1346 et 1347, environ 13 millions d’hommes[556].
En franchissant ces barrières, le fléau suivit trois courants.
L’un parti du nord, traversant la Boukharie et la Tartarie, le porta par la mer Noire, à Constantinople, où nous aurons à l’étudier.
L’autre le dirigea de l’Inde, vers les villes situées sur la côte méridionale de la mer Caspienne et l’Asie-Mineure.
Enfin, par l’autre route, l’épidémie atteignit Bagdad, traversa l’Arabie et l’Egypte, et aborda aux rives septentrionales de l’Afrique.
Après avoir assouvi sa rage sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, la peste noire se jeta sur l’île de Chypre, la Sicile, et quelques villes maritimes de l’Italie.
Les autres îles de la Méditerranée, la Sardaigne, la Corse et Majorque furent tour à tour attaquées. Les deux premières perdirent les deux tiers de leurs habitants. Majorque devint presque déserte. On y compta, en moins d’un mois, plus de 15,000 morts. Une autre version élève même ce chiffre à 30,000.
Les foyers pestilentiels couvraient donc en ce moment toute la côte méridionale de l’Europe. En Italie, la Lombardie fut entièrement dévastée, à l’exception de Milan et de Pavie dont on admira la préservation. Dans les premiers jours d’avril 1348, Florence fut envahie, et l’on sait avec quelle implacable férocité!
L’épidémie voyageuse n’avait pas encore abandonné l’Italie et l’Espagne, lorsqu’elle prit son vol dans une double direction.
D’un côté, elle traversa les Alpes, fondit sur la France, sillonna rapidement la Belgique et la Hollande, franchit le détroit pour entrer en Angleterre, remonta dans la Suède, le Danemark et la Norwége, et alla se perdre dans l’Islande et le Groënland.
Par l’autre voie, elle parcourut les nombreuses provinces d’Allemagne, s’introduisit en Pologne et vint aboutir à la Russie en 1351, plus de trois ans après l’invasion de Constantinople.
Il résulte de ce court aperçu, que le fléau a égalé ceux qui l’ont précédé, par l’universalité de sa domination; et la suite prouvera qu’il leur est supérieur par l’excès de ses ravages. A ce point de vue, il est impossible de lui refuser le titre de grande épidémie.
L’étude des antécédents de la maladie du XIVe siècle devrait précéder sa description nosographique. Je me permets une inversion qui ne retarde que de quelques instants, l’exposé des théories dont sa pathogénie a été le texte.
De nombreux contemporains ont retracé ses symptômes avec une remarquable précision. Par une étrange fantaisie de poëte, ce prologue funèbre ouvre le _Décaméron_ de Boccace. Si je n’ai pas reproduit cette belle page, c’est qu’on la retrouve dans tous les recueils des épidémistes, et qu’elle est bien connue des lecteurs, étrangers à la médecine et familiers avec les œuvres du conteur florentin.
C’est à l’empereur Jean Cantacuzène que j’emprunterai ce récit, où la véracité du témoin oculaire s’unit à la fidélité de l’observateur. Ce tableau de la première invasion bien connue de la peste noire, nous servira de terme de comparaison, quand nous l’étudierons dans ses stations ultérieures[557].
«L’épidémie qui régnait alors (1347)... partie de la Scythie septentrionale, parcourut presque toutes les côtes maritimes où elle emporta beaucoup de monde. Car elle n’envahit pas seulement le Pont, la Thrace, la Macédoine, mais encore la Grèce, l’Italie, toutes les Iles, l’Egypte, la Libye, la Judée, la Syrie, et s’étendit à peu près dans tout l’univers. Cette maladie était incurable. Ni le mode de vivre, ni la vigueur corporelle n’en pouvaient préserver. Les gens robustes ou débiles étaient indifféremment frappés; et la mort n’épargnait pas plus les personnes soignées à grands frais, que les pauvres dénués de tout secours. Nulle autre affection ne se montra cette année; toutes prenaient la forme de la maladie régnante. La médecine reconnaissait son impuissance. La marche du mal n’était pas la même chez tous. Les uns expiraient subitement; d’autres, dans la journée; certains, dans la première heure. Chez ceux qui résistaient pendant deux ou trois jours, l’invasion s’annonçait par une fièvre très-aiguë. Bientôt le mal se portant à la tête, ils perdaient l’usage de la parole, paraissaient insensibles à tout ce qui se passait autour d’eux, et semblaient plongés dans un profond sommeil. Si par hasard, ils revenaient à eux, ils s’efforçaient de parler; mais leur langue restait immobile, ils ne proféraient que des mots inarticulés à cause de la paralysie des nerfs de la tête, et ils mouraient promptement. Chez d’autres malades, ce n’était pas la tête, mais les _poumons qui étaient attaqués dès le début, et ne tardaient pas à s’enflammer_. _De vives douleurs se faisaient sentir dans la poitrine; des crachats sanglants étaient rendus, et l’haleine était d’une horrible fétidité._ La gorge et la langue, brûlées par l’excessive chaleur, étaient noires et teintes de sang. Ceux qui buvaient beaucoup, n’éprouvaient pas plus de soulagement que ceux qui buvaient peu. L’insomnie était opiniâtre et l’agitation excessive. Sur les parties supérieures ou inférieures des bras, assez souvent sous les mâchoires, et parfois sur d’autres régions du corps, naissaient des abcès ou des ulcères, plus ou moins grands suivant les sujets, auxquels se joignaient de petites élevures noires. Chez plusieurs, la peau se couvrait de taches livides, plus rares et plus foncées chez les uns, plus nombreuses et de couleur terne chez d’autres; et aucun ne se sauvait. Tous ces symptômes n’étaient pas réunis chez tous, et leur nombre était très-variable sur chaque malade; mais une tumeur, une tache suffisait pour annoncer la mort. Le petit nombre de ceux qui réchappaient, n’étaient pas atteints une seconde fois, du moins mortellement: ce qui donnait la plus grande sécurité à ceux qui étaient repris. Souvent de vastes abcès se formaient sur les cuisses ou sur les bras. Leur ouverture donnait issue à une grande quantité de sanie fétide; et l’émission de cette humeur malfaisante était salutaire. Parmi ceux qui offraient tous les symptômes réunis, on en voyait quelques-uns guérir contre toute attente. Il est positif qu’on n’avait trouvé aucun remède efficace. Ce qui était utile à l’un, était un véritable poison pour l’autre. Les personnes qui soignaient les patients, prenaient leur maladie; et c’est pourquoi les décès se multiplièrent au point, que de nombreuses maisons restèrent désertes, après avoir perdu tous leurs habitants, et même les animaux domestiques qui s’y trouvaient[558]. Ce qui était le plus déplorable, c’était le profond découragement des malades. Aux premiers symptômes, ils perdaient tout espoir de salut et s’abandonnaient eux-mêmes. Cette prostration morale aggravait rapidement leur état et avançait l’heure de leur mort. Il est donc impossible de trouver des termes pour donner une idée de cette maladie. Tout ce qu’il est permis d’en dire, c’est qu’elle n’avait rien de commun avec les maux auxquels l’homme est naturellement sujet; et qu’elle était un châtiment envoyé par Dieu lui-même. Dans cette pensée, plusieurs personnes revinrent à de meilleurs sentiments, avec la résolution de se convertir. Je ne parle pas seulement des individus qui furent ensuite emportés par l’épidémie; mais encore de ceux qui survécurent à ses attaques. C’est alors qu’on les vit s’efforcer de corriger leurs penchants vicieux, et s’adonner aux pratiques de la vertu. Il y en eut aussi un grand nombre qui distribuèrent leurs biens aux pauvres, avant même d’être atteints. Quand ils se sentaient frappés à leur tour, il n’en était pas un seul assez insensible et assez endurci, pour ne pas éprouver un profond repentir de ses fautes, afin de comparaître devant le tribunal de Dieu, avec les meilleures chances de salut. Parmi les innombrables victimes de l’épidémie de Byzance, il faut compter Andronic, fils de l’empereur, qui mourut le troisième jour. Quand on annonça la fatale nouvelle à l’impératrice sa mère, une douleur poignante déchira son cœur; mais elle sut en contenir les transports, et renferma cette chère mémoire dans le fond de son âme. Ce jeune homme n’était pas seulement remarquable par ses formes extérieures; mais il était doué au plus haut degré, des grandes qualités qui font l’ornement de cet âge; et tout, en lui, attestait qu’il suivrait noblement les traces de ses ancêtres.»
J’ai dit pourquoi j’avais donné la priorité à cette description qui énumère d’ailleurs avec exactitude, les principaux symptômes de la maladie, et en particulier ceux qui traduisent les altérations pathognomoniques de l’appareil respiratoire. Mais la concision de l’écrivain impérial a laissé dans l’ombre, certains détails nosographiques qui ne doivent point être séparés de l’ensemble. Consultons les auteurs qui ont vu et traité la maladie dans sa mémorable halte de Florence. Le résumé des nombreux documents qu’ils nous ont transmis, formera le tableau suivant, qu’on peut offrir aux médecins, avec la certitude de n’avoir rien omis d’essentiel.
L’invasion ne s’annonçait par aucun signe bien alarmant. On éprouvait, sans cause connue, un sentiment de lassitude ou de défaillance profonde, qui n’allait pas jusqu’à la souffrance. La physionomie portait l’empreinte de la terreur qu’inspirait une atteinte dont on ne se dissimulait pas les dangers. Le pouls, cet indice si précieux, donnait dès le début la signification de cet état. Il échappait au doigt explorateur. S’il se relevait momentanément, ce qui indiquait un effort de réaction trop souvent impuissant, il ne tardait pas à retomber et s’affaiblissait progressivement jusqu’à la mort. La plénitude de l’artère et la netteté croissante de ses pulsations, annonçaient une heureuse terminaison.
Quand l’impression de la cause morbide avait été violente, il y avait de grandes évacuations sanguines par les voies pulmonaires, plus rarement par les fosses nasales, l’estomac, l’urèthre ou le tube intestinal. En pareil cas, tout espoir était perdu. Le malade succombait dans la journée, ou au plus tard le lendemain.
Les auteurs de l’époque considèrent généralement ces extravasations sanguines, comme le résultat d’un effort critique, tenté par la nature pour chasser le principe délétère dont la présence menaçait l’organisme d’une dissolution prochaine. N’a-t-on pas appliqué la même théorie aux évacuations rizacées du choléra épidémique de nos jours? Je crois plutôt que ces débordements de liquides étaient passifs, et sous la dépendance de l’asthénie générale, trahie par l’état du pouls et l’attitude du sujet.
Lorsque la marche de la maladie était moins rapide, les vomissements sanguinolents et les autres hémorrhagies manquaient ou étaient beaucoup plus modérés. Sous cette forme moins maligne, les malades accusaient, dans la région abdominale, un sentiment profond de plénitude et de tension. Cet état du ventre s’accompagnait d’une toux violente, sèche et convulsive, qui n’était probablement qu’un effet sympathique. Alors se montraient d’abondantes déjections alvines, tantôt noires ou d’une teinte jaune foncée, due à l’hypersécrétion biliaire, tantôt d’une couleur vaguement qualifiée de _cendrée_. Les urines étaient noires ou rouges, abondantes ou nulles. Ces évacuations diverses, la transpiration cutanée, et surtout l’air exhalé de la poitrine du malade, répandaient autour de lui une odeur intolérable.
Bientôt les actes morbides se portaient à la périphérie, et formaient une éruption de taches noires, rouges ou bleuâtres, plus ou moins larges, et couvrant toute l’étendue de la peau. En même temps, des tumeurs phlegmoneuses ou d’aspect charbonneux s’élevaient sur les aines, sous les aisselles, ou dans la région sous-maxillaire. Ces bubons suivaient leur marche naturelle, quand elle n’était pas tronquée par la mort. Lorsqu’ils avaient atteint leur maturité, ils s’ouvraient à la manière des abcès, et laissaient échapper une grande quantité de sanie fétide. L’art devait seconder cette élimination par tous les moyens possibles; son interruption spontanée, ou imprudemment provoquée, avait les conséquences les plus graves. Rien de plus rassurant, au contraire, que l’abondance et la longue durée de la suppuration, qui semblait ainsi assainir l’organisme profondément vicié.
La maladie frappait souvent comme la foudre, et les individus tombaient inanimés. Quand l’invasion se manifestait par de violentes hémorrhagies pulmonaires, la mort survenait en quelques heures ou le premier jour. Lorsque l’épuisement des forces suivait une progression rapide, indiquée par la décroissance graduelle du pouls et le refroidissement de la peau, il était rare que la maladie se prolongeât jusqu’au troisième jour. Si elle atteignait le quatrième, marqué par l’apparition des bubons, les auteurs contemporains avaient remarqué des jours critiques de bon ou de mauvais augure. Je ne m’inscris pas contre cette observation hippocratique; mais je soupçonne que, sous le feu de l’épidémie, les praticiens n’ont pas été aussi précis dans leurs supputations, qu’ils le sont dans leurs écrits. Ce qui est certain, c’est qu’on ne pouvait espérer la guérison que lorsque la maladie avait dépassé le premier septénaire. Avant cette période, les indices les plus rassurants en apparence, n’étaient pas la promesse d’une terminaison heureuse. La mort pouvait même survenir à la fin de la seconde semaine. A cette époque, le pronostic se guidait sur l’état des bubons.
Tel est, en raccourci, le tableau de la peste noire de Florence, qui s’est reproduit dans toutes ses stations, avec les variantes inévitables.
Raymond Chalin de Vinario, contemporain de Guy de Chauliac, pratiquant comme lui, à Avignon, pendant la peste, mentionne un symptôme qui n’a été signalé nulle part. Il l’appelle _zona_, _cinctus_ (bande, ceinture). «C’était, dit-il, _une espèce de nerf_ dur et solide, de deux ou quatre doigts de large, rouge ou brun, verdâtre ou diversement coloré, étendu en différents sens sur le corps, et terminé, à une de ses extrémités, par un charbon, et à l’autre par un tubercule pestilentiel.» Chalin considère ce symptôme comme très-grave. Le mot _zona_ dont il se sert, n’a pas ici sa signification ordinaire. Il s’agit probablement d’une lymphangite ou d’une angéioleucite, analogue aux cordes farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux morveux[559].
Si je n’ai pas complété le signalement symptomatique de la maladie noire, par l’énumération des désordres cadavériques qui l’accompagnaient, c’est que l’anatomie pathologique luttait toujours contre les préjugés religieux et le respect invincible de la dépouille mortelle de l’homme. Son temps n’était pas encore venu, et elle attendait l’heureuse réforme qui devait enfin la mettre en possession de ses droits.
On ne peut contester l’analogie qui rapproche la peste noire et la peste bubonique proprement dite. M. Carrière, comparant la maladie de Florence, aux autres épidémies qui avaient ravagé antérieurement l’Italie, n’a pas hésité à voir, dans celle qu’il a spécialement étudiée, une peste comme toutes les autres. Il n’y aurait, selon lui, d’autre différence que celle de l’intensité et de la mortalité consécutive. Je tâcherai de montrer tout à l’heure que cette confusion n’est justifiée ni par l’histoire ni par l’analyse pathologique. Les descriptions de la peste noire provenant des sources les plus diverses, s’accordent pour lui attribuer quelques traits distinctifs qui n’avaient pas fait partie auparavant du signalement de la peste orientale.
M. Michon affirme aussi, que la symptomatologie de l’épidémie de 1348, ne peut appartenir _qu’à une véritable peste à bubons_[560].
Jusque-là, je n’ai rien à objecter, puisqu’il est avéré que le bubon était une de ses manifestations fréquentes; mais il m’est impossible de laisser passer, sans réclamation, les inexactitudes que je surprends dans le passage suivant du même auteur:
«Les travaux d’Hecker, d’Hæser, d’Ozanam, de M. Littré, ont établi, dit-il, _d’une façon certaine_, que ce fut la peste d’Orient, telle qu’elle revint depuis encore, visiter l’Europe, telle qu’elle ravagea Marseille en 1720, telle qu’on l’observe encore aujourd’hui en Egypte, en Palestine et en Syrie.»
M. Hecker ne méconnaît pas sans doute les rapports qui relient la maladie du XIVe siècle à celle du VIe, si souvent observée par la suite dans ses retours intermittents. Mais il ajoute au signalement personnel de la peste noire, un appareil de symptômes très-accentués, qui lui appartiendraient en propre; ce qui revient à lui attribuer les caractères d’un état morbide original et nouveau. M. Hecker n’est donc pas aussi disposé qu’on veut bien le dire, à fondre les deux pestes dans la même espèce nosologique.
Il est très-vrai que M. Hæser retrouve la peste à bubons dans la maladie du XIVe siècle. Cependant il y adjoint, pour rendre raison de ses incalculables ravages, un nombreux cortége d’autres maladies épidémiques, qui lui seraient en quelque sorte venues en aide. Ne semble-t-il pas dès lors, que M. Hæser a découvert dans la peste noire, comparée à la vraie peste, quelque chose d’inexplicable, dont il s’efforce de rendre compte? Comment s’est-il assuré que ce secret ne tenait pas à sa nature individuelle? On m’accordera bien au moins, qu’il y a matière à discussion, dans le commentaire pathogénique qu’il propose.
Quant à Ozanam, si tant est qu’il ait une opinion sur ce point, il faut bien convenir qu’elle n’a pas la précision qu’on lui prête; ce qui frappe son lecteur, ce sont ses tergiversations et ses incertitudes.
Cet auteur avait étudié isolément une _péripneumonie maligne_ qui, disait-il, ravagea l’Europe vers le milieu du XIVe siècle[561]. Il s’aperçoit plus tard, réflexion faite, que cette localisation était le symptôme précurseur de la peste noire, qu’il s’était borné à mentionner en passant. Il s’empresse de remplir la lacune dans sa seconde édition, et reprend l’histoire de cette peste, en la complétant par d’importantes additions, fruit de nouvelles recherches[562]. On remarquera qu’il n’a pas fondu cette histoire avec celle de la peste orientale et de ses principales irruptions, comme il a coutume de le faire pour les épidémies de même espèce, qu’il englobe dans un seul chapitre, malgré la diversité de leurs dates. Il a pris le parti de consacrer à la peste noire, un article spécial où il la décrit comme une affection originale, sans songer même à indiquer les rapports de ses symptômes, avec ceux de la peste proprement dite[563].
M. Littré enfin, n’a garde de réunir les deux pestes, si j’en juge du moins par ce qu’il en dit, dans le travail que j’ai déjà eu occasion de citer[564].
Après avoir reproduit le tableau général de la maladie noire, où il reconnaît certains accidents de la peste ordinaire, il signale les symptômes nouveaux qui sont venus s’y mêler, et ces symptômes ont un caractère assez tranché, pour que M. Littré les interprète dans le sens de l’individualité distincte de la maladie du XIVe siècle.
Les savants, que M. Michon prétendait mettre de son côté, ne sont donc pas, si je ne me trompe, aussi contraires qu’il paraît le croire, à l’opinion que j’ai moi-même adoptée.
Quels sont les symptômes particuliers dont l’appareil donnait à la peste noire, un cachet personnel qui la sépare de la vraie peste?
On peut les réduire à quatre:
1º Inflammation gangréneuse des organes de la respiration.
2º Violente douleur fixée dans la poitrine.
3º Vomissement ou crachement de sang.
4º Haleine empestée dont l’horrible odeur se répandait au loin[565].
Cette localisation et les formes qui la dessinent, constituent, à mon avis, une caractéristique irrécusable. Nous les retrouverons dans toutes les stations de l’épidémie, qui n’en a pas moins affecté de préférence, telle ou telle expression spéciale.
Matthieu Villani, un des historiens les plus exacts de la peste de Florence, dit que les malades _qui avaient commencé à cracher du sang, mouraient subitement_[566].
En Angleterre, le vomissement ou le crachement de sang fut aussi un des signes de l’invasion, les plus alarmants. Les malades qui en étaient pris, succombaient immédiatement ou au plus dans les douze heures. Rarement la mort se faisait attendre plus de deux jours.
Il est évident, d’après cela, que l’impression de la cause morbide poussait sur les poumons, de violents raptus fluxionnaires qui dégénéraient promptement en phlegmasie maligne ou gangréneuse, révélée par l’expuition sanguine, la douleur intra-pectorale et la puanteur insupportable de l’air expiré.
Là, s’arrête l’analyse clinique, privée des moyens d’exploration physique qui auraient pu seuls fixer avec certitude le diagnostic local. Il est à regretter aussi que l’examen cadavérique de la poitrine n’ait pas permis de vérifier les suggestions recueillies pendant la vie. La science y eût sans doute beaucoup gagné; mais l’art n’en eût pas moins été aux prises avec une maladie, dont l’irrésistible rapidité ne lui laissait pas le temps de se mesurer avec elle.
L’individualité incomparable de la peste noire ne se montre nulle part aussi frappante, que dans la relation d’un médecin qui l’observa à Avignon, pendant qu’elle sévissait à Florence. Je veux parler de Guy de Chauliac, une des gloires de notre École, une des grandes figures médicales de son siècle. Attaché au pape Clément VI, qui occupait alors le trône pontifical, il eut lui-même une atteinte de la maladie régnante qui, par une heureuse exception, épargna sa vie. Esclave de ses nobles devoirs, il resta inébranlable à son poste, au milieu de la panique universelle, pendant que ses confrères cherchaient lâchement leur salut dans la fuite.
Voici textuellement le récit que nous a laissé Guy de Chauliac[567]:
«La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler de semblable mortalité, laquelle apparut en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, en la sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j’estois pour lors, de sa grace moy indigne.
»Et ne vous déplaise si je la racompte pour sa merueille, et pour y pourvoir, si elle aduenoit derechef.
»La dite mortalité commença à nous au mois de Januier, et dura l’espace de sept mois.
»Elle fust de deux sortes: la première dura deux mois, avec fièure continue et crachement de sang; et on en mouroit dans trois jours.
»La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièure continue, et apostèmes et carboncles ès parties externes, et principalement aux aisselles et aisnes; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si grande contagion (spécialement celle qui était auec crachement de sang) que non-seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l’un la prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, et estoient ensevelis sans prestres.
»Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité estoit morte et l’espérance abattue.
»Je la nomme _grande_, parce qu’elle occupa tout le monde, ou peu s’en fallut.
»Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesches contre le monde, passa par nostre région vers l’Occident.
»Et fust si grande, qu’à peine elle laissa la quatriesme partie des gens...
»Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins; d’autant qu’ils n’osoient visiter les malades de peur d’être infects; et quand ils les visitoient, n’y faisoient guières et ne gaignoient rien, car tous les malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en eschappèrent auec les bubons meurs.....
»Pour la préseruation, il n’y auoit rien de meilleur que de fuir la région avant que d’estre infect, et se purger auec pilules aloëtiques; et diminuer le sang par phlébotomie, amender l’air par le feu, et conforter le cœur de thériaque et pommes, et choses de bonne odeur; consoler les humeurs de bol arménien, et résister à la pourriture par choses aigres. Pour la curatiue, on faisoit des seignées et éuacuations, des électuaires et syrops cordials. Et les apostèmes extérieurs estoient meuris avec des figues et oignons cuits; pilez et meslez avec du leuain et du beurre; puis estoient ouverts et traitez de la cure des ulcères.
»Les carboncles estoient ventousez, scarifiez et cautérisez.
»Et moy pour éuiter infamie, n’osay point m’absenter; mais auec continuelle peur, me préservay tant que je pûs, moyennant les susdits remèdes.
»Ce néanmoins vers la fin de la mortalité, je tombay en fièure continue avec un apostème à l’aisne, et maladiay près de six semaines; et fus en si grand danger que tous mes compagnons croyoient que je mourusse; mais l’apostème estant meury et traité comme j’ay dit, j’en eschappay au vouloir de Dieu[568].»
Cette description dont j’ai tenu à ne rien omettre conviendrait-elle à la peste inguinale proprement dite? L’étonnement manifesté par Guy de Chauliac dont l’observation n’était pas novice en fait de peste, a déjà sa valeur. Mais il est certain que la première période de l’évolution épidémique, où le crachement de sang, indice d’une altération irrémédiable de l’appareil pulmonaire, est le phénomène principal, n’appartient qu’à la maladie du XIVe siècle. Il ne faut pas oublier que cette forme se prolongea pendant deux mois. Guy de Chauliac en fait ressortir la gravité relative, et lui attribue même une contagiosité plus énergique.
Je ne viens pas nier contre l’évidence, l’éruption des bubons axillaires ou inguinaux. Guillaume de Machaut, qui n’est pas médecin, et ne voit dans l’épidémie dont il a tant peur, qu’un sujet pour sa muse, emploie le terme en usage parmi le peuple:
«Car la mortalité des boces (bosses) «Con appeloit épydimie «Estoit de tous poins estanchie[569].»
Mais ce n’est pas le trait du tableau symptomatique qui a le plus frappé les médecins. Guy de Chauliac signale expressément l’absence de ces tumeurs, dans la première période de l’épidémie. Lors de la terrible peste qui ravagea Milan, en 1629, et qui a inspiré à Manzoni, un des plus beaux épisodes de son roman historique _Les Fiancés_, le nom de peste noire ne fut prononcé ni par les hommes de l’art ni par le peuple[570]. J’en dirai autant de la peste de Marseille en 1720. Aucun de ses nombreux historiens n’a rapproché les deux pestes, ne fût-ce qu’au point de vue commun de leur effroyable léthalité.
J’exprime donc une conviction profonde en disant que la peste noire, considérée dans l’ensemble de ses caractères, dans son foyer originel, dans la succession de ses phases, dans sa course rapide, dans son œuvre de mort si promptement accomplie, se dresse au-dessus des épidémies pestilentielles contemporaines, et s’isole de toutes celles qui l’ont précédée ou suivie. Elle a droit à prendre rang dans la phalange des grandes maladies populaires nouvelles.
Quelques écrivains, qui n’ont pas pour excuse leur incompétence médicale, ont imaginé que le choléra asiatique avait déjà envahi le monde au XIVe siècle, sous le pseudonyme de peste noire. Cette assertion trahit une lecture bien superficielle de l’histoire, et tombe devant la comparaison un peu attentive des deux maladies; mais la confusion vient indirectement à l’appui de ma thèse. En identifiant l’épidémie cholérique avec la maladie noire, on sous-entend, par cela même, que celle-ci n’était pas la peste d’Orient; car personne, à ma connaissance, ne s’est avisé, par exemple, d’assimiler la peste de Marseille ou de Moscou, au choléra actuel.
Ce n’est pas tout. On considère l’Egypte comme le foyer générateur de la vraie peste, et c’est de là invariablement qu’elle se serait élancée sur l’Europe. La peste noire est née, au contraire, dans la partie centrale de l’Asie, à une distance considérable de l’Egypte, dans une contrée qui en diffère essentiellement par ses conditions topographiques et climatériques. Cette provenance insolite n’annonce-t-elle pas _à priori_ une maladie nouvelle et sans précédents? Je ne prétends pas exagérer la valeur de cette preuve, que quelques médecins pourraient bien regarder comme décisive; je maintiens, au moins, que cette divergence du point de départ n’est pas un fait indifférent.
Je crois donc que la peste noire, malgré les bubons qui l’accompagnent sous certaines formes, n’est pas nosologiquement une _peste inguinale_, comme on l’entend généralement. Le nom de _maladie noire_ est celui qui lui convient le mieux. C’est une peste _hémoptoïque_, si on tient à la caractériser par son symptôme principal et véritablement distinctif[571].
A l’époque où parut le fléau, les retours multipliés de la vraie peste avaient créé une sorte de constitution stationnaire qui a pu déteindre sur la grande épidémie intercurrente, et la compliquer incidemment de ses stigmates et de ses reliefs cutanés. Mais ces formes symptomatiques ne font pas partie intégrante de la maladie de 1348, puisqu’elle s’en passe dans sa période la plus meurtrière. Il me semble qu’on peut hasarder cette opinion sans s’égarer légèrement dans le vague des hypothèses; elle n’a rien d’incompatible avec l’orthodoxie des principes qui régissent l’épidémiologie comparée.
Je pourrais fortifier ma conclusion définitive, par des adhésions dont on ne récuserait pas l’autorité. Ce que j’en ai dit me paraît suffisant pour éveiller l’attention de cette classe de lecteurs, qui ne refusent pas de revenir sur d’anciennes préventions, quand on leur propose des motifs sérieux de révision.
Si j’obtenais cette concession provisoire, je recommanderais, pour la justifier, les considérations qui vont suivre.
Les grandes perturbations cosmiques et morales n’ont pas manqué, parmi les avant-coureurs de la maladie du XIVe siècle. Sous ce rapport, elle n’a rien à envier, qu’on me passe le mot, aux fléaux de tous les temps.
Depuis la Chine jusqu’à l’océan Atlantique, la terre était agitée par des ébranlements convulsifs; on eût dit que les éléments coalisés conspiraient contre les êtres doués de la vie.
L’Asie ne fut pas l’unique théâtre de ces profonds bouleversements, qui se reproduisirent dans diverses contrées de l’Europe. A aucune autre époque de l’histoire, les commotions du sol n’avaient été aussi fréquentes. Or, s’il faut en croire Noah Webster, qui a recueilli à l’appui un grand nombre de faits, ce phénomène météorique serait l’accident le plus étroitement lié à la génération des épidémies: ce qui n’exclut pas l’influence puissamment adjuvante des excès de froid et de chaleur, de sécheresse et de pluie, des tempêtes extraordinaires, des apparitions d’insectes, des disettes, des famines, etc., etc.
Au moment où la peste noire commença sa course, la terre s’entr’ouvrait de toutes parts, dit la chronique, «comme si l’enfer eût voulu engloutir le genre humain.» L’air était rempli d’exhalaisons méphitiques. La succession régulière des saisons semblait à jamais intervertie. Des pluies diluviennes provoquaient partout d’immenses débordements qui emportaient les récoltes. Les animaux ressentaient aussi le contre-coup de ces influences.
A tous ces phénomènes, Mézeray mêle encore l’apparition d’un de ces météores, qui seraient à peine remarqués aujourd’hui, mais que l’ignorance du temps revêtait de formes fantastiques, et redoutait comme un signe de fatal augure.
«On dit (c’est le conteur qui parle) qu’un globe de vapeur puante et enflammée tombant du haut du ciel, dans le royaume de Cathay, se répandit plus de cent lieues à l’entour, et après avoir dévoré le païs, elle laissa une telle infection dans l’air, qu’elle engendra cette malignité, qui fut cruelle en Asie et en Afrique, plus furieuse en Italie et en Hongrie, mais un peu moins mortelle en Allemagne et en France»[572].
M. Michon ne balance pas à rattacher ce grand désastre à la misérable condition des sociétés, en 1348. Un aperçu historique sur l’état du monde lui paraît renfermer la raison suffisante du fléau, ou tout au moins, de l’universalité et de l’intensité de ses ravages[573].
De son côté M. Carrière, resserrant à dessein le cercle de ses observations, dans l’étude spéciale de la peste de Florence, s’efforce de démontrer que l’insalubrité de la Toscane a joué un grand rôle dans la génération et la férocité de l’épidémie.
Les événements qui s’étaient succédé dans les années précédentes, la continuité des troubles atmosphériques, les invasions armées dont l’Italie avait tant souffert, la désolation des campagnes, la famine consécutive, préparant, à coup sûr, le retour de graves maladies, les émanations marécageuses, portées au loin par les vents: telles sont, en résumé, les influences de l’ordre physique et moral qui auraient été cruellement exploitées par la mort. La population livrée, par surcroît, aux dangers inévitables de l’encombrement, dans l’enceinte de la vieille cité, si changée de nos jours, avait perdu cette force de résistance qui peut seule affaiblir ou neutraliser l’action des causes morbides. M. Carrière incline même à penser qu’une série de graves épidémies, qui avaient sillonné en tous sens la Toscane, dans la première moitié du XIVe siècle, avaient contribué à l’ébranlement moral des habitants, en surexcitant la mobilité nerveuse qui caractérise le tempérament des Florentins, dans un pays où la pratique médicale constate la prédominance générale du mode spasmodique.
Je me garderai bien de rejeter, en principe, ces conjectures étiologiques; et je les accepterais sans conditions, si elles s’appliquaient à un fait pathologique vulgaire. Mais il me semble que mon honoré confrère, dans sa préoccupation du tableau dont il avait volontairement réduit le plan, a trop isolé la maladie de Florence, de la grande épidémie voyageuse qui marchait à la conquête du monde, et dont elle n’était qu’un embranchement.
Qu’il y ait une connexion réelle entre le concours de certains événements de l’ordre matériel et psychique, et l’apparition soudaine des épidémies, c’est ce que démontre la fréquence de ces associations. On me pardonnera d’en renouveler si souvent la remarque, avec l’obligation de rappeler à la science, la prudence qui lui est encore commandée, quand elle veut pénétrer le progrès caché des rapports qu’elle soupçonne. Le voile qu’elle soulève lui échappe et retombe, sans qu’elle puisse le retenir, et tout ce qu’il lui est permis de dire, c’est que l’univers, ainsi ébranlé, doit recéler un ferment impur et inconnu dont l’action provoque l’explosion des grandes maladies populaires; mais ce langage n’est pas rigoureux, et, à moins de se payer de mots, on ne peut s’en servir que pour représenter par une image un fait dont on ne trouve pas le secret.
Il est certain, toutefois, qu’à l’apparition d’une épidémie, la recherche de son origine probable est la première question qui s’impose. Nous savons aujourd’hui pourquoi les contemporains de la peste noire n’ont pas été plus heureux que leurs devanciers et leurs successeurs, dans les solutions qu’ils ont proposées.
Ce fut d’abord un arrêt de Dieu qui infligeait un châtiment mérité aux coupables humains. Cette explication, qui épargnait la peine d’en chercher d’autres, n’avait pour conclusion pratique que la résignation et la prière, faibles recours contre les souffrances et la mort.
L’astrologie exhuma son vieux grimoire. «La maladie, disait Boccace, dans son langage cabalistique, fut envoyée _en l’opération des corps supérieurs_.» Les Écoles de Paris et de Montpellier, dont les sympathies réciproques ont subi tant d’intermittences, s’entendirent cette fois pour enseigner, dans leurs amphithéâtres et leurs écrits, ce système toujours goûté du peuple. Les conjonctions des planètes furent chargées de cette grande responsabilité.
Par respect pour le passé, j’épargne au lecteur ce bavardage pédantesque, qui n’est qu’une insipide paraphrase de la forme de raisonnement appelée par Leibnitz: _Sophisme sganarellien_. Est-il aujourd’hui un médecin qui ne préfère, à toutes ces billevesées, l’aveu sincère de son ignorance, en face d’un problème qui dépasse la portée de la science humaine?
L’intervention de l’astrologie n’offensait que le bon sens; il n’en fut pas de même d’un autre préjugé qui eut de terribles suites.
On n’a pas oublié l’égarement populaire qui imputa la maladie d’Athènes à je ne sais quels empoisonnements publics des eaux potables.
Dans l’état de terreur et d’exaspération, suscité par l’implacable acharnement de la peste noire, le peuple des villes envahies crut aussi au poison, et accusa de ce prétendu maléfice les Juifs, qui étaient alors au ban de la société. La persécution sanglante dont ils furent victimes, sous cet odieux prétexte, déshonore l’humanité, et c’est avec peine qu’on se décide à faire la part des idées et des mœurs du temps, quand on reproduit ces lamentables récits.
Guy de Chauliac, aussi recommandable par son esprit religieux que par l’élévation de son âme, mentionne ces exécutions barbares, avec une froide indifférence:
«En quelques parts, dit-il, on creust que les Juifs avoient empoisonné le monde; et ainsi on les tuoit[574].»
Les malheureux n’échappaient aux étreintes mortelles d’une multitude ivre de fureur, que pour tomber entre les mains de la justice sommaire de l’époque, qui les condamnait impitoyablement au bûcher. L’exil, qui était le supplice le moins cruel, ne les préservait pas toujours des voies de fait qui attentaient à leur vie.
On voudrait croire au mensonge des chroniqueurs, lorsqu’on lit que 2,000 Juifs furent brûlés vifs à Strasbourg, dans l’enceinte de leur cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. A Mayence, 12,000 de ces infortunés furent mis à mort![575]
Je voile à dessein une partie de cet horrible tableau; mais je n’en ai pas encore fini avec ces tristes souvenirs.
Par un de ces contrastes dont les grandes agglomérations ne sont pas plus exemptes que l’homme individuel, cette soif du sang allait de pair avec un mysticisme sans frein, et la religion subissait la complicité apparente des plus incroyables égarements.
En regard du massacre des Juifs, l’épisode des _Flagellants_ marque la maladie du XIVe siècle d’un stigmate honteux qu’elle ne partage avec aucune autre.
Laissons ici parler Mézeray, qui est en mesure de nous donner des renseignements authentiques:
«De cette contagion qui n’attaquoit que les corps, il en naquit une qui se répandit sur les âmes. Certains hommes poussés au commencement, comme je le croy, d’un véritable esprit de pénitence, firent des confréries, dans lesquelles ils alloient par les rues, nus-pieds, tenant chacun une croix de la main gauche et des disciplines de la droite, dont ils se déchiroient les épaules, criant _Miséricorde Seigneur!_ pour fléchir la colère de Dieu, et pour exciter le peuple à pénitence. Leur nombre s’estant accrû d’une infinité de personnes ramassées, leur zèle se changea en impiété. Ils disoient que cette pénitence estoit plus méritoire que toutes les bonnes œuvres. Ils méprisoient les sacrements; ils comparoient le sang qu’ils versoient à celuy de Jésus-Christ, et assuroient que qui se flagelloit ainsi trente jours durant, estoit purgé de tout crime. Cette manie commença en Hongrie, se répandit dans toute l’Allemagne, ramassa toutes sortes de canaille, et tous ces ridicules hérétiques qu’on nommoit _Lollards_, _Turlupins_ et _Bégards_, furent ensuite appelés _Flagellants_[576].»
C’est en effet dans la nébuleuse Allemagne, que l’ascétisme superstitieux des masses prit cette forme extravagante. Des populations entières, poussées par ce délire fanatique qui perd la conscience de ses actes, partirent, sans but déterminé, s’arrêtant sur les places des cités qu’elles traversaient. Là, des hommes demi-nus, marqués d’une croix rouge en signe de ralliement, se frappaient avec des fouets hérissés de pointes de fer, vociférant des cantiques inconnus, et après s’être publiquement flagellés pendant un certain nombre de jours, ces misérables se flattaient d’avoir recouvré, par la vertu de ces purifications, l’innocence primitive de leur baptême[577].
Cette fièvre mentale s’étendit jusqu’en France. Le nombre des affiliés atteignit bientôt le chiffre de 800,000. Les écrivains du temps font ressortir les conséquences morales, religieuses et politiques de ces aberrations. Il me suffit d’avoir signalé cette mise en scène, qui a laissé une empreinte ineffaçable sur la grande tragédie du XIVe siècle.
La contagion morale qui prit une si grande part à la propagation de cette folie populaire, me ramène, par une transition naturelle, à la contagion physiologique qui donna une si grande impulsion aux progrès de l’épidémie.
Cantacuzène note le premier, dans sa relation, que les malades transmettaient leur maladie à ceux qui leur donnaient des soins. Guy de Chauliac est plus précis, et veut que la maladie se soit communiquée, non-seulement par le séjour près des patients, mais encore _par le regard_. Boccace, qui ne tenait pas à vérifier personnellement le fait, l’a répété par ouï-dire. «Le fléau se communiquait, dit-il, comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant les malades; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger était le même _quand on se trouvait à portée de leur parole_, ou encore _quand on jetait les yeux sur eux_.»
Un praticien de Montpellier, contemporain aussi de la peste noire, et qui a écrit une consultation latine dont j’aurai plus tard un mot à dire, recommande sagement d’éviter les émanations qui se dégagent des aisselles des malades, quand ils sortent leurs bras hors du lit. Mais, à l’entendre, c’est surtout _par les yeux_ que la maladie se serait transmise. Aussi les visiteurs prudents devaient-ils avertir les malades de fermer les yeux à leur approche, et de les couvrir de leur drap[578]. Nous avons vu antérieurement que Cédrénus attribuait aussi au regard, le pouvoir de transmettre la maladie épidémique du IIIe siècle. Ce préjugé est resté en vogue tant que la doctrine de la contagion a attendu son législateur.
A l’égard de ces divers modes de transmission, j’ai une distinction à faire, suggérée par une analyse attentive du phénomène.
Un individu sain qui est, comme dit Boccace, _à la portée des paroles d’un malade_, inspire les corpuscules virulents qui nagent dans l’atmosphère ambiante. Ce fait est de notion élémentaire dans l’histoire des maladies contagieuses qui élaborent un virus volatil. C’est le mode d’imprégnation qui est vraisemblablement le plus commun, et Guillaume de Machaut l’indique très-nettement:
«Po osoit a l’air aler »Ne de pres ensemble parler; »Car leurs corrumpues alaines »Corrumpoient les autres saines.»
Mais on ne peut admettre, à la lettre, que le regard soit une voie de communication morbide. Que le spectacle d’un malheureux qui se débat contre la mort, fasse naître chez celui qui le contemple, et qui tremble pour sa propre vie, un sentiment de terreur ou de pitié; que cet état de l’âme prédispose à l’imprégnation virulente ou à l’impression effective de l’agent épidémique: rien n’est sans doute plus rationnel. Tout ce qu’on ajoute à cette simple interprétation, est purement imaginaire.
On sait que les anciens attribuaient au regard, la communication de l’ophthalmie:
«Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi,»
disait Ovide[579].
Le fait serait possible, si l’œil malade sécrétait un virus miscible à l’air, qui irait se mettre en contact avec l’œil sain peu distant. Telle est souvent l’origine de l’ophthalmie vénérienne, lorsque le pus d’un bubon, imprudemment ouvert, a jailli sur l’œil de l’opérateur. Mais, encore une fois, l’action de regarder n’est pour rien dans le résultat.
Les exagérations que je viens de rectifier, prouvent au moins la croyance universelle à l’irrésistible activité de la contagion, par toutes les voies, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été le satellite fidèle de la maladie noire, dans son rayonnement rapide et lointain. La plupart des auteurs, et je n’en excepte pas les plus compétents, se sont même laissé prendre aux apparences, et subordonnent exclusivement la progression envahissante du fléau, à sa transmission contagieuse. En déroulant son itinéraire, ils le font marcher, par voie de terre, à la suite des caravanes; par mer, avec les navires du commerce. Le génie épidémique est ainsi dépossédé de cette indépendance, sans laquelle il est impossible de comprendre son ubiquité presque soudaine. Certes, la grippe a rivalisé d’extension avec toutes les épidémies cosmopolites. Cependant les médecins, qui nient, à tort selon moi, sa contagiosité éventuelle, sont bien obligés de renoncer à cette prétendue filiation, qui rattacherait les anneaux de cette immense chaîne.
Dans quelle proportion le principe épidémique et le mode contagieux ont-ils participé à la mortalité générale? C’est ce qu’il est impossible de déterminer avec assurance. Je suis porté à croire qu’on n’est pas éloigné de la vérité, en attribuant approximativement une part égale aux deux causes nosogéniques; quoique je sois convaincu que ce rapport doit avoir changé avec la période de l’épidémie, et ne peut convenir qu’à son apogée.
M. Michon avance que la peste noire fut plus meurtrière que celles qui l’avaient précédée, _non par son essence_, mais par l’effet des conditions physiques et morales, au milieu desquelles elle surprit les peuples[580].
A cette assertion, je ne puis opposer une dénégation absolue; j’ai seulement une observation à faire.
Les conditions sociales du XIXe siècle, si supérieures à celles du XIVe, ne l’ont pas protégé contre une épidémie terrible, qui a suivi, pour son développement dans l’espace, l’exemple de sa devancière. La léthalité est, de part et d’autre, également irrésistible, dans les cas individuels. Si l’on attribue les dévastations de la peste noire, pendant la courte durée de son règne, au déplorable état de la société contemporaine, on devra bien convenir que notre civilisation, malgré toutes ses promesses, n’a pas eu le pouvoir de conjurer les retours multipliés du choléra, depuis 1831, date première de son invasion européenne. S’il a été plus lent dans sa moisson totale, ne serait-ce pas qu’il n’a point à son service une contagiosité aussi active?
Rien ne s’oppose donc dans ma pensée, à ce qu’on rapporte à la nature même de la peste noire, l’activité meurtrière dont on voudrait imposer toute la charge à des conditions qui lui sont étrangères.
Cela posé, faut-il prendre au pied de la lettre les chiffres nécrologiques inscrits par les historiens? Leur concordance atteste-t-elle l’authenticité de leurs indications, ou faut-il en conclure simplement qu’ils se sont mutuellement copiés?
On a évalué généralement aux _quatre cinquièmes_ l’impôt prélevé par la mort noire en Europe. Il est permis, je crois, de suspecter l’exactitude d’un calcul dont les éléments ont été recueillis au milieu du désordre des esprits, et sans le secours des méthodes et des moyens familiers à la statistique moderne.
On peut être sûr, au moins, que les historiens n’ont pas volontairement atténué, après coup, le nombre total des morts. Si cette réduction entre dans les vues de la prophylaxie publique, comme moyen de soutenir et de relever le moral des populations; s’il y a avantage à dissimuler momentanément le chiffre des décès quotidiens, cette indication ne survit pas à l’épidémie. Il est à craindre dès lors, que les amplifications de la peur, conservées par la tradition, n’aient décidément pris la place de la vérité, et il faut se contenter de la vraisemblance.
Si l’Europe avait perdu les _quatre cinquièmes_ de ses habitants, comment aurait-elle pu combler ce vide immense, et prendre, de siècle en siècle, le rapide accroissement que lui assignent les recensements officiels, en dépit des sinistres prédictions accréditées par Montesquieu?
Toujours est-il que la mortalité des invasions partielles s’éleva à des proportions inouïes. Du côté de la maladie, la contagion; du côté de la société, l’ignorance de l’hygiène, et le despotisme des vieilles routines, exercèrent une influence aggravante incontestable.
Guillaume de Machaut a consigné dans un quatrain, plus éloquent par le fond que par la forme, la proportion générale des morts:
«Car plusieurs lors certainement »Oy dire et communément »Que MCCCXLIX »De cent ne demouroient que neuf[581].»
A côté de ces vers, je dois placer le distique suivant qui a conservé, comme un proverbe local, le souvenir des ravages exceptionnels dont la Bourgogne fut victime:
«En mil trois cent quarante-huit, »A Nuits, de cent restèrent huit.»
Dans cet adage, comme dans les vers de Machaut, la rime, cette esclave qui commande souvent, en dépit de Boileau, explique la légère variante des chiffres, qui ne change rien au résultat.
On trouve, dans les diverses relations de la peste noire, les nécrologes de ses principales stations. Je me contenterai d’en reproduire quelques exemples parmi les plus saillants, sans m’astreindre strictement à l’ordre géographique.
A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de souffrance. Alep perdit 500 personnes par jour. Gaza vit succomber, en un mois, 22,000 victimes; les animaux ne furent pas épargnés.
Au Caire, il y eut 15,000 morts. Les corps étaient jetés dans de grandes fosses préparées d’avance. Les malades crachaient du sang, et mouraient en peu d’instants.
L’épidémie parvint à Constantinople par les côtes de la mer Noire. Cantacuzène dont nous avons lu la description, n’a pas évalué le chiffre des morts; mais il nous apprend que nombre de maisons restèrent vides. Nous savons que l’empereur fut cruellement frappé dans la personne de son jeune fils Andronic, qui lui fut ravi en quelques heures.
Après avoir assouvi sa fureur sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, le fléau s’abattit sur l’île de Chypre qu’il laissa littéralement déserte. Des malheureux tombaient sur les chemins comme frappés par le feu du ciel: observation souvent renouvelée et qui atteste la puissance anti-vitale du principe épidémique.
L’Italie fut cruellement moissonnée. Gênes perdit 40,000 habitants. La ville de Parme et ses environs atteignirent en six mois le même chiffre. A Naples, il fut de 60,000. La Sicile et la Pouille réunies comptèrent 530,000 décès. A Rome, le nombre fut incalculable (_incalcolabile_).
Venise, dont la population s’élevait alors à 200,000 âmes, vit succomber environ 70,000 victimes. 90 familles patriciennes furent éteintes, et les membres du grand Conseil se trouvèrent réduits de 1,250 à 380[582].
Florence fut une des villes de l’Italie et du monde les plus maltraitées. S’il faut en croire Boccace, plus de 100,000 personnes y auraient péri, du mois de mars au mois de juillet. Cette hyperbole manifeste devient moins invraisemblable, si l’on ajoute à la population indigène, la multitude des campagnards qui étaient venus chercher un asile dans la ville, et dont le nombre dépassait de beaucoup celui des émigrants qui avaient fui cette enceinte maudite.
Toutes les villes de l’Espagne payèrent leur tribut. Pendant le mois de juin 1348, on porta en terre à Valence, 300 morts par jour. Plusieurs quartiers de Barcelone furent complétement dépeuplés.
L’Allemagne assista à de terribles hécatombes. A Vienne, 40,000 personnes furent emportées en peu de mois; les décès d’un seul jour s’élevèrent à 1,800. On y vit s’éteindre des familles composées de 70 personnes.
A Erfurt, on lisait à l’entrée du cimetière, une inscription indiquant que 12,000 corps y avaient été enterrés.
Aucun écrivain ne nous a donné le chiffre précis de la mortalité, pour la Pologne et la Russie; mais on sait que le nombre des victimes y fut immense.
Le fléau n’avait point encore abandonné l’Italie, lorsqu’il franchit les Alpes, et fondit sur la France, dont il devait infecter toutes les provinces.
Sa première étape fut Avignon où il enleva, dans les trois premiers jours, 1,800 personnes.
Le pape Clément VI, qui était alors à la sixième année de son pontificat, consacra un cimetière spécial qui regorgea bientôt de morts. Il fut réduit à bénir les eaux du Rhône dans lequel furent jetés les cadavres. Pendant les sept mois que dura la peste, 150,000 personnes moururent, tant à Avignon même que dans les environs. Avant que l’invasion fût connue dans la ville, 66 moines avaient péri subitement dans un couvent de Carmes.
Parmi les victimes, je ne dois pas omettre d’inscrire le nom de la belle Laure de Noves, que l’amour de Pétrarque a immortalisée. L’inconsolable poëte a dépeint, dans une lettre à son frère, le drame lugubre qui se déroulait sous ses yeux. Je n’ai pu résister au désir d’orner mon livre de cette éloquente page, digne des écrivains les mieux inspirés du siècle d’Auguste[583].
Montpellier fut presque entièrement dépeuplé; sur 12 consuls, il en périt 10. Il n’y eut aucun survivant dans les nombreux monastères de cette ville. Le corps médical perdit presque tous ses membres.
Le chiffre des morts de Marseille s’éleva en un mois à 56,000. L’évêque et son chapitre entier furent emportés. 30,000 personnes moururent à Narbonne, et cette antique cité ne s’en est jamais relevée[584].
Du midi de la France, la maladie ne tarda pas à se porter sur Paris. On lit dans la chronique de Saint-Denis: «L’an de grâce mil trois cent quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus pou moins, en tele manière que à Paris mouroit bien jour par aultre, huit cens personnes..... En l’espace du dict an et demi, selon que aulcuns disoient, le nombre des trespassés, à Paris, monta à plus de 50 mille, et à la ville Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille.» Pendant bien des jours, on emporta quotidiennement 500 morts de l’Hôtel-Dieu de Paris au cimetière des Innocents[585].
La chronique des Pères Carmes de Reims élève à 80,000 le nombre des morts de la capitale en neuf mois, et Mézeray a adopté ce chiffre, probablement exagéré.
La Cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire, et perdit de grands personnages dont l’histoire a conservé les noms. Je me contente de citer la reine de Navarre, Jeanne de Bourgogne, et la reine de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois.
A Strasbourg, qui n’appartenait pas encore à la France, il périt en 1348, dit la chronique locale, «près de 16,000 jeunes et vieux.» D’après Oséas Schadæus, cette maladie y sévit encore l’année suivante[586].
Par un privilége inexplicable, la Belgique fut presque entièrement préservée, et ne compta qu’un très-petit nombre de victimes: observation vulgaire dans l’histoire des grandes épidémies, et qui n’en est pas moins un sujet toujours nouveau de surprise.
Le fléau fut digne de ses précédents en Angleterre. A Londres, on jetait chaque jour pêle-mêle, dans la même fosse, plusieurs centaines de cadavres. Le chiffre total des morts se porta à 100,000. Indépendamment des inhumations pratiquées dans les cimetières, les églises et les monastères de la ville et des environs, plus de 50,000 corps furent déposés, en un an, dans une pièce de terre bénie par Ralph Stafford, alors évêque de la Métropole. Une inscription gravée sur une croix de pierre, qui avait été plantée sur ce terrain, perpétuait ce funèbre souvenir.
En Danemark, plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants.
Après avoir presque entièrement détruit l’Islande, la maladie noire se porta jusqu’au Groënland qui fut, dit-on, sa dernière proie. _Stetit hic ubi defuit orbis._
Je me hâte de fermer ce navrant obituaire, dont je n’ai fait que copier au hasard quelques inscriptions. Si l’on jette un coup d’œil, en suivant les chroniques, sur ces myriades de tombes comblées de cadavres, on pourra fixer au tiers, la mortalité qui a frappé la population européenne.
Les recensements généralement reçus assignent aujourd’hui 270,000,000 d’habitants à l’Europe[587]. Il est permis d’après cela de porter à 120,000,000 sa population au XIVe siècle. On devrait donc évaluer à 40,000,000 les pertes subies par cette partie du globe. En additionnant les 13,000,000 de victimes en Chine, et les 24,000,000 des autres contrées de l’Asie et de l’Afrique, résultant des nécrologes les plus dignes de foi, on peut élever, pour le monde entier et au minimum, à 77,000,000, la somme des pertes imputables à la maladie noire, pendant son règne de quatre années[588].
Quand le fléau eut frappé ses derniers coups, et que la société fut entrée, en quelque sorte, dans la période d’une convalescence franche et progressive, on observa, dit-on, un fait dont les partisans des causes finales ne manqueront pas de tirer parti.
Les mariages se multiplièrent sans relâche, et furent d’une prodigieuse fécondité, comme si la nature avait voulu réparer, par les moyens dont elle dispose, les pertes immenses que lui avait infligées un implacable arrêt. Le continuateur de Guillaume de Nangis assure qu’on ne voyait en tous lieux que femmes enceintes, dont beaucoup donnèrent le jour simultanément à deux ou trois enfants. On assista donc, pour ainsi dire, au renouvellement du monde.
Jusque-là, sauf peut-être la fréquence des accouchements gémellaires ou triples, rien ne vient démentir la vraisemblance de ce récit. Mais on tombe en pleine légende, quand on lit que les enfants nés dans cette période n’avaient que vingt-deux dents. L’amour du merveilleux ne perd jamais ses droits.
Que pouvait l’art humain contre une maladie dont la malignité tarissait soudainement les sources de la vie? Les médecins ne restèrent pas spectateurs impassibles et inactifs de tant de maux. Ils firent appel à toutes les ressources qu’ils avaient entre leurs mains, et on trouve dans leurs écrits, quelques bons préceptes dont l’exécution semblait promettre des chances favorables, malgré l’épreuve qui les ramenait invariablement à la conviction désespérante de leur impuissance.
«Pour cette peste, dit tristement Matthieu Villani, qui en faisait la cruelle expérience, les médecins des différentes parties du monde n’ont trouvé ni dans la philosophie naturelle, ni dans l’astrologie, aucun argument pour l’expliquer, aucun traitement pour la guérir.»
On devine que le charlatanisme, _quærens quem devoret_, exploita, aux dépens de l’art honnête, la faveur populaire qui ne lui fait jamais défaut, et promit hautement, selon l’usage, tout ce qu’il ne pouvait tenir.
On comprit cependant, après les premières déceptions, qu’il fallait viser surtout à prévenir une maladie, dont l’atteinte était un arrêt de mort.
Symon de Covino a combiné un système de préservation, qu’il compare poétiquement à une armure dont certains groupes d’ingrédients pharmaceutiques représentent les pièces. Je ne cite, et pour cause, que la composition du bouclier:
«Terra sigillata, bolus, allia, lac et acetum, »Et theriaca simul clypeum componere debent.»
On retrouve, dans ce mélange incohérent, non-seulement la sempiternelle thériaque, mais le _bol d’Arménie_, tant prôné par Galien contre la peste Antonine, et que Guy de Chauliac, en fidèle disciple, employait naïvement «pour consoler les humeurs.»
Il est à remarquer qu’après avoir entassé, dans sa longue formule, les drogues les plus étonnées de se voir côte à côte, Symon de Covino ne paraît pas très-sûr de la solidité de sa cuirasse, et il termine très-sagement, en prescrivant de garder la chambre, d’en tenir les fenêtres closes, et d’éviter les miasmes des eaux stagnantes et corrompues. Une fois en veine de bons conseils, il ne s’arrête pas là:
Fuyez, dit-il, de la ville, avant que la maladie éclate. Hâtez-vous d’en sortir quand elle y a pénétré. C’est le préservatif le plus certain qu’on puisse recommander!
«..... Tutus poterit vitare procellam »Qui fugit ante diem venturæ cladis ab urbe. »Nam loca sæpe nocent: fugito loca conscia cladis; »Nulla potest medicina dari securior ista!»
Ces moyens préventifs ont-ils échoué, le poëte motive très-pertinemment sa confiance dans le traitement curatif.
«Si, dit-il, la terrible maladie vous surprend à l’improviste, ne dédaignez pas, pour cela, le secours des médecins. Peut-être vos forces, accrues par les remèdes, seront-elles en état de dompter les effets pestilentiels du fléau.»
Parlerait-on mieux aujourd’hui, et pourrait-on donner d’autres assurances, après l’épreuve décisive de l’épidémie cholérique?
Au XIVe siècle, on cherchait à corriger, par des émanations balsamiques, l’air imprégné de miasmes délétères. On avait foi dans l’action désinfectante des fumigations aromatiques, des vinaigres odoriférants, des pommes de senteur, des herbes parfumées, etc. Ces moyens étaient si vantés, que le peuple n’attendait pas, pour s’en servir, les prescriptions des médecins.
On n’est pas mieux renseigné de nos jours sur leur véritable mode d’agir. On en use empiriquement pour obéir à la tradition, et par un secret instinct de leur valeur probable. Les sachets odorants, les liqueurs aromatiques, dont le camphre est l’ingrédient privilégié, ont obtenu, pour la préservation du choléra, un crédit qu’on serait bien en peine de justifier par l’expérience.
Cette pratique, qui se perpétue de siècle en siècle, peut-elle se prévaloir de son ancienneté, en faveur des services réels qu’elle est appelée à rendre?
M. le docteur Roche est d’avis que ces agents, exaltés et condamnés sans réflexion, réclament un complément d’études, et que la prophylaxie, qui s’en sert aujourd’hui par habitude et par imitation, pourra un jour rendre raison de leur emploi, en interprétant rigoureusement leur mode d’efficacité[589].
Je n’opposerai rien à ces espérances. Je sais pourtant que le chlore, dont la chimie avait pressenti et vérifié l’action anti-miasmatique, n’a pu conquérir des droits sérieux contre les épidémies, en dehors d’une action adjuvante qui ne dépasse pas une sphère très-restreinte.
En plein règne de la peste noire, Philippe de Valois demanda à la Faculté de Paris, une consultation sur les moyens de la combattre. Liés par la lettre de leur programme, les rédacteurs n’ont pas décrit les symptômes de la maladie, ce qui est une regrettable omission. En revanche, ils ont longuement exposé leurs conceptions sur ses causes probables. Ils proclament hautement la contagiosité, et recommandent expressément de fuir tout rapport avec les malades. Cet écrit porte naturellement le cachet de sa date; mais à côté de prescriptions puériles, on y trouve des préceptes que ne désavouerait pas l’hygiène moderne. Je dois dire, à la louange des collaborateurs, qu’après avoir essayé bien des explications, ils s’inclinent devant un secret impénétrable que la science ne peut chercher à découvrir, sans s’égarer hors de ses sentiers légitimes[590].
Avec ce document, M. Michon a publié aussi une autre consultation inédite d’un praticien de Montpellier, dans laquelle manque également la description symptomatique de la maladie régnante. L’auteur a mieux aimé développer, avec complaisance, ses idées théoriques dans le goût de l’époque[591].
M. Michon, en rapprochant ces deux pièces, a voulu, dit-il, fournir un terme nouveau pour la comparaison des deux Écoles de Paris et de Montpellier, à leur naissance même. Inutile d’ajouter que le plateau de la balance tenue par un élève de Paris, ne penche pas du côté de la Faculté méridionale.
Je me permettrai de faire remarquer que l’impartialité de la critique, défendait d’établir un parallèle entre deux travaux qui ne sont pas évidemment des unités de même nature.
L’un est le produit collectif des membres de la Faculté parisienne, qui se sont mutuellement éclairés pour répondre au vœu du roi, officiellement exprimé dans une circonstance des plus solennelles.
L’autre est l’œuvre individuelle d’un praticien inconnu et anonyme, qui n’a aucun droit à représenter la grande École auprès de laquelle il a pris la plume.
Ceci soit dit en passant, pour dégager de toute responsabilité, dans ce concours imaginaire, la Faculté de Montpellier à laquelle je suis attaché moi aussi, par mes affections et mes souvenirs personnels. Ma réflexion paraîtra d’autant plus opportune, que M. Michon craint lui-même d’être accusé de partialité[592].
De toutes les prescriptions recommandées à cette époque, une seule devait faire ses preuves dans la prophylaxie individuelle, c’est l’isolement et l’éloignement des foyers virulents. Les contemporains ont parfaitement saisi l’indication. Guy de Chauliac commença par interner le Souverain pontife dans son palais; et plus tard, à l’apogée de l’épidémie, il lui conseilla de se retirer à Beaucaire qui avait été jusque-là respecté par le fléau.
Il résulte du rapprochement des principales monographies de la maladie noire, que les hommes qui occupaient le premier rang dans la pratique médicale, partaient tous de l’idée, qu’un poison violent avait envahi le sang et les organes. Il fallait donc se hâter d’en provoquer l’élimination; ou, à défaut, s’efforcer d’affaiblir, et s’il était possible, de neutraliser son activité. Le plan très-rationnel que cette théorie leur avait dicté, peut être résumé dans les prescriptions suivantes:
1º Purifier et désinfecter l’air imprégné du principe morbide.
2º Chasser hors du corps le venin pestilentiel, à l’aide des saignées et des purgations.
3º Observer la sobriété et la continence, sans jamais se départir d’un régime de vie sévère.
4º Conserver, autant que possible, le calme du corps et de l’esprit.
5º Faire usage de substances réputées capables de neutraliser l’agent délétère.
6º Abandonner le foyer de l’épidémie.
Que pourrait-on reprendre à cette formule, si tous les moyens destinés à remplir les indications, avaient tenu leurs promesses théoriques? Quand on accepte l’interprétation pathogénique, la méthode curative qui en découle est, de tous points, irréprochable.
Lorsque la maladie se déclarait, les médecins intervenaient sans retard; mais leur ignorance de la nature du mal ne leur laissait que le pis-aller du traitement symptomatique, trop souvent même interdit par la rapidité de la mort.
Comme les forces paraissaient radicalement anéanties, le plus pressé était de les restaurer par divers moyens, dont les effets ne répondaient guère à l’attente du praticien.
Si l’organisme manifestait, par le caractère du mouvement fébrile, un certain degré de résistance, ce qui était extrêmement rare, et ne s’observait que chez quelques sujets pléthoriques et vigoureux, on essayait une légère saignée. Mais l’expérience avait appris de bonne heure, qu’une profonde adynamie prenait bientôt la place de cet effort passager de réaction: ce qu’on reconnaissait à la pâleur de la face, à l’abaissement du pouls qui devenait imperceptible, et enfin à des syncopes que leur durée rendait mortelles.
D’après une vieille croyance, accréditée par les médecins et très-répandue dans le peuple, les _acides_ jouissaient d’une propriété anti-septique générale, et devaient par conséquent combattre le venin spécial de la peste. Dans cette vue, on prescrivait des potions acidulées par le citron, le limon, le vinaigre, etc. Pour remédier à l’action dépressive de ces agents, on ordonnait, comme correctif, l’emploi des eaux cordiales ou roborantes.
Il va sans dire que les formules se ressentaient de la polypharmacie indigeste et imaginaire de l’époque. On y voit figurer des _perles_, des _pierres précieuses_ et autres substances du même genre, qu’une association d’idées bizarre revêtait de brillantes propriétés. L’_or potable_ avait tous les droits à ne pas être oublié[593].
Chalin de Vinario vante beaucoup la _topaze_, qui a, selon lui, la vertu d’attirer le venin au dehors, lorsqu’on l’applique sur les charbons. Il prétend s’en être assuré avec la bague du Pape dans laquelle une topaze était enchâssée; mais je crois fort que, dans sa pensée, la propriété de la pierre précieuse devait être bien rehaussée par l’influence morale de l’anneau pontifical.
Il paraît cependant, qu’à Florence, les médecins n’employaient les diverses substances dont je viens de parler, qu’à titre d’auxiliaires. Leur confiance reposait principalement sur deux remèdes, dont l’un n’est autre que la thériaque, ce vieux alexipharmaque qui vit encore sur son ancienne renommée. L’autre, qui est resté un mystère, passait pour très-puissant, malgré les incessants démentis de la Mort. Je n’ai pas été plus heureux que M. Carrière, en recherchant, dans les recueils de formules anciennes, quelques indications qui pussent éclairer la nature et la composition de cette panacée. On l’appelait emphatiquement l’_huile du Grand-Duc contre le venin_! Ce nom faisait-il allusion à la cure éclatante de quelque grand personnage? Ou bien n’était-ce qu’une estampille bien choisie, pour frapper l’imagination et relever le prestige du nouvel antidote? Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il continua à être en grande faveur pendant tout le cours de l’épidémie. On comprend cette vogue, lorsqu’on voit qu’à l’aide de dix ou douze cuillerées de ce liquide édulcoré avec du sirop, on s’engageait à guérir presque tous les malades. Pendant ce temps, la Mort «se bouchait les oreilles» et ne ralentissait pas sa moisson fatale. Mais l’espérance, ranimée par la crédulité populaire, soutenait la force morale; et c’est ainsi que l’huile du Grand-Duc a pu produire indirectement quelques bons effets.
Que faut-il croire des propriétés réelles de ce merveilleux agent? Ne serait-il pas venu jusqu’à nous, s’il s’était montré, dans la suite, digne de son renom? Il me paraît probable, qu’après le premier engouement, l’expérience plus rassise, a dissipé cette nouvelle illusion thérapeutique, et la fameuse drogue est allée rejoindre dans l’oubli, tant de puissances du même ordre, dont le règne n’a pas survécu aux circonstances qui l’avaient inauguré. La thériaque a conservé un reste d’estime qui lui assure encore une place dans la pratique, et on ne s’explique pas que l’histoire ait gardé le silence sur sa rivale.
Les remèdes dont je viens de faire mention, avaient pour but de combattre la cause morbide, qui était censée dominer tous les symptômes. Ils étaient la base du traitement général, et correspondaient à ce que nous appelons aujourd’hui la méthode empirique spécifique. J’ai épargné au lecteur la revue monotone d’une foule de compositions qui eurent leur moment de vogue, et se remplacèrent successivement. Chalin vante avec enthousiasme un _électuaire alexitère et cordial_, dont il attribue l’idée à Arnauld de Villeneuve, et qui fut, dit-il, très en honneur parmi les médecins de Paris et de Montpellier. La formule de cet électuaire ne porte pas moins de quarante-cinq substances, parmi lesquelles, l’inévitable bol d’Arménie, les perles, les saphirs, les émeraudes, etc. C’est par son emploi, que Guy de Chauliac croit avoir échappé à une atteinte de la peste de 1361. «J’en prenois, dit-il, comme de la thériaque; et je fus préservé, Dieu aidant[594].»
Le traitement local avait aussi ses indications. Il devait favoriser la maturation et la cicatrisation des bubons, dans les cas où ils se montraient.
Quand ils présentaient un mauvais aspect, on y appliquait des ventouses pour en extraire le poison, qu’on y supposait cantonné; ou bien l’on cherchait à le détruire sur place, en y pratiquant des scarifications et en les cautérisant.
Les bubons, convenablement mûris, s’ouvraient-ils pour donner issue à la matière puriforme qu’ils contenaient, on pansait cette plaie suppurante avec l’onguent égyptiac et la thériaque; mais il fallait surveiller l’emploi d’un topique aussi actif, qui pouvait provoquer, dans le lieu d’application, des douleurs dont le retentissement n’était pas sans danger, dans l’état d’affaiblissement où étaient les malades.
Quand l’aspect et la marche du bubon n’offraient rien d’inquiétant, on le pansait après sa maturation, jusqu’à l’achèvement de la cicatrice, avec un emplâtre dont Rondinelli nous a conservé la formule. Il se composait de suc de plantain, de farine de lentilles et de mie de pain noir. Comme maturatif, ce topique en valait bien un autre, et remplissait parfaitement l’indication. On l’appelait vulgairement _emplâtre d’arnoglosse_, à cause du plantain nommé _arnoglossum_, d’après une vague ressemblance de sa feuille avec la langue de l’agneau[595].
La convalescence qui succédait à ce violent assaut, était lente et chanceuse. Il fallait donc surveiller avec soin le sujet pour prévenir une _rechute_, qui était le plus souvent mortelle. Quant à la _récidive_, on nous apprend qu’elle était rare, et avait presque toujours une heureuse issue.
L’indication générale se présentait d’elle-même. Il s’agissait d’employer largement les toniques dont l’action allait droit à la restauration des forces, qu’il était urgent de refaire, après la rude atteinte qu’elles avaient subie.
On voit par ce qui précède, que la médecine pouvait rendre quelques services; mais dans quelle étroite limite! Et combien elle était au-dessous de sa mission salutaire dans la lutte trop inégale qu’elle affrontait! Sommes-nous aujourd’hui plus sûrs de nous? Avons-nous le droit d’opposer la certitude et l’excellence de nos moyens d’action, à la faiblesse trop avérée de ceux que mettait en œuvre l’art du XIVe siècle?
Tributaire d’une chimie aussi sévère dans ses principes, que ferme dans leurs applications, la pharmacie a rompu avec ces opérations mystérieuses dont la magie noire semblait dicter les secrets. Elle se rend compte de tous ses actes, simplifie ses formules, évite les associations de substances incompatibles, et laisse dans la poudre de ses archives, ces mixtures fantastiques qui semblent le fruit d’un cerveau malade. Pourquoi ne puis-je ajouter, que les remèdes théoriquement irréprochables qu’elle met entre nos mains, sont devenus, à l’épreuve, des préservatifs plus assurés des grandes maladies populaires, des agents curatifs plus capables de les combattre?
Un mot encore, et j’ai fini.
Cette explosion de la grande épidémie a-t-elle été la dernière, et faut-il dater de cette époque, son extinction définitive? Telle a toujours été mon opinion, et je me félicite de la voir partagée par M. le docteur Phillippe, dont l’autorité s’augmente de la profondeur de ses études. «Impétueuse et sans frein, dit-il, la peste noire a parcouru le monde dans l’espace de trois années, et a disparu après cette unique invasion[596].»
D’autres auteurs pensent, qu’elle a reparu dix ans plus tard. D’après M. Henri Martin, dès le commencement de 1361, elle se serait déclarée simultanément à Paris, à Avignon, à Londres et dans la plus grande partie de la France et de l’Allemagne[597].
L’éminent historien que je cite, n’est pas médecin; mais il peut invoquer l’appui de Guy de Chauliac, dont les paroles semblent concluantes, au premier aspect.
«En après, l’an soixante et le huictiesme du pontificat du pape Innocent sixiesme, en rétrogradant d’Allemagne et des parties septentrionales, _la mortalité_ revint à nous, et commença vers la feste de saint Michel[598], avec bosses, fièvres, carboncles et anthrax, en s’augmentant petit à petit, et quelquefois se remettant jusques au milieu de l’an soixante et uniesme. Puis elle dura si furieuse jusques aux trois mois ensuivans, qu’elle ne laissa, en plusieurs lieux, que la moitié des gens[599].»
Était-ce bien un retour de la peste noire? Ne s’agissait-il pas plutôt, de la peste orientale, presque toujours en permanence à cette époque, et qui n’aurait cédé antérieurement le pas à la mort noire, que pour reparaître plus tard avec un redoublement de fureur? Guy de Chauliac se sert du mot vague _mortalité_, qui ne préjuge rien sur la nature de la maladie. L’analyse pathologique avait encore bien des progrès à faire, et il n’y aurait pas lieu d’être surpris que, sous le coup d’un désastre qui troublait les esprits les mieux trempés, l’illustre auteur n’eût pas songé à élucider cette question de diagnostic différentiel.
On a remarqué pourtant, qu’il ne dit plus rien de la première forme dont le symptôme principal et presque inévitablement mortel, était le crachement de sang, indice de l’altération initiale du poumon. Il se borne cette fois à signaler expressément les _bosses_, les _carboncles_, les _anthrax_, attributs pathognomoniques de la peste orientale qu’il avait eu occasion de connaître avant la peste noire.
On m’objecte que ces localisations cutanées figurent aussi dans le cortége symptomatique de la maladie de 1348. Mais elles n’y sont qu’en sous-ordre, et nous avons vu la forme hémoptoïque emporter les malades, pendant une longue phase de l’épidémie, sans laisser aux bubons et autres dégénérescences gangréneuses, le temps de se produire.
Guy de Chauliac se contente de noter un trait distinctif que je rappelle à mon tour pour être exact. «Elle différoit, dit-il, de la précédente, de ce qu’en la première, moururent plus de la populace, et en ceste-cy, plus des riches et nobles, et infinis enfans et peu de femmes.»
Cette préférence pour les riches et ceux qu’on appelle les heureux du siècle, se retrouve dans l’histoire des grands fléaux. On peut expliquer, dans une certaine mesure, cette dérogation apparente à leurs habitudes, par le tempérament de la population, les mœurs comparées des diverses classes de la société, les conditions accidentelles au milieu desquelles la maladie a éclaté, etc. Quant à l’épidémie de 1360, quel qu’en soit le secret nosologique, il semble bien que la mort, qui avait presque entièrement détruit, douze ans auparavant, les classes inférieures, devait tomber sur les classes riches qui avaient été épargnées.
M. Carrière ne met pas en doute que la peste noire n’ait attaqué de nouveau la France et l’Italie en 1361. A dater de ce moment, elle aurait préludé à sa disparition définitive dans les deux pays, par quelques cas épars, semblables aux dernières lueurs d’un incendie qui s’éteint.
Astruc va plus loin. D’après lui, la peste noire persistait, en France, pendant l’année 1373, et n’avait pas encore quitté l’Europe, en 1386[600].
Quand j’écrivais l’histoire du mal des ardents, j’ai dit que la peste régnait, en effet, en France en 1373. Les historiens sont unanimes sur ce fait; mais ils ne disent rien qui s’adapte à la peste noire, avec les caractères que nous lui connaissons. Je crois qu’Astruc s’est laissé prendre comme bien d’autres, à ce nom générique de peste, qui a donné lieu à tant de confusions nosologiques, dont les traces ne sont pas encore effacées.
En résumé, la maladie de 1361 fut-elle un retour de la peste noire ou une reprise de la peste d’Orient? La première a-t-elle eu deux invasions, distantes de dix à douze ans, avant de rejoindre dans leur retraite les maladies éteintes?
D’après la confrontation attentive de mes lectures, je maintiens, jusqu’à nouvel éclaircissement, que la foudroyante invasion de 1348, dont je viens d’esquisser l’histoire, est la seule qu’on doive enregistrer avec certitude, dans les fastes des grandes maladies populaires.
NOTES:
[547] Loccenii _Rerum suecicarum Historia_, lib. III, p. 104.
[548] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 110, 4e édit.
[549] Joseph Michon, _Documents inédits sur la grande peste de 1348_, p. 10 (_Thèses de Paris_, nº 127. 1860).--L’auteur était docteur ès-lettres, et ce travail, sur lequel j’aurai à revenir, se ressent heureusement de ses prédilections littéraires.
[550] Loccenius, _Rerum suecicarum Hist._, ibid.
[551] G. Villani, _Histoire de Florence_.
[552] Phillippe, _Hist. de la peste noire d’après des documents inédits_, p. 12. 1853.
[553] Carrière, _La peste de Florence_ (_Union médicale_, 1850.) Ce travail, écrit par un homme familier avec les grands principes de l’épidémiologie et également recommandable comme penseur et comme écrivain, donne au lecteur autant de plaisir que de profit.
[554] Michon, _Ouv. cit._, p. 11.
[555] «_Vulgo et ab effectu atram mortem vocitabant._» (Pontanus, _Rerum danicarum Historia_.).
[556] Phillippe, _Ouv. cit._, p. 13.
[557] Joannis Cantacuzeni, ex imperatoris, libri IV, cap. VIII, p. 729. _Parisiis, typographia regia_. MDCXLV.
[558] Pendant la peste de Moscou, dont il nous a laissé l’histoire, Mertens n’a pas remarqué que les oiseaux se soient éloignés de la ville. Ceux qui étaient renfermés dans des cages ne lui ont pas paru se ressentir de l’influence régnante. (_De febribus putridis_, etc., p. 124. 1778.)
[559] Voy. Astruc, _Hist. de la faculté de méd. de Montp._, p. 197. Il n’est pas probable que cette observation de Chalin soit l’effet d’une illusion. Le symptôme dont il est le seul à parler, était une de ces complications des grandes épidémies, qu’on ne saurait rapporter qu’à certaines influences locales. On peut s’étonner seulement que Guy de Chauliac n’en ait rien dit.
[560] Michon, _Ouv. cit._, p. 12.
[561] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, première édition.
[562] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, t. IV, p. 76, 2e édit.
[563] Dans le chapitre relatif à la peste orientale, Ozanam énumère ses principales invasions, à dater de la peste d’Athènes, qu’il confond mal à propos avec elle, jusqu’à la peste de Provence, en 1720, et autres attaques disséminées en Europe, dans les premières années de notre siècle. En lisant cette énumération qui comprend une trentaine d’épidémies pestilentielles, plus ou moins espacées, on cherche en vain le nom de la peste noire, à son rang chronologique.
[564] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, t. V. 1836.
[565] Ce sont ces symptômes qu’Ozanam attribuait à une péripneumonie maligne, avant qu’il eût eu l’idée de les rattacher à l’affection dont ils étaient la manifestation la plus grave.
[566] «_Che comminciavano a sputare sangue, morivano chi di subito._»
[567] Je me sers de la traduction justement estimée de Laurent Joubert, professeur de la Faculté de Montpellier, au XVIe siècle.
[568] _La grande Chirurgie_ de M. Guy de Chauliac, restituée par M. Laurent Joubert. Lyon, MDCLIX, p. 178-181.
[569] Guillaume de Machaut a composé, sur la grande épidémie, un poëme qui était resté inédit, et dont M. Michon a publié, dans sa thèse, un long fragment d’environ cinq cents vers de huit pieds. (Mss. 25, fonds Lavallière.) Cette pièce, intéressante surtout par sa date, n’ajoute rien aux nombreux récits qui nous ont été laissés par les historiens, les poëtes et les médecins du temps.
Un autre poëte contemporain, Symon de Covino, a donné un portrait fidèle et généralement ignoré de la peste noire. M. le docteur Phillippe a reproduit les principaux fragments de cette description élégiaque, en hexamètres latins, et je crois comme lui, que le mérite de ce poëme ne disparaît pas entièrement sous les fautes nombreuses que le versificateur a commises contre la prosodie et le bon goût. (_Ouv. cit._, p. 114-121.)
Ce poëme, composé à Montpellier, a été publié par M. Littré dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, t. II.
[570] Manzoni, _Promessi sposi_, cap. XXXI et seq.
[571] Il n’est rien de si inattendu qu’on ne puisse découvrir en faisant des recherches. Georges Niebuhr, écrivain danois du dernier siècle et des premières années du siècle actuel, dit, en propres termes, que _la peste noire d’où procède la peste orientale d’aujourd’hui_, naquit en Chine, en 1347, après d’affreux tremblements de terre, sur le sol même qu’ils avaient entr’ouvert et bouleversé. (_Hist. rom._ trad. par Golbéry, t. III, p. 333.)
On ne peut pas se mettre en contradiction plus flagrante avec l’histoire qui affirme, sans contestation possible, que la grande invasion de la peste orientale a précédé de huit siècles la peste noire.
[572] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.
[573] Michon, _Thèse cit._, p. 20.
[574] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 179.
[575] Voy. Phillippe, _Ouv. cit._, p. 87.
[576] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.
[577] M. le docteur Phillippe a textuellement reproduit, d’après Hecker, avec sa traduction française, le texte allemand du _Vieux cantique des Flagellants_. (_Ouv. cit._, p. 72.)
[578] «_Cum igitur medicus vel sacerdos, vel amicus aliquem infirmum visitare voluerit, moneat et introducat ægrum suos oculos claudere et linteamine operire._» (Michon, _Thèse citée_, p. 50.)
[579] Ovide, _De remedio amoris_, v. 615.
[580] Michon, _Thèse cit._, p. 20.
[581] Michon, _Thèse cit._, p. 54.
[582] Galibert, _Histoire de la République de Venise_, p. 85. 1847.
[583] «_Mi frater, mi frater, mi frater!... Heu mihi, frater amantissime, quid dicam? Unde ordiar? Quonam vertar? Undique dolor, terror undique!... In me uno videas quod de tantâ urbe apud Virgilium legisti_:
«_... Namque crudelis ubique »Luctus, ubique pavor et plurima mortis imago._»
_Utinam, frater, aut nunquam natus, aut prius extinctus forem! Hic annus non solum nos amicis, sed mundum omnem gentibus spoliavit. Cui, si quid defuit, sequens ecce annus illius reliquias demetit, et, quidquid illi procellæ superfuerat, mortiferâ falce prosequitur. Quando hoc posteritas credet, fuisse tempus, sine cœli aut telluris incendio, sine bellis aut aliâ clade visibili, quo non hæc pars aut illa terrarum, sed universus ferè orbis sine habitatore remanserit? Quando unquam tale aliquid visum, aut fando auditum? Quibus hoc unquam annalibus lectum est, vacuas domos, derelictas urbes, squalida rura, arva cadaveribus angusta, horrendam vastamque toto orbe solitudinem? Consule historicos: silent. Interroga physicos: obstupescunt. Quære à philosophis: humeros contrahunt, frontem rugant, et, digitulo labris impresso, silentium jubent. Credes ista, posteritas? Cum ipsi, qui vidimus, vix credamus, somnia credituri, nisi experrecti, apertis hæc oculis cerneremus, et lustratâ urbe, funeribus suis plena, domum reversi, exoptatis pignoribus vacuam illam reperientes, sciremus utique vera esse, quæ gemimus. O felicem populum pronepotum, qui has miserias non agnovit, et fortassis testimonium nostrum inter fabulas numerabit!_» (_Epistol. de reb. familiarib._, _lib._ VIII.)
[584] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 109, 4e édit.
[585] Henri Martin, _Histoire de France_, t. V, p. 111.
[586] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 88.
[587] Bouillet, _Dict. univ._, au mot _Europe_.
[588] M. Phillippe assigne un chiffre fautif à la population actuelle de l’Europe, et son calcul diffère du mien (_Ouv. cit._, p. 139). Un rapport sur la mortalité générale, présenté au pape Clément VI, donne pour total 42,846,486, sans compter la Suède, la Norvége, le Danemark et le Groënland. (Voy. Ozanam, _Hist. des Épid._, t. IV, p. 86.) Malgré leur précision apparente, ces nombres, comme ceux que j’indique, ne peuvent être qu’approximatifs.
[589] Roche, _Lettre sur le choléra_ (_Union médicale._ 1852).
[590] Ce travail inséré par M. Michon, dans sa thèse, est une copie manuscrite du XVIIe siècle, trouvée à la Bibliothèque impériale. (Mss. 7,026, ancien fonds latin.) Voici le titre de cette pièce, qui tient treize pages in-4º, petit texte. _Incipit compendium de epidemia per collegium Facultatis medicorum Parisiis ordinatum._ 1348. Manque le deuxième livre tout entier de la seconde partie.
Outre l’intérêt qui s’attache à cette consultation, à cause du grand événement auquel elle se rapporte, elle est, paraît-il, l’acte le plus ancien qui nous soit parvenu de la Faculté de Paris.
[591] Voici le titre de ce travail: _Incipit quidam tractatus de epidemiâ compositus à quodam practico de Montepessulano, anno 1349_. (_Cod. manuscriptus_ V, cl. _Renati Morelli med._, _Paris, et ibid. professoris Regii anno 1642, florentissimi et celeberrimi_.)
[592] Michon, _Thèse cit._, p. 31.
[593] On trouvera des détails très-curieux sur ces prescriptions pharmaceutiques, dans l’ouvrage de Rondinelli sur les épidémies pestilentielles. (_Relazione del contagio stato in Firenze, l’anno 1630 e 1643, coll’aggi del catalogo di tutte le pestilenze piu celebri. Firenze._ 1714.)
[594] J’ai retrouvé la formule de l’électuaire que signale Chalin, dans Guy de Chauliac, _La Grande Chirurgie_, p. 182.
[595] Lemery, _Dict. univ. des drogues_, p. 601. Paris, 1759.
[596] Philippe. _Ouv. cit._, p. IX.
[597] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 233.
[598] Cette date correspond à la fin de septembre.
[599] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 181.
[600] _Dissertation historique des mal. épid. et principalement sur l’origine de la peste....._ p. 45, Montpellier, 1721 (_sans nom d’auteur_).