‹ Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, GauguinChapitre 11 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

LE STYLE

Ce ne sont pas les livres d'un _poète_. Le style de Gide ne _recrée_ pas les choses, il ne les restitue pas à nos yeux. Il ne faut pas lui demander de nous rendre sensible l'univers. Ses rares images sont justes, mais elles ne sont pas de celles qui brusquement remplacent l'objet, qui le représentent en le supprimant. Elles viennent avec une gracieuse aisance s'ajouter à lui et l'expliquer. Le plus souvent même, le style est sans images:

Qui dira si jamais la campagne fut plus belle, que ce jour où je vis les riches moissons rentrer parmi les chants, et les bœufs attelés aux pesantes charrettes[1]!

Où donc est sa beauté? En quoi nous est-il si précieux?

Pour le comprendre il faut que nous distinguions deux époques dans l'œuvre de Gide: l'une s'achève avec _Les Nourritures Terrestres_ (dont il faut, sous le rapport de l'écriture, rapprocher _Amyntas_); l'autre commence avec _l'Immoraliste_ et n'est pas encore terminée. Sans qu'il y ait entre elles de séparation profonde, le style dans la seconde laisse paraître des qualités que dans la première il tenait dissimulées, abandonne aussi celles qui d'abord étaient les plus frappantes.

· · ·

Le délice du premier style est surtout dans le mouvement des phrases. Elles bougent; elles se déroulent, elles ont mille inclinations diverses au gré desquelles elles se laissent porter. Elles sont pleines de directions comme l'eau. On les lit en se penchant; tout le corps s'intéresse à leurs modifications; on les accompagne tour à tour avec une ployante et voluptueuse attention. La beauté du style, on ne la découvre en aucun point, ni dans un mot, ni dans une image, mais seulement dans la syntaxe; on la démêle comme, à suivre ses routes sinueuses, le charme d'un pays.

Tout dans la phrase est soumis au mouvement qu'elle dessine, tout se dispose pour n'en pas détourner l'attention; il faut qu'on n'y trouve à goûter que lui: les diverses parties s'abouchent entre elles, se font si amies que de l'une à l'autre on passe sans heurt, et que d'une proposition parfois l'on ne s'aperçoit d'être sorti qu'en se surprenant dans la suivante. Un trouble léger émeut et confond les mots, ainsi que sous la délicatesse du vent s'emmêlent les feuillages d'arbres différents; c'est un enchevêtrement pour plus de suite et de silence; chaque parole finit par se poser à l'endroit où elle sera le plus passagère et le mieux persuadera le lecteur de la quitter le moins difficilement. Les adjectifs viennent doucement précéder les noms[2], les pronoms prennent une place exquise et écartée; ils semblent vouloir s'effacer dans l'ombre des mots plus graves. De souples échanges, de petites inversions. Tout plie sous un long souffle modéré. Non pas une banale euphonie, ni le simple souci d'éviter les hiatus. Mais Gide veut que d'abord s'aperçoivent les démarches de la phrase; qu'en la lisant on sente se dérouler son geste; il en apaise les différences intérieures; il imprègne les mots de docilité; c'est pour laisser passer sur eux comme sur un chemin uni les directions de la parole. Ainsi chaque phrase est une invitation à des parcours séduisants; on y entre comme en cette rivière qu'ils explorent, les marins de Virgile, "lents sur les rames", et derrière soi l'on écoute le sillage...

Mais à cette mobilité quelle raison? Quelle nécessité intérieure provoque ces complexes élans? Malgré l'apparence ce n'est pas la musique[3]. Gide ne s'amuse pas à composer des mélodies verbales, à imiter vainement avec le langage écrit le langage des sons. Ce sont les mouvements de son âme qui soulèvent ses phrases et leur inspirent d'errer. Comprenons bien ceci: comme l'atmosphère du matin, gagnée de proche en proche par l'influence du soleil, peu à peu s'emplit de mille courants invisibles, tantôt effrénés et tantôt revenant doucement sur eux-mêmes, ainsi cette âme en présence des choses se pénètre d'instabilité. Elle est sensible à leur chaleur; elle ne peut faire qu'elle ne soit troublée. Des va-et-vient muets, des tendances divergentes s'emparent d'elle; elle est en proie à des détours délectables; chaque rayon venu du dehors éveille en elle de légers tournoiements: velléités, renoncements, désirs comme de soudaines traînées de brise dans l'air; offrandes et retraits; amours qui s'élancent, puis sont saisies de repentir; attentives hésitations; pentes délicates sitôt abandonnées. Tous ces bougements, se sont eux qui disposent le style. Ils arrangent les mots, ils les inclinent, ils les adressent à telle fin, ils donnent aux propositions un sens, ils orientent la phrase. Tantôt ils versent en elle tout ce qu'ils ont de délivré, d'épars, d'offert. Tantôt au contraire ils la font un peu resserrée et ramenée sur elle-même.

Voici d'abord les phrases qu'animent les élancements du désir. Elles ont toutes une sorte d'extase désemparée; elles s'attardent de partout, elles s'alentissent passionnément; et, en même temps, je ne sais quelle fièvre les inquiète et les empêche de se reposer dans la défaite. Les unes fuient longtemps comme le désir qui s'échappe vainement du cœur; elles rebondissent en s'affaiblissant toujours, elles se perdent plutôt qu'elles ne s'achèvent. Elles sont pareilles à des promontoires: au moment où leur ligne bleue va finir dans la mer, un bleu plus pâle les reprend et les prolonge encore en les atténuant davantage:

Et parfois jaillissait comme spontanément dans l'extase, de cette nuit trop chaude, une fusée lancée on ne sait d'où, qui filait, suivait comme un cri dans l'espace, vibrait, tournait et retombait défaite, au bruit de sa mystérieuse éclosion. J'aimais celles surtout dont les étincelles d'or pâle retombent si longtemps et si lentement s'éparpillent, qu'on croit après, tant les étoiles sont merveilleuses, qu'elles aussi sont nées de cette subite féerie, et que, de les voir, après les étincelles, demeurantes, l'on s'étonne ... puis, lentement, après, une à une, on reconnaît chacune à sa constellation attachée,--et l'extase en est prolongée[4].

D'autres phrases sont à la fois penchées et retenues; elles s'empêchent d'abord de trop incliner, elles tentent de se redresser; mais c'est pour que s'en aille d'elles le dernier mot, comme une feuille mûrie que cueille le vent: ainsi imitent-elles l'envol délié de l'attente:

Ce fut le lendemain, au soir, qu'après la longue marche, une suprême dune ayant été franchie, apparut devant nos désirs hors d'haleine, d'un lac ou d'une mer la plaine doucement azurée[5].

Et dès lors m'habita cette pensée, lassante et puissante comme un désir: certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand elle sera du peuple et de l'amour et complètement, délivrée[6].

Ou bien la phrase est de son commencement tout entière occupée, elle est tournée vers lui, elle ne le quitte pas en s'éloignant de lui, elle en garde doucement mémoire:

Petite chambre au-dessus de la mer; m'a réveillé la trop grande clarté de la lune, de la lune au-dessus de la mer[7].

C'est qu'elle exprime le tourment ravi de la surprise; elle montre le cœur saisi d'une si soudaine et si paisible volupté qu'il sent la caresse avant l'objet et n'a pas le temps d'un désir; elle s'éveille prompte et faible, comme il s'éveille au toucher du nocturne rayon.

Parfois elle est faite de propositions parallèles qui tâtonnent ensemble; elle est pareille aux sensations qui viennent par les doigts et que l'on se donne plusieurs fois pour être bien sûr de leur délice; elle se déroule comme une volupté toute proche et errante; elle reprend les mots qu'elle trouve et les dispose nouvellement.

O! petite figure que j'ai caressée sous les feuilles--jamais assez d'ombre n'aura pu ternir ton éclat--et l'ombre des boucles sur ton front paraît toujours encor plus sombre[8].

... Et les corps délicats épousés sous les branches.

... J'ai touché d'un doigt délicat sa peau nacrée...

Je voyais ses pieds délicats

Qui posaient nus sur le sable[9]...

L'incertain mouvement de ces phases se modèle sur l'hésitation du désir; elles peignent ses gestes d'essai, ses tentatives sans volonté et d'avance renonçantes, ses expériences[10].

D'autres, au contraire, au lieu d'errer et de se défaire avec lui, traduisent son scrupule, sa crainte de n'être pas assez fort. L'âme, devant les choses, soudain se reproche de ne pas sentir assez d'admiration, elle se ressaisit, elle tâche de partir de plus haut en elle-même, elle veut au plaisir qu'elle attend une préparation plus élevée, plus exquise.

De là ces phrases qui commencent plusieurs fois, qui sont pleines de naissances intérieures; sitôt ouvertes, elles s'interrompent pour se reprendre, elles entrevoient une cime plus voluptueuse d'où elles reviennent s'élancer:

Ah! comme j'ai donc respiré l'air froid de la nuit--ah! croisées! et, tant les pâles rayons coulaient de la lune, à cause des brouillards, comme des sources--on semblait boire[11].

Oh! dans quel mois brûlant, quel svelte enfant grimpé dans l'arbre, tendra-t-il vers ma main, pour ma soif, une lourde grappe cueillie[12]?

Phrases peuplées de repentirs qui sont comme de nouvelles sources; elles dérivent à la fois de plusieurs origines, elles veulent emprunter de toutes parts leur courant, de peur qu'il ne soit pas assez nombreux[13].

O feinte exquise de l'amour, de l'excès même de l'amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l'exigence de la vertu[14]!

Ou bien elles laissent au milieu d'elles éclore une faible et lasse exclamation, comme le regret de n'être pas assez suaves, comme la résignation à n'atteindre jamais tout le délice qu'elles avaient entrepris de dire:

Ils chantaient, ah! plus fort qu'oiseaux, eussé-je cru, pussent chanter[15].

Beau pays désiré, pour quelle extase et quel repos vas-tu répandre ah! ton étendue, sous la chaude lumière dorée[16]?

Mais l'âme de Gide connaît d'autres mouvements que ceux du désir et de l'extase; en même temps qu'elle se dénoue et qu'elle se répand, elle se replie, elle songe à rejoindre tous les sentiments qu'elle vient de disperser, elle craint de se trop diviser et de se perdre. Aussi s'occupe-t-elle sans cesse de tenir enchaînées ses velléités les plus diverses, ses pensées les plus extrêmes; elle va les rechercher, si éloignées soient-elles, et, malgré leur contrariété, les oblige à demeurer finement solidaires.--Comme elle en imitait les démarches éparses, la phrase, de même, traduit ce resserrement de l'âme. Il y a une union subtile, une minutieuse dépendance entre ses propositions; elles conduisent l'esprit, par une sorte de va-et-vient, des unes aux autres. Même quand elles ont l'air de vouloir se désorganiser sous l'influence du plaisir, elles gardent certaines attaches bien secrètes: par exemple, elles possèdent en commun un mot dont elles se partagent le sens; une légère avarice les empêche de pousser jusqu'à l'oubli les unes des autres leur aventureuse générosité:

Il ne me paraît pas qu'Alissa y fût sensible et fît rien à cause de moi, ou pour moi, qui ne m'efforçais que pour elle[17].

Les propositions dépendent les unes des autres par le point même de leur différence; chacune à la fois écarte et approche d'elle la suivante; chacune est de la précédente la douce détente inverse; chacune apparaît comme promue par un ressort dissimulé qui tout aussitôt la rappelle. Une sorte de logique insaisissable parcourt la phrase, qui semble, tant la responsabilité de ses éléments est forte, par son contenu même attirée vers l'intérieur et comme astreinte:

Il nous semblait hélas! qu'à nous la raconter, Michel avait rendu son action plus légitime. De ne savoir où la désapprouver, dans la lente explication qu'il en donna, nous en faisait presque complices[18].

Tel est le style des premiers livres de Gide, celui où se trahit le mieux son âme. Il est mobile comme elle, il a tous ses entraînements et tous ses repentirs, il la suit dans sa perpétuelle inquiétude; c'est par les variations inépuisables de son instabilité et par cette façon d'obéir aussitôt aux moindres déplacements du cœur, qu'il touche. L'émerveillement, dont, sans fatigue, il nous emplit, vient non pas de l'originalité des mots ou des images qu'il nous propose, mais de le voir inventer à chaque phrase une nouvelle manière de s'écouler, un nouvel emploi de sa pente.

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Plus sévère, plus dénué, plus sec est le style des romans, celui que l'on trouve pour la première fois dans _l'Immoraliste_. Il est moins spontané; il a été formé par un admirable effort de volonté. Dans l'aisance mouvante de ses phrases Gide eût pu se complaire; comme bien d'autres, il eût pu faire sa manière de la richesse naturelle dont il disposait; il ne lui eût fallu qu'un peu d'habileté pour prolonger longtemps encore sans monotonie les débats exquis de son style. Mais il a voulu le dépouiller. Avec patience, mesure et savante modestie, il s'est façonné une écriture nouvelle ou plutôt il a transformé l'ancienne, il en a poussé les vertus à de nouvelles et plus soumises qualités, il a imposé à ses mots une simplicité calculée. On ne peut manquer de sentir, en lisant _l'Immoraliste_ ou _la Porte Etroite_, combien le style en est volontaire; il laisse paraître, non pas une application pénible, mais une constante vigilance; rien n'échappe, rien n'est gratuit. Il semble que Gide, à chaque instant, se méfie de ce qu'il pourrait écrire; les phrases les plus humbles, les plus coutumières, on les devine obtenues par domination; on devine que leur effacement est dû à quelque sacrifice.

Sous l'influence de cette contrainte, le style s'est modifié de deux façons. En premier lieu ses mouvements se sont apaisés. Ils ne sont plus à la surface des phrases, on ne les aperçoit plus d'abord; ils sont descendus au fond; ils sont devenus invisibles. Ils demeurent pourtant; ils glissent comme une eau souterraine, ils emmènent secrètement les mots. Ou plutôt: leurs divergences, leurs innombrables contrariétés, leurs jeux, leurs allées et venues, en s'approfondissant, se sont joints en un seul mouvement exquis et caché; on ne voit plus bouger la phrase, mais le livre passe, s'écoule. Chaque phrase, naguère, avait sa direction propre, elle s'ouvrait dans un certain sens et rien ne la continuait; ces élans séparés, maintenant, se sont mis les uns à la suite des autres; chaque phrase tourne vers la suivante son inachèvement délicat, prononce vers elle son attente, se tait doucement vers elle. Le livre fuit, d'une pente insensible et irréparable, comme la journée vers sa fin. Pourtant on sent encore l'essor qu'il refrène. Ce style est pareil à la démarche de quelqu'un qui contient sa danse et, de temps en temps, fait quelques pas mélodieux. Son mouvement dompté parfois remonte et se délivre en une pure arabesque, et ce qu'il a de prisonnier met une sorte de passion dans sa détente:

Et comme l'impatient oiseau qui crie par devant l'aurore, appelant plus qu'annonçant le jour, dois-je n'attendre pas le pâlissement de la nuit pour chanter[19]?

L'autre modification du style, c'est une croissante particularité des mots. Dans les premières œuvres, ils étaient d'une généralité extrême; ils laissaient fuir le plus âpre de leur sens pour ne plus être que grave retentissement; en eux ne veillait qu'une rare et vide lueur, rayonnement de leur abstraction; ils semblaient de "pâles flammes[20]". Les phrases du _Voyage d'Urien_ étaient pleines d'une creuse lumière, pareille à celle de cette grotte azurée où vont errer les prisonniers d'Haïatalnefous:

La barque y pénétrait par une très étroite ouverture et qu'on ne voyait plus dès qu'on était entré; le jour qui passait sous les roches, à travers l'eau bleue prenait la couleur de la vague ... et des roches du fond semblait venir la clarté indécise[21].

Dans _les Nourritures Terrestres_, ils commençaient à devenir plus solides, plus consistants, ils amenaient avec eux quelques parcelles de leur sens profond. Cependant, ce sens, ils ne le livraient qu'entraînés par le mouvement général de la phrase. Ils étaient pareils à ces cailloux qui n'ont de couleur que plongés dans un ruisseau, ou bien à ces herbes dont la chevelure ne s'éploie qu'en un courant:

J'aimais, disait-il, une enfant de race Kabyle, à la peau noire, de chair parfaite, à peine mûre. Elle gardait dans la volupté la plus mièvre et déjà la plus retombée une gravité déconcertante. Elle était l'ennui de mes jours et les délices de mes nuits[22]...

Mais dans _l'Immoraliste_ et dans _Amyntas_[23] les mots prennent une vertu individuelle; ils ne cessent pas d'être abstraits, mais leur abstraction s'imprègne d'un peu de sensualité. Déjà ils ne passent plus si musicalement, si "vainement évanouis dans l'eau merveilleuse[24]" des phrases. On sent chacun doucement sur les lèvres commencer; il y inscrit sa précise forme impalpable, son invisible dessin, il demande à la parole de se resserrer un peu autour de son exactitude. C'est qu'il appelle en lui son étymologie, il s'en inspire légèrement, il s'en sert pour animer, comme d'un air subtil, sa fragile enveloppe. Sur la page, on aime, en relisant la phrase, le retrouver écrit, il semble que sa propriété l'y fasse attaché et qu'on y voie mystérieusement tracé son contour.

Tout repose et sourit dans sa félicité _frugale_[25].

... Je _guiderai_ leur pas vers l'oubli. Ici nul _aliment_ à leur peine; un grand calme sur leur pensée[26].

Je n'eus pas trop grand peine à la persuader ... que rien ne lui serait meilleur à présent que de descendre en Italie où la tiède _faveur_ du printemps achèverait de la guérir[27].

Le mot se détache, faible et beau, parmi la phrase. On distingue en lui une sorte de direction, il est comme intérieurement gouverné par sa justesse, elle devient en lui quelque chose de vivant, une âme. Il ne vaut pas par sa couleur, par son éclat, mais par l'esprit qui l'anime et le conduit; l'exquise pertinence de sa signification finit par lui donner une forme, un corps, une présence pour les yeux. Du mot: _parfait_, je goûte ici la presque tangible éclosion:

Le moindre bruit prend sur cette transparence étrange sa qualité parfaite[28].

Il est pareil à un oiseau ouvrant ses belles ailes pâles.

Dans _la Porte Etroite_ et dans _Isabelle_ les mots deviennent de plus en plus propres, drus, probants. Ils prennent en eux tout leur sens et veulent qu'on ne l'ignore pas[29]. Tant ils désirent qu'on entende se prononcer leur passagère précision, et tant ils craignent que ne l'efface la fluidité de la phrase, parfois ils la font tendrement archaïque:

Je m'enivrais ainsi d'une sorte de modestie capiteuse et m'habituais, hélas! consultant peu ma _plaisance_, à ne me satisfaire à rien qui ne m'eût coûté quelque effort[30].

Le style d'_Isabelle_ surtout contient beaucoup de ces mots rares et anciens[31]; c'est qu'ils semblent à Gide plus concrets, plus sensibles que tous les autres; pendant leur sommeil, leur sens profond, que trop d'usage avait atténué, a repris sa vivacité; rajeunis, ils montrent une vertu toute neuve, une justesse palpable. Leur abondance dans _Isabelle_ accuse le grand effort que fait Gide pour donner à son style cette douce pesanteur, cette matérialité qui lui manquaient; il lutte contre sa liquide aisance, il la veut empêcher en faisant plus lourds et plus définis ses mots; il faut, pense-t-il, que la phrase soit arrêtée par ses éléments, qu'elle ne glisse pas sur eux, mais que chaque parole soit un léger écueil qui retienne la pensée et la voix. Il tâche donc exactement au contraire de ce que d'abord il cherchait; au lieu que naguère il enchevêtrait et confondait ses mots pour ne laisser voir que le mouvement des phrases, maintenant il entrave, ce mouvement avec l'obstacle passager des mots.

Peut-être le style d'_Isabelle_ nous paraîtra-t-il un peu trop composé, peut-être y sentirons-nous une trop infaillible attention, peut-être nous gênera la réussite trop constamment parfaite de la trouvaille, où se lit un peu d'amusement. Mais _Isabelle_ est une œuvre de transition; il ne faut en voir que la tendance, qu'en bien comprendre l'indication.

Un style musical et mouvant, dont la moindre attitude enchantait, qui ne pouvait bouger sans déplacer en nous de la volupté, ne cherche plus que l'exactitude et une simplicité sévère. Proches par le sujet sont _les Nourritures Terrestres_ et _l'Immoraliste_. Pourtant, entre ces deux livres, quelle différence d'écriture! Je lis le second avec une joie transformée: plus de caresses, plus de ces phrases qui venaient me toucher de leur détour comme un bras. Ma sensualité ne trouve plus à se prendre qu'à une sorte de charme mince et secret; le délice du style est redescendu dans les mots, il imprègne leur tissu, il s'exhale d'eux comme le parfum vert, âpre et juste du bois blessé et comme la grave odeur des herbes qu'on foule; il flotte sur le déroulement serré des phrases, pareil à la faible trace de fraîcheur laissée par un ruisseau.

[1] _Les Nourritures Terrestres_, p. 83.

[2] "... Une vie au monotone cours..." _La Porte Etroite_, p. 54.

[3] Dans _les Cahiers d'André Walter_, Gide est sous l'influence symboliste et rêve d'écrire "en musique" (p. 126). Pourtant déjà il comprend que ce n'est pas la pure inspiration musicale qui conduit ses phrases: "Que le rythme des phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il ondule, selon la courbe des pensées cadencées, par une corrélation subtile." (p. 125. Cf. p. 207.)

[4] _Les Nourritures Terrestres_, p. 95.

[5] _El Hadj_ (_Philoctète_, p. 157).

[6] _El Hadj_ (_Philoctète_, p. 174.)

[7] _Les Nourritures Terrestres_, p. 62.

[8] _Ibid_. p. 63.

[9] _Les Nourritures Terrestres_, p. 64. Cf. _Amyntas_, p. 247: "Là, parmi tant d'indistinctes blancheurs, parmi tant d'ombres, ombre moi-même, ivre sans avoir bu, amoureux sans objet, j'ai marché, me laissant tantôt caresser par la lune, tantôt par l'ombre, y cachant pleins de larmes mes yeux, et plein de nuit, et souhaitant y disparaître."

[10] Le style de Gide fait penser souvent à ce rayon de soleil qui traverse le feuillage, plonge dans l'eau "et tout au fond, mais sans insister, touche un peu de sable qui bouge". (_Amyntas_, p. 17.)--Les mots parfois se groupent un peu au hasard, lâchement, comme pour ébaucher une direction: c'est un essai de l'âme qui cherche à savoir si, par tel geste, il n'y aurait pas quelque aise à goûter: "Et nous mourrons--comme quelqu'un qui se dépouille pour dormir". (_Les Nourritures Terrestres_, p. 203.)

[11] _Les Nourritures Terrestres_, p. 25.

[12] _Amyntas_, p. 20.

[13] Parfois elles s'interrogent elles-mêmes, avec une modestie passionnée: "Ecrirai-je, et me comprendras-tu si je dis que ce n'était là que la simple exaltation de la LUMIÈRE?" (_Les Nourritures Terrestres_, p. 61.)

[14] _La Porte Etroite_, p. 56.

[15] _Les Nourritures Terrestres_, p. 180.

[16] _Amyntas_, p. 9.

[17] _La Porte Etroite_, p. 37.

[18] _l'Immoraliste_, p. 253.

[19] _La Porte Etroite_, p. 246.

[20] _Le Voyage d'Urien_, p. 63. Par exemple: "Et nos vaillances dans l'avenir luisent devant nous comme des étoiles." (_Le Voyage d'Urien_, p. 64.)

[21] _Le Voyage d'Urien_, p. 62-63.

[22] _Les Nourritures Terrestres_, p. 108. Violemment attiré par la phrase, aspiré par la voix, le mot _l'ennui_ prend une couleur sombre et passionnée, une justesse obscure, dont déjà, maintenant que nous le répétons solitaire, le voici privé.

[23] C'est par la particularité des mots que le style d'_Amyntas_ ressemble à celui des romans. Mais il tient encore du style des premiers livres par la diverse mobilité de la phrase.

[24] _Le Voyage d'Urien_, p. 29.

[25] _Amyntas_, p. 12.

[26] _Ibid_. p. 25.

[27] _L'Immoraliste_, p. 224.

[28] _L'Immoraliste_, p. 218-219.

[29] "Trop de jour, rhétorique, le mot plus gros que la pensée", lit-on déjà dans _les Cahiers d'André Walter_, (p. 211). Si dans le rapprochement de ces mots l'on consent à voir une définition de la rhétorique, et si l'on accepte cette définition, il faudra convenir qu'il n'y eut jamais dans toute la littérature d'écrivain moins rhéteur que Gide. Nul ne pousse plus loin que lui la crainte de laisser l'expression dépasser son objet; tout ce qui ajoute à la vérité l'offusque, toute amplification du sentiment lui est insupportable. Cette haine de l'exagération l'entraîne peut-être parfois à trop de méfiance: dès qu'un enthousiasme ne choisit plus ses mots, il en suspecte la sincérité. C'est pourquoi les grandes passions populaires, générales, avec leurs cris et leurs acclamations grossières le trouvent sceptique. Il leur reproche mentalement de ne pas connaître avec exactitude leur degré. Gide est délibérément privé; on ne l'interprète avec justice qu'en l'acceptant distingué de la foule. Il ne met à se séparer d'elle aucune dédaigneuse affectation, mais il est tout fait pour vivre à part d'elle; ce n'est que dans le monde des individus qu'il peut employer convenablement ses forces; là seulement où tout est particulier, il peut faire jouer l'exquise justesse, le sens des importances relatives, le discernement défini qui sont ses meilleures vertus.

[30] _La Porte Etroite_, p. 37.

[31] Cf. _Nouveaux Prétextes_, p. 208: "Ces harpies dépichent la trame; je n'y puis tisser rien de dru."

LA COMPOSITION

Une phrase contient, enveloppé, replié sur lui-même, l'arrangement de tout le livre; elle se dispose selon les mêmes lois que l'œuvre entière; elle prémédite dans sa structure minutieuse le dessin de l'ensemble. Aussi le style de Gide va-t-il nous renseigner sur sa manière de composer et nous aider à en surprendre le secret.

Pas plus que le style, la composition n'est restée immuable; elle n'est pas la même dans _le Voyage d'Urien_ et dans _la Porte Etroite_. Les livres de la première période, au lieu de se laisser conduire au fil de quelque histoire, se divisent intérieurement et s'agencent suivant les mouvements de l'âme. Ils n'ont pas pour sujet le récit d'événements, mais simplement une masse d'idées et d'émotions qui n'a de commencement ni de fin. La matière de chaque œuvre, c'est un monde invisible de sentiments, un moment de la conscience. C'est donc quelque chose de donné, de tout présent: rien à atteindre, rien qui demande à être découvert. Aussi le livre ne s'organise-t-il pas pour manifester un progrès, ne s'applique-t-il pas à ménager l'avènement de quelque péripétie dernière; il ne tend pas, il ne prépare pas, il ne se dirige pas. Mais il imite par sa disposition intime les allées et venues, les bougements sur place de l'âme, ses minutieuses et contraires velléités sur la pente où elle se retient. Il est fait d'épisodes,--d'épisodes qui ne s'enchaînent pas mais se déroulent parallèles. Il est tout entier de front; il ressemble à l'une de ces phrases pleines de division, où s'exprimait l'hésitation du désir. Les chapitres, au lieu de s'ajouter et de se continuer, reprennent tous à la même hauteur, comme un chant qui recommence un peu différent, comme une nouvelle tentative d'une même entreprise. Ils sont simultanés comme les aspects du cœur. Ils plongent dans le sujet ainsi que des branches pénètrent de partout à la fois dans une nuée, et la recueillent en la distillant. L'ensemble des épisodes forme un système fragile dont les parties s'avoisinent et se distinguent comme se distribuent à l'intérieur d'un instant les sentiments d'une âme complexe.

Dès _Les Cahiers d'André Walter_, Gide inaugure ce mode de composition dispersée. Ce premier livre est un journal, c'est-à-dire une suite de passages distincts, d'émotions et de pensées différentes atteintes par les phrases dans leur désordre même. Point d'autre entente que celle inspirée par l'unité de l'âme où tout se passe.

Dans _La Tentative Amoureuse_, dans _El Hadj_, dans _Le Voyage d'Urien_, les épisodes s'éveillent où ils sont et partout à la fois; ils ne sont pas les phases successives d'un événement, mais ils sont pareils à ces îles parfumées qui voguent sur la mer aux alentours de l'Orion et dont le voyage épars dérive innombrablement. Le temps, au lieu de fuir dans un même sens, se reprend, se recommence. Il n'y a pas de lendemain, c'est "un autre jour".

Ils firent encore une promenade plus longue[1].

Auprès de chaque paragraphe un autre vient se placer bord à bord et l'accompagne. Un autre est contraire à celui qui le précéda mais sans violence, comme le remous que fait la rame immobile d'une barque qui se veut attarder. Rien ne fait avancer le livre que l'écoulement invisible sur tous les épisodes d'une certaine atmosphère; elle les emmène ensemble, elle donne à leur grâce parsemée une commune intention.

La composition des _Nourritures Terrestres_ est encore plus brisée: non plus chaque épisode, mais presque chaque phrase est à chaque autre parallèle. Il n'y a plus même cette continuité progressive que l'on trouvait dans les œuvres précédentes à l'intérieur d'un paragraphe. Tout est rompu, sitôt que formé. A chaque instant recommence le livre. C'est qu'il obéit à l'âme et à ses impatiences. Plus de suite peut-être endormirait le sentiment qu'elle a de sa vie. Pour avoir conscience de soi, ne faut-il pas à chaque minute se ressaisir, se poser à nouveau au principe de soi-même? C'est pourquoi tant de phrases, tant de passages restent volontairement inachevés. A les laisser continuer encore on n'eût plus rien ressenti,--tandis que déjà s'éveillait en une autre partie de l'âme cette émotion ah! vraiment si naïve, si première. Et l'aménagement de tout le livre imite; cette délicate symphonie décousue et comme errante que font dans la nuit claire, sur la colline; en face de Fiesole, les voix des amants:

La lune parut entre les branches des chênes,--monotone mais belle autant que les autres fois. Par groupes, à présent ils causaient et je n'entendais que des phrases éparses ... il me sembla que chacun parlait à tous les autres de l'amour et sans s'inquiéter qu'il n'était d'aucun autre écouté[2].

Pourtant les épisodes ne sont pas toujours aussi détachés les uns des autres. Ici ne les rejoignent que le ton général du livre et je ne sais quelle impalpable unité sentimentale. Mais ailleurs, surtout dans _Paludes_ et dans _Le Prométhée mal enchaîné_, une dépendance plus marquée s'établit entre eux. Non pas qu'ils s'enchaînent comme les anneaux d'une déduction progressive, mais ils apprennent à naître subtilement les uns des autres. Ils s'impliquent de façon bizarre. Chacun se présente comme un détail du précédent, comme enveloppé en lui; il ne sera qu'une parenthèse, il ne prétend qu'à préciser un point. Mais, au bout d'un instant, il a grandi silencieusement ainsi qu'il arrive dans les rêves; il fait front comme le premier, il a la même étendue, il le remplace. Il prend en lui tout le sujet auquel il donne un nouveau sens. En même temps il ramène doucement la pensée vers l'épisode où il eut son imperceptible origine; il pousse vers lui un peu de sa signification, il lui ajoute de la profondeur.

Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu'il n'y en a pas, mais à ce propos une anecdote[3]:

et voici l'anecdote de Prométhée, au sein de laquelle tout aussitôt apparaît l'Histoire du Garçon[4], laquelle s'interrompt par ces mots:

Ça n'est pas pourtant que je sois déterministe ... mais à ce propos une anecdote[5]:

et se déclare enfin l'Histoire du Miglionnaire.

Ainsi les épisodes, par un invisible emprunt, puisent les uns dans les autres la vie. Je les vois, rangés sur une seule ligne, regardant tous vers moi; pourtant, chacun s'est d'abord élevé au cœur du précédent. Ils sont attachés comme les diverses propositions d'une phrase par le mot: _en_, de telle façon qu'on ne démêle qu'à la longue par où ils se tiennent[6]. Et le livre est la phrase elle-même avec ses distinctions et ses dépendances intérieures.

Un tel arrangement est loin d'indiquer une suite, un progrès de l'œuvre. Il correspond, comme la dispersion des _Nourritures Terrestres_, aux menées intimes de l'âme; il reproduit le va-et-vient de la pensée, son foisonnement solitaire et antérieur aux choses. Ce qu'il a en apparence de logique, de continu traduit seulement le minutieux rassemblement que fait sans cesse l'esprit de ses parties. La coordination des paragraphes vient de la réciprocité des idées et des émotions qui s'accrochent et se tirent mutuellement en secret.

Tous les livres de la première période, qu'ils soient poétiques ou idéologiques, sont ainsi dessinés d'après les mouvements intérieurs. C'est pourquoi tous se distribuent en chapitres nombreux et simultanés, imitant les complexes articulations de l'âme.

· · ·

On retrouve dans les romans quelque chose de cette composition distincte.--Le drame que racontent _l'Immoraliste_ ou _La Porte Etroite_, est contenu à l'avance dans l'âme des héros. Il ne faut que le provoquer, que l'obliger à s'accomplir. Aussi le livre est-il un ensemble d'incidents qui viennent tenter le drame, qui l'assiègent, qui le harcèlent légèrement jusqu'à ce qu'il soit devenu réel. Ils partent de plusieurs points, ils ont des sources diverses, ils s'unissent par leur intention plutôt qu'ils ne s'enchaînent. Quel lien entre les chapitres de _l'Immoraliste_, sinon qu'ils servent tous à manifester la terrible résurrection de Michel? entre ceux de _La Porte Etroite_, sinon qu'ils s'entendent tous pour rendre de plus en plus sensible le renoncement d'Alissa?

_Isabelle_, c'est une aventure tout arrivée déjà. Et le livre se dispose autour d'elle, en autant de parties divisé que le héros fait de tentatives pour découvrir le passé. C'est un ensemble de regards convergents, une série d'approches dont les départs sont tous différents. L'histoire imite par ses multiples débuts, les reprises, les raffinements de la curiosité. Elle a je ne sais quoi de rompu dont son auteur lui-même s'amuse à s'excuser:

--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer qu'en partie je crains de ne pouvoir apporter quelque ordre dans mon récit qu'en dépouillant chaque événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère.....

--Apportez à votre récit tout le désordre qu'il vous plaira, reprit Jammes.

--Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez découverts[7]?

Cependant la composition des romans n'est plus la même que celle des premiers livres. Sans doute, c'est d'épisodes que l'œuvre est formée, et qui ne se continuent pas les uns les autres en droite ligne. Mais ils ne sont pas non plus interchangeables; chacun marque sur le suivant un progrès, il l'augmente, il insiste, il est plus pressant, il va plus loin, il serre de plus près le drame, il le précipite. Le livre prend une direction; il est poussé par une instance de plus en plus grande, par une sorte de dépassement intérieur de ses parties. Il ne se déroule pas, mais il avance en se reprenant. Il s'approche de plus en plus de lui-même, et soudain, sans annonce, sans bruit, presque sans péripétie, il s'achève, il se trouve, il devient d'un coup ce qu'il attendait d'être. Le dénouement de _La Porte Etroite_, c'est un accomplissement silencieux, une mesure subitement comblée; le drame entre inopinément en possession de lui-même.

Ce progrès, cette intention qui sont choses nouvelles dans son œuvre, viennent de ce que Gide ne modèle plus ses livres simplement sur l'attitude de son âme. De même que son style tend à devenir de plus en plus concret, de même ses ouvrages de plus en plus s'en prennent à la vie. Au lieu de poèmes moraux, de méditations lyriques, de subtiles aventures imaginaires, toutes chargées de complexes significations, et où son âme seule se divisait entre des personnages idéaux, il écrit des romans[8]. Il entreprend d'animer des êtres différents de lui, de les peindre hors de lui avec leurs passions et leur cœur séparés. Il les forme encore de lui-même, c'est sa substance qu'il leur départit douloureusement; mais déjà avec un désintéressement passionné; déjà il ne trouve plus à dire que les événements où il les voit s'engager, où il les accompagne. Il est absorbé par les personnages qu'il suscite; son unique soin désormais sera d'exprimer fidèlement toutes ces pensées qu'il leur découvre, tous ces actes dont il les reconnaît responsables, en un mot de raconter leur histoire.

Gide, peu à peu, s'arrache au symbolisme. Au milieu de sa carrière, il ressent soudain ce besoin de représenter les choses humaines, qui est la grande exigence imposée à la jeunesse d'aujourd'hui. Un des premiers, il nous indique la voie. Il est un de nos guides vers une nouvelle époque de la littérature.

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Cependant, nous n'avons entrepris l'étude de son style et de sa manière de composer que pour nous mieux aider à deviner son âme; nous espérions qu'elle se dénoncerait au ton de la voix. Que savons-nous d'elle maintenant?

Style tout dépris, phrases qui ne vont pas jusqu'au bout de leur tendance, qui ne saisissent pas une proie, mais complaisamment se replient, ou finement vont se perdre dans les suivantes. Qui songerait à louer ici la solidité, la prise, la parfaite définition des objets par les mots? Mais on aimera la grâce de l'élusion, le mouvement pur de la parole. Jamais style n'eut moins besoin du monde. Il lui est tout antérieur. Il ne touche les objets que pour les éviter, que pour glisser au long d'eux par un souple dégagement. Il ne se comporte qu'avec liberté; tous ses modes lui sont inspirés par je ne sais quelle indépendance.

L'âme qui se révèle à travers ces phrases, de même est libre. Elle est détachée, elle ne se fixe en aucune possession. Elle ne donne son adhésion que comme un baiser: aussitôt elle la retire.--En elle, une jamais lasse animation, un innombrable éveil; nulle part d'elle-même qui se repose; mais chaque sentiment bouge, glisse, revient comme une petite flamme au milieu de mille autres. La conscience de cette richesse intime rend cette âme surprise. Par elle elle est retenue au bord du monde. Elle est un merveilleux jardin d'hésitations.

[1] _La Tentative Amoureuse_ (_Philoctète_, p. 108).

[2] _Les Nourritures Terrestres_, p. 112.

[3] _Le Prométhée mal enchaîné_, p. 17.

[4] _Ibid_. p. 18.

[5] _Ibid_. p. 22.

[6] "Je m'appris, comme des questions devant les attendantes réponses, à ce que la soif d'en jouir, née devant chaque volupté, en précédât d'aussitôt la jouissance." (_Les Nourritures Terrestres_, p. 81.)

[7] _Isabelle_, p. 11. Cf.: "Certains passages de cette lettre me restaient incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits." (p. 148.)

[8] Cependant il refuse encore ce titre à _l'Immoraliste_, à _la Porte Etroite_, à _Isabelle_, qu'il ne veut considérer que comme des récits. Sans doute se fait-il du roman une idée si touffue que ses dernières œuvres lui paraissent trop simples et trop unilinéaires pour y satisfaire.--On peut mesurer à cette modestie l'étendue de son ambition et l'importance de sa promesse.