DEUXIÈME PARTIE - L'AME
Cette privation émerveillée, ce suspens passionné, il nous faut les bien comprendre: ils sont l'âme même de Gide.
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Cette âme est naturellement complexe. D'autres sont simples; elles réagissent toujours par un seul mouvement; elles n'ont pour chaque objet qu'une pensée et qu'un sentiment; elles sont toujours du même avis qu'elles-mêmes. Leur teneur est uniforme. Elles sont pareilles à ces minerais sans mélange dans lesquels une parcelle quelconque est toujours faite de la même matière que le tout.
Mais l'âme de Gide est composée. Prenons-la sitôt qu'elle s'énonce: déjà le son qu'elle rend est harmonique; je l'entends à la fois entière et divisée, comme un accord nombreux, comme un chœur de voix douces et basses. Quel que soit l'objet qui vienne à la toucher, c'est par plusieurs mouvements qu'elle s'y accommode; elle se dispose vers lui multiple; elle lui répond avec diversité. Elle est à chaque moment plusieurs fois différente d'elle-même.
Elle ne consent pas dans toute son étendue à ce qu'éprouve une de ses parties. Son plus grand repos est toujours un équilibre, sa suprême simplicité une consonance.
Complexité double: de l'esprit; des sentiments.
Jamais cet esprit n'est occupé par une seule idée. Mais la première qui naît l'émeut doucement tout entier; elle ne saurait s'énoncer sans échos; sitôt qu'elle surgit, il y a toute une foule autour d'elle. Une idée, c'est surtout plusieurs autres. Sur le même point, autour du même sujet, tout de suite plusieurs idées s'éveillent à la fois, groupées, combinées, révélant une organisation silencieuse, un nœud obscur.
Elles se tiennent jointes, mais ne se confondent pas; assemblées, mais distinctes. L'esprit goûte avec ravissement leur différence, leur lucide séparation; comme un musicien qui savoure l'écartement intérieur et la fine discrétion d'un accord, il se délecte aux intervalles subtils qui subsistent entre ses pensées les plus prochaines.
Il les garde ainsi en un faisceau bien démêlé. Chacune, dès qu'on la touche, tire toutes les autres, on ne sait pas comment; c'est un jeu délicat de liaisons réciproques, c'est la _relation_, au sens propre du mot:
Et la relation? Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation; car, parce que l'acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici: réversible[1].
L'esprit de Gide est le théâtre d'un drame incessant et minutieux: appels et réponses innombrables, chaînes d'idées toutes voisines les unes des autres, et qui, pourtant, se défendent l'une d'être l'autre; grand déroulement de la pensée qui soudain s'arrête, et en voici un autre en sens contraire. Côtoiements, mutuelles provocations; les idées, comme les montagnes de glace du _Voyage d'Urien_, au bout d'un moment que la chaleur de l'esprit les caresse, se renversent; elles se déclenchent automatiquement, l'une sortant de l'autre par simple remplacement. Dans _Le Prométhée Mal Enchaîné_ l'idée de la gratuité va débusquer celle de la conscience et les voici qui croissent, enchevêtrées et discernées, s'exagérant l'une par l'autre, se répliquant, s'échappant, se décevant sans cesse, formant un instable et compliqué système.
Une semblable complexité se retrouve dans les sentiments. Toute émotion déchaîne le cœur entier[2]. L'amour d'une chose, c'est aussitôt et surtout l'amour de toutes les autres:
Oasis. La suivante était beaucoup plus belle, plus pleine de fleurs et de bruissements[3].
Ah! non pas cela seulement qui m'est donné, mais encore, mais plutôt tout le reste! Comme une harpe dont on ne touche qu'une corde, mais les autres en même temps sont atteintes par le silence des harmoniques, cette âme, sitôt que l'aborde une tentation, voici que s'éveille toute sa différence. Dès qu'elle aime, elle est bouleversée tendrement dans toute son étendue, elle a des tendances vers partout dirigées, et qui devinent comme des antennes le multiple, l'inépuisable univers. Ainsi que dans l'esprit plusieurs idées toujours s'élèvent à la fois, de même le cœur a le sentiment de tout le simultané; il voit tout ce qui est contenu en chaque instant, tout ce qui y participe d'un bout à l'autre du monde:
J'entends, autour, les bruits errants des choses... Je me souviens... J'y vins un soir au clair de lune. Des palmiers dans la clarté bleue ombreusement au-dessus de l'eau s'inclinaient...
Non jamais, jamais me redirai-je, cette eau tranquille--et qui pourtant, là-bas encore[4].
Et vers toutes les nourritures terrestres l'âme se porte à la fois; des groupes d'amours germent en elle, se détachent, éclosent, comme des nymphes montent entrelacées à la surface des eaux.
Il y en a que nous mangerons sur des terrasses. Devant la mer et devant le soleil couchant. Il y en a que l'on confit dans de la glace Sucrée avec un peu de liqueur dedans[5].
Toutes ses préférences se mettent à chanter en elle et se contredisent, et font un chœur sans mesure, plein de contestations suaves; tous les plaisirs de sa mémoire reprennent vie, elles les sent encore, elle en est troublée; ils deviennent de beaux désirs que leur nombre rend éperdus, et qui, de ne plus retrouver leur objet, augmentent la délicieuse confusion intérieure.
L'âme de Gide est pareille à la tente de Saül où les démons sont assemblés et se disputent. Elle est une habitation où se rencontrent, en un harmonieux tumulte, mille étrangers.
... Et chacun de mes sens a eu ses désirs. Quand j'ai voulu rentrer en moi, j'ai trouvé mes serviteurs et mes servantes à ma table; je n'ai plus eu la plus petite place où m'asseoir[6].
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Elle est si complexe qu'elle est incapable de possession, si riche qu'il lui faut rester détachée. Elle est en partage, elle est distribuée entre toutes ses composantes, elle ne peut se rassembler entière pour un geste qui soit simple, qui soit seul. Prodigieux arrêt! Tant de nuance, tant de variété dans son étendue, qu'elle ne saurait se contracter pour l'action. Ses voix sont trop diverses; à mesure qu'elles l'inspirent, elles la détournent; par elles attirée en des sens opposés, elle demeure immobile. Gide est en proie à lui-même; il n'est rien en lui qui puisse être oublié; à chaque instant toute son âme l'appelle à la fois. Aussi, au lieu de se décider, laisse-t-il grandir lentement sur son visage le sourire de l'émerveillement:
Le sentiment de complexité peut devenir une stupéfaction passionnée[7].
Ce sont d'abord les idées que leur trop grande richesse fait hésitantes. Elles ne vont pas jusqu'à leur réalité, elles ne portent pas sur les choses, elles ne se détachent pas de l'esprit. Trop nombreuses elles s'empêchent les unes les autres; les mille restrictions qu'elles s'imposent réciproquement les retiennent. Comme elles ne se lâchent pas les mains, elles ne peuvent passer par l'étroite porte de l'affirmation qu'on ne franchit que par un renoncement et qu'après une sorte d'abjuration.
Les idées de Gide demeurent dans son esprit. _Paludes_ nous raconte de quelle façon, y étant nées, elles y ont toute leur carrière. Une petite pensée, un rudiment confus de pensée... Et la voici qui grandit, qui foisonne, qui prend mille formes imprévues, qui pousse des branches dans tous les sens, si bien qu'elle finit par devenir à elle-même contraire. Jusqu'à la fin elle reste intérieure, elle habite cruellement l'esprit:
Il semble que chaque idée, dès qu'on la touche, vous châtie; elles ressemblent à ces goules de nuit qui s'installent sur vos épaules, se nourrissent de vous et pèsent d'autant plus qu'elles vous ont rendu plus faible[8]...
L'ironie de Gide consiste à représenter fidèlement ce jeu spontané et gratuit des idées. Elles n'ont aucune obligation; puisqu'elles ne s'affirment d'aucun objet, rien ne les attache. Cette liberté leur donne une agilité vertigineuse et presque comique. Il y a en elles un _esprit_: elles obéissent à toutes ses fantaisies, à ses ébats adroits et malicieux:
Je me souviens d'un jour où elles se déduisaient comme des tuyaux de lorgnettes; l'avant-dernière semblait toujours déjà la plus fine; et puis il en sortait toujours une plus fine encore.--Je me souviens d'un jour où elles devenaient si rondes que vraiment il n'y avait plus qu'à les laisser rouler. Je me souviens d'un jour où elles étaient si élastiques que chacune prenait successivement les formes de toutes, et réciproquement[9].
Voici ce merveilleux esprit livré à sa propre délicatesse[10]; elle l'entraîne et le déchire; il lui cède avec enchantement et cependant, parfois, voudrait lui échapper. A se sentir tellement ingénieux, il goûte en même temps un ravissement et une souffrance. Sa complexité forme un insaisissable réseau qui l'arrête de toutes parts et lui interdit de parvenir jusqu'aux brutales vérités du monde.
Comme ses idées, les sentiments de Gide sont embarrassés par leur abondance; ils ne savent pas se terminer en actes, leurs élans se neutralisent[11].--Chaque occasion suscite mille mouvements qui entrent en débat; et comme aucun ne veut quitter sa différence, renoncer à lui-même pour appuyer la victoire d'un autre, l'âme finit par s'apaiser sans agir; c'est ainsi qu'un remous s'atténue, sans s'étendre, sous de petites vagues contraires. Gide reste interdit sous la poussée trop complexe de son cœur: il le sent si complet, chaque désir y tient si soigneusement sa place, qu'il ne sait comment succomber ni par quel pas faiblir:
Est-ce que tu feras ...: (ceci ou cela): sortiras-tu dans le jardin désert?--descendras-tu vers la plage, t'y laver?--iras-tu cueillir des oranges, qui semblent grises sous la lune...? d'une caresse consoleras-tu le chien?--(Tant de fois j'ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n'ai pas su lequel lui donner)[12].
Il ignore même comment on choisit: trop de désirs simultanés le rend inhabile à la préférence. Il est frappé d'une sorte d'immense amour hagard. En chaque objet il voit tout l'univers et s'y complaît, si bien qu'il ne sait comment redescendre jusqu'à la tentation qui lui demandait d'être seule obéie:
La nécessité de l'option me fut toujours intolérable; choisir m'apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n'élisais pas... Et je restais souvent sans plus rien oser faire, éperdument et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise, de n'avoir saisi _qu'une_ chose[13].
Il se tient privé, séparé du monde par son âme joyeusement innombrable[14].
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Cette subtile division d'avec le monde, cette maladresse exquise à s'y donner, et ce tendre refus comme de quelqu'un qui fait signe avec la main que non et qui sourit, sont l'essence même de l'âme de Gide. Elle attend, elle écoute, elle dénie en silence le présent, elle ne sait pas y déboucher, elle est auprès de lui parfaite et bondée.
Nous allons maintenant la suivre dans son développement, la retrouver dans tous les livres la même, et pourtant à chaque fois un peu modifiée. Tout de suite elle est détachée, elle se détourne; mais au début c'est par répugnance, avec une sorte d'indignation,--ensuite avec un grand rire transporté, avec l'air dédaigneux et ravi de celui qui a pitié de l'offre qu'on ose lui faire, parce qu'on ne sait pas ce qu'il possède,--à la fin avec plus d'inquiétude. Ce sont ces variations de son détachement qu'à travers l'œuvre de Gide nous voulons étudier.
Aux quelques lecteurs des _Cahiers d'André Walter_, Gide sans doute apparut d'abord pur et méfiant, auprès de la vie plein de scrupule, chaste, je veux dire: séparé. Son premier mouvement est en effet de se garder. Il craint tout contact avec le monde:
La vie n'est qu'un moyen, pas un but: je ne la rechercherai pas pour elle-même[15].
A dix-huit ans, il sent son âme contractée et toute en défense; une sorte de timidité complexe la paralyse. Elle feint de dédaigner parce qu'elle redoute, elle appelle sa crainte vertu; elle cherche d'abord l'héroïsme pour échapper à la vie, et parce qu'il donne un sens à l'abstention. Mais en réalité, si elle se replie, c'est simplement qu'elle est trop riche; elle est tout égarée par les espérances qu'elle sent s'agiter en elle et par ses possibilités infinies. André Walter se représente avec Emmanuèle
... désolés comme l'Ecclésiaste que nous méditions longtemps, l'esprit exalté par des pensées trop hautes, désorienté par la vanité des désirs et le cœur brisé d'un amour infini qui se répandait en larmes et en prières[16].
Rien de plus pathétique, quand on connaît l'histoire de son développement postérieur, que l'apparition de Gide adolescent. Cette retenue passionnée, ce précoce renoncement... Il semble qu'il ne pourra pas s'avancer plus loin. Il est exilé. Il est né trop pur. Que vient-il faire au monde?
Mais des âmes nobles, quand il en vient, elles ne naissent pas viables; vivre les rebute; elles sont condamnées d'avance[17].
Ah! comme le bonheur saura ruser avec cette âme! Comme il saura bien pénétrer en elle malgré elle! Déjà ne vient-il pas se mêler un peu au désespoir de sa noblesse? N'y a-t-il pas une joie secrète dans sa pudeur et dans son déni?
O l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher--et qu'on passe.
Que l'âme reste désireuse, toujours; qu'elle souhaite. C'est dans l'attente qu'est la vie; dans l'assouvissement elle retombe[18].
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De ce bonheur, qu'elle n'ose pas encore appeler bonheur, l'âme va faire le lent apprentissage. _Les Poésies d'André Walter, La Tentative Amoureuse, El Hadj, Le Voyage d'Urien_, racontent ses premières découvertes. Elle ne connaissait jusqu'ici d'elle-même que sa crainte, que son éloignement pour toute possession terrestre. Elle se savait pleine de réserve et de dédain. Elle commence maintenant à démêler les raisons de sa répugnance.
En effet, elle est au milieu du monde et ne peut faire qu'elle ne s'en aperçoive, qu'elle ne l'entende autour d'elle murmurer. Elle est attirée par lui malgré sa timidité. Après "l'amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase", elle s'aventure "dans le val étroit des métempsychoses[19]". Au lieu de négliger les voluptés de loin, en les ignorant, elle vient jusque parmi elles pour s'en priver; elle laisse déferler contre elle toutes les caresses de l'alentour; mais elle les repousse, elle se tient à la fois séduite et refusée. Or, à confronter ainsi aux délices naturelles son détachement, elle le comprend mieux; elle en voit toute la profondeur et quelles causes il a en elle-même; elle sent au contact du monde s'émouvoir et la paralyser son abondance intime; les tentations qui la touchent éveillent le trouble qu'elle portait sans le savoir; en s'y prêtant sans s'y abandonner, elle s'apprend elle-même, comme le corps connaît ses limites par les brises qu'il écarte de lui.
_Le Voyage d'Urien_ et les livres qui l'entourent ne sont le récit que d'invitations déclinées. Ils décrivent toutes les merveilles; mais c'est pour dire comment les héros les évitèrent. Ils mentionnent de nombreuses et aimables actions; mais ce sont celles dont les héros se sont abstenus. Ceux-ci promènent à travers tous les prodiges un désintéressement magnifique. Tant ils montrent de prudence, parfois Gide sourit.
Mais nous n'osâmes pas nous baigner de peur des crabes et des chatrouilles[20].
Ou bien, si par hasard ils viennent à bout de quelque entreprise, Gide aussitôt feint de ne rien trouver à en dire. Il veut faire croire qu'il ne se représente bien que les actes qu'on ne fait pas.
Mais ces livres, en même temps qu'ils nous content tant d'exploits éludés, nous font sentir comment l'âme par ses abstentions se révèle peu à peu à elle-même.
Appelées par le monde, ses confuses amours s'agitent, se déplient. C'est le tourment des vains désirs. Ils s'échappent du cœur lentement, lui laissant goûter leur essor. Ils tournoient tout autour un instant comme des colombes; leur vol las et enchanté ne s'éloigne pas. Puis ils s'abattent, mourants.
L'âme ne sait pas encore démêler s'ils sont doux ou cruels. Elle ne connaît que le trouble qu'ils font en elle; au milieu de l'univers, elle sent un malaise qu'elle n'ose appeler délicieux. Je l'éprouve moi aussi, en relisant ces livres irritants et suaves. Poésie de l'inutile et de la désoccupation:
Et les jours s'en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes[21].
Vains élancements, regards qui vont soudain découvrir toute la plaine, mais pourquoi? Chevaliers qui partent au matin et reviennent au crépuscule.
Terrasses! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes au soleil levant; jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer! palais que nous ne reverrons plus, et que nous souhaitons encore[22]...
Falaises! d'où l'on croit qu'on va voir autre chose[23].
Arbres du Nord; rameaux vaguement désirés; ah! promontoires! promontoires lancés vers le ciel, où l'on s'avance, où l'on s'avance; après lesquels on ne peut plus[24]...
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En voyant toutes les richesses qu'il décèle confusément dans son âme, Gide comprend l'importance de son détachement. Il ne peut plus le considérer comme une simple privation. Mais il l'appelle liberté; et du même coup s'aperçoit que cette liberté nous fait cruellement défaut. Il voit tous ceux qui l'entourent paralysés par leur activité quotidienne et s'amuse à railler ces captifs qui ne savent pas leur lien[25].
Paludes[26] en effet, c'est la satire de toute réalisation de la vie; en se réalisant la vie s'immobilise, s'enferme; en prenant une forme elle meurt. Elle est comme une flamme: en la nourrissant on l'étouffe, on la maintient sourde et sombre. Morne vie qui se dépense au fur et à mesure en tout petits actes inépuisables. Richard est accablé d'occupations:
Toutes ses heures sont prises[27].
Il ne soupçonne même pas qu'on puisse être différent de ce qu'on fait. Il résume dans sa vraiment pauvre personne tout ce qu'a de mesquin l'accomplissement.
Ce sont chaque jour les mêmes pis-aller lamentables, les substituts de toutes les choses meilleures[28].
Un acte est quelque chose qui vient se mettre à la place d'une partie de l'âme; il éteint un peu de notre belle énergie; il crée de l'immobile, du définitif là où il y avait d'exquises puissances; il nous arrête un peu, il met un terme à notre douce ambiguïté intime. Il pèse sur nous comme un poids mort; nous ne pouvons plus nous débarrasser de lui, car il demande à être répété; il a je ne sais quelle force d'inertie.
Tout ce que nous suscitons, il semble que nous le devions entretenir[29].
Tous nos actes subsistent horriblement et pèsent. Ce qui pèse sur nous c'est la nécessité de les refaire[30]...
Il faudrait au moins qu'ils fussent contingents[31], gratuits, accomplis au hasard, avec une sorte de générosité dédaigneuse; il faudrait qu'ils parussent par l'âme concédés, plutôt que voulus, abandonnés avec superbe aux exigences de la vie ainsi qu'un don qu'on eût pu aussi bien refuser[32]. Car alors on se sentirait distinct d'eux, comme un pianiste qui choisit ses touches voit bien qu'il en est séparé.
Mais non. Nous sommes ensevelis sous nos actes, nous n'existons plus qu'en eux, ils nous absorbent:
Je disais que notre personnalité ne se dégage plus de la façon dont nous agissons--elle gît dans l'acte même--dans les deux actes que nous faisons (un trille)--dans les trois[33].
Mieux vaut donc nous priver d'agir. Ainsi seulement nous pourrons connaître, pure et voluptueuse, notre propre vie.
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Car voici le bienfait incomparable du détachement: il permet à l'être de se sentir vivre.
_Les Nourritures Terrestres_ naissent de _Paludes_, comme naissent les uns des autres tous les livres de Gide, par opposition, par réaction et selon le mouvement essentiel d'une pensée qui ne se développe qu'à force de se corriger, de se réfuter et de se détruire.--Cependant, tout en s'y contreposant, _les Nourritures Terrestres_ sont une solution de _Paludes_; elles défont le nœud et l'obscure question qu'il formait. Fiévreusement, et au hasard, et non sans se moquer de lui-même, Gide s'était élevé contre l'étroite contrainte de nos actes quotidiens; il aperçoit maintenant de sa révolte téméraire et mal assurée la raison simple et sensible: les actes et les attachements sont mauvais, car il nous détournent de notre propre vie, qui est notre seul vrai bonheur; pour être heureux il suffit d'être et de savoir qu'on est:
Volupté! Ce mot je voudrais le redire sans cesse; je le voudrais synonyme de _bien-être_, et même qu'il suffît de dire _être_, simplement[34].
A force d'errer parmi le monde et d'éprouver en lui cette contraction prodigieuse qui toujours l'arrêtait, Gide a fini par entrer en possession de sa richesse: elle s'est avouée en lui, elle est devenue soudain facile comme un visage qu'enfin on reconnaît:
Obscures opérations de l'être...--comme les chrysalides et les nymphes, je dormais; je laissais se former en moi le nouvel être, que je serais[35]...
A chaque refus, à chaque éloignement que lui imposait son cœur, il se sentait ramené vers lui-même, et ces retours perpétuels étaient comme les coups qui ébranlent une cité inconnue et rétive: puis, le menaçant trésor de toute sa vie accumulée, un jour il l'a trouvé en lui disponible, aisé, joyeux, pareil à l'hilarité subtile du matin.
_Les Nourritures Terrestres_ chantent cette joie: tenir sa vie en soi, la connaître, la toucher, souffrir son constant éveil:
O! si tu savais, si tu savais terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme[36]...
Ce n'est plus pour s'apprendre que l'âme cherche et repousse les voluptés; maintenant qu'elle s'est saisie, elle veut simplement entretenir perpétuel le sentiment qu'elle a de sa vie; de chaque minute d'elle-même elle veut éprouver le passage: elle est comme une flamme qui demande à toutes les brises de l'aviver, et de son ardeur augmentée elle se ravit; elle n'admet aucune fatigue, mais craint sans cesse que ne s'émousse son allégresse intérieure. Tous ces désirs qu'elle donne au monde, ne tendent qu'à la rendre à elle-même plus sensible; en s'écartant de leur foyer, ils ne veulent que le faire plus intense:
Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités[37].
_Les Nourritures Terrestres_ décrivent des plaisirs moins vastes et moins solennels que ceux du _Voyage d'Urien_. Car pour éviter que l'âme ne perde conscience de sa vie, ils se renouvellent incessamment; ils viennent comme mille douces mains qui s'appuient et se retirent, comme des baisers précipités; ils sont plus proches, ils touchent de plus près, ainsi que les pieds nus goûtent du sol les exquises températures. Ils sont innombrables afin qu'aucun n'arrête à lui; leur changement importe encore bien plus qu'eux-mêmes; il en faut un pour chaque instant. Et tantôt ce sera une violente ivresse, tantôt...
Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis l'odeur des feuilles déchirées[38].
Que jamais ne demeure mon corps de plaisir inoccupé.
Et je pris ... l'habitude de _séparer_ chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée--pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur[39]...
Voici donc cette âme que nous avons connue si altière et si réservée, exposée à toutes les délices du monde: la voici engagée dans la vie[40]; autour d'elle, emmenés selon le délicat mouvement des Rondes, tournent les biens inépuisables de la terre. Pourtant elle est la même toujours; elle garde ce détachement, cette attitude démêlée qui, d'abord, faisaient sa solitude; car se donner à tout n'est qu'un moyen raffiné de ne se donner à rien et car son bonheur, comme son dédain, dont il n'est que la transformation, se passe fort bien de posséder.
J'ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l'Orient pâle sur elles leur complète fortune. A chaque petit instant de ma vie, j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par leur unique adoration[41].
C'est la même âme, mais joyeuse, épanouie. Elle ne refuse plus le monde en se fermant à son approche, mais au contraire parce qu'elle est trop ouverte, trop déployée:
Mes émotions se sont ouvertes comme une religion[42].
Elle dépasse les choses, elle ne peut plus s'y réduire. Elle palpite ainsi que de grandes ailes maladroites à se replier.
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Cet élargissement n'est pas sans danger pour elle: à force de s'étendre, elle risque de ne plus pouvoir se ressaisir. _Saül_ est la parodie des _Nourritures Terrestres_. Par tout ce qu'il accueille de lui-même, par tous désirs qu'il se laisse avoir, par l'immense permission intérieure qu'il se donne, Saül peu à peu s'anéantit lui-même: à trop accepter il use et détruit sa volonté. Tant il a d'amours, il s'y embrouille, comme il s'entrave dans les plis de sa robe. Il chancelle au milieu des tentations trop diverses qui l'assaillent. Il écoute toutes ses voix; comme ceux qui ne savent à qui entendre, il est un peu ridicule; il se tient les bras ouverts au hasard. Il ne s'épargne aucune idée; en même temps que par les plus hautes, il est séduit par les plus basses, et sous leur conseil divisé il ne peut arriver à une décision. Il a tant de sentiments à nourrir qu'il est entièrement distribué entre eux et qu'il ne lui reste rien pour vouloir:
Ah! qu'est-ce que j'attends à présent pour me lever et pour agir[43]?
Si par hasard il agit, c'est avec une sorte de fureur: il cherche à s'étourdir, à oublier dans la violence les mille raisons qu'il avait de se conduire autrement. Puis il est ressaisi par son âme; elle est si nombreuse qu'elle l'étouffe. Ses démons ont envahi sa tente et le poussent dans un coin:
Je suis complètement supprimé[44],
dit-il tout bas. Il ne peut plus vivre, il ne sait plus comment s'y prendre.
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Après _Saül_, qui est encore un traité de morale et déjà une œuvre d'imagination, Gide, nous le savons, quitte la littérature subjective, et n'écrit plus--_Amyntas_ mis à part--que des drames et des romans. Ces nouveaux livres, nous ne devons pas les interroger de la même façon que les premiers. Ce ne sont plus de ces méditations au cours desquelles l'âme de Gide se laissait si clairement connaître: ils n'ont plus pour mission précise de la livrer; il n'y a plus de l'un à l'autre de continuité intime. Du moins est-elle bien plus cachée.
Il nous faudra considérer séparément ces ouvrages, sans vouloir leur imposer aucun enchaînement. En chacun, tour à tour, nous ne surprendrons l'âme que si nous savons après chacun la quitter. Peut-être cependant l'entreverrons-nous de l'un à l'autre se développer, ainsi qu'entre les feuillages on accompagne du regard quelqu'un qui passe.
_L'Immoraliste_ est peut-être le plus beau livre de Gide; c'est du moins celui qui s'avance le plus loin.
Il raconte l'histoire d'une âme détachée. Michel dès son enfance est privé, séparé, retiré; il ne souffre de vivre qu'avec une sorte d'impatience dédaigneuse; il se retranche; il marque lui-même volontairement sa différence d'avec tous les hommes. Et l'on peut mesurer son ignorance du monde à la naïveté de ses premiers étonnements:
Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et réelle[45]!
Avec cette âme il découvre soudain la vie. Il en est si distinct qu'il faut bien à la fin qu'il l'aperçoive; il la méconnaît si bien qu'elle force enfin son attention. Tout de suite il l'aime, il la désire. Mais on ne se débarrasse pas si vite d'un long dédain; son amour conserve la forme de son détachement: il est un enthousiasme pur et qui néglige tous les biens dont on se peut satisfaire. C'est de sa propre vie, surtout que Michel s'éprend, c'est elle qui l'étonne et qu'il écoute grandir. Il ne se mêle pas aux choses, il ne se dépense pas en elles, il garde contre elles une sorte d'hostilité et rejette toute possession. Les attaches que par hasard il a nouées avec le monde, il ne songe qu'à les rompre. Ménalque lui enseigne à se dépouiller de plus en plus, à laisser tomber à chaque instant son passé, à se priver de mémoire:
C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure[46].
Il tend vers un toujours plus farouche dénuement, il ne travaille qu'à se désenchaîner. Il sent encore cette impatience de toute propriété qui dès son enfance le divisa d'avec le monde, elle l'agite encore, elle fait trembler ses mains, elle lui interdit de prendre:
Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma main saisit, ma main ne sait rien retenir[47]...
Et c'est avec une sorte de découragement passionné qu'il s'écrie:
Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour[48].
Ainsi, tout auprès de la vie qu'il continue de refuser, Michel demeure seulement occupé par la croissance infatigable de _sa_ vie. Elle se développe en lui, elle lui donne je ne sais quel air attendant, exposé, perpétuellement ouvert. Comme aucun objet, aucun acte définis ne viennent la clore ou l'adapter, comme rien ne la rassemble et ne la réduit, elle s'épanouit toujours de plus en plus[49]. Jamais un sentiment qui soit plus resserré que le précédent, qui soit sur le précédent en diminution, qui le restreigne; toujours le sentiment qui ajoute, qui dilate l'âme davantage, qui accentue son élargissement[50]. Après la joie, la joie. Michel surprend Moktir en train de le voler:
Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m'emplit alors fût autre chose que de la joie[51].
Ouverture silencieuse et sombre. On lit sur le visage de Michel l'effort et la jubilation de son âme; il supporte quelque chose d'immense. Je le vois dans le port de Syracuse, errant étranger, avec son sourire. Il va, soulevé par une force intérieure que rien n'utilise ni n'astreint et dont il subit tout le ressort. Sa vie s'appuie si fort aux parois de sa poitrine qu'elle lui est presque pénible[52]; il souffre bonheur.
Peu à peu il dépasse le bonheur:
Mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le bonheur[53].
Il finit par n'éprouver plus qu'une sorte d'accablante liberté. Il a rompu tous ses liens et maintenant il hésite tragiquement dans le vide:
Je me suis délivré, c'est possible; mais qu'importe? je souffre de cette liberté sans emploi[54].
Il ne bouge plus, il reste où il se trouve avec indifférence; mais cette indifférence le distend cruellement; elle ne l'immobilise que parce qu'elle le partage et le démembre en secret. L'écartement de son âme devenue démesurée le déchire. La joie qui ne s'apaise pas en lui, est si pure qu'elle le brûle[55].
Il y avait pourtant dans l'âme de Michel un sentiment qui eût dû modérer ce sauvage et solitaire enthousiasme: l'amour des autres. Gide, mieux que son héros, en comprendra l'importance et saura le développer.
L'immoraliste, comme il a découvert sa vie, découvre celle des autres[56]. Il s'attache à Moktir, à Charles Bocage, à Bute. Ainsi semble-t-il sortir de lui-même. Mais en réalité, il n'aime que son amour, que l'augmentation intérieure qu'il en reçoit; il cherche dans autrui un renforcement de ses propres sensations; la sympathie qui l'entraîne, c'est surtout le désir d'apprendre, en les _éprouvant avec eux_, les émotions inconnues de ses compagnons:
Je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès d'eux: il me semblait sentir à travers eux[57].
C'était un immédiat écho de chaque sensation étrangère--non point vague, mais précis, aigu[58].
Il est mené par un insatiable désir de lui-même et, comme il n'arrive pas seul à posséder toute sa profondeur, il demande aux autres de l'aider à s'en rendre maître: il poursuit une sombre conquête intime, il appelle fiévreusement à son secours les autres êtres et ceux qui sont le plus loin de lui, sont ses meilleurs alliés:
Je m'attachais aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité, j'attendais, pour m'éclairer, quelque lumière[59].
Mais il les rejette aussitôt qu'il s'est servi d'elles, que par elles il s'est appris; il les abandonne comme il dépouille tout son passé; il reste seul, pur, sans autre bien que sa vie trop libre qui l'oppresse.
· · ·
Dans _Amyntas_ de nouveau nous n'avons devant nous que Gide lui-même. Pour la première fois il montre une âme un peu fatiguée de sa solitude. On le devine inquiété de plus près, de plus bas par le monde et prêt à se joindre enfin à lui:
J'avais l'âge où la vie commence à prendre un goût plus douteux sur les lèvres; où l'on sent chaque instant tomber d'un peu moins haut déjà dans le passé[60].
Pourtant ce goût de la vie sur les lèvres, il ne renonce pas encore à lui trouver de la douceur. Ce n'est qu'apaisement, apprivoisement de la grande joie intérieure qui tournoyait en lui: il aime encore à sentir la délicatesse de ses émotions, les changements de son cœur.
Il chérit dans le désert l'absence de tout objet: tant les prétextes y sont monotones, on y éprouve avec plus de subtilité sa vie; elle ne prend aucune forme; elle demeure inoccupée, simple, nue:
Que viens-je encore chercher ici?--Peut-être, ainsi qu'un corps brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit, dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur[61].
Devant soi l'on ne contemple que des variations pures; les heures lentement modifient le vide sans fin, le teignent de couleurs imperceptiblement différentes; elles passent sans qu'aucune matière s'offre à leur transformation[62]. Et c'est comme si l'on tenait son âme sous ses yeux; elle s'échappe au-dehors, elle se déroule devant nous[63]; elle laisse voir délicieusement sa vicissitude:
Ah! de combien peu d'éléments est fait ici notre bruit et notre silence! le moindre changement y paraît...
Je voudrais que de page en page, évoquant quatre tons mouvants, les phrases que j'écris ici soient pour toi ce qu'était pour moi cette flûte, ce que fut pour moi le désert--de diverse monotonie[64].
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_La Porte Etroite_ est de toutes ses œuvres celle que Gide a le moins dominée: il l'a écrite presque malgré lui; ou plutôt elle s'est retournée contre lui, elle l'a contraint, elle s'est dictée à sa pensée, dédaignant ses intentions[65]. Ce qu'elle va nous révéler, c'est donc ce que Gide n'a pu s'empêcher de dire, ce qu'il y avait de plus profond en lui et qui est remonté au moment où il le croyait disparu.
Livre si cher qu'on voudrait n'en pas parler, nier même l'avoir lu pour le garder plus près de soi. Livre "si pur, si lisse" qu'on ne sait pas non plus comment en parler. Livre de si profonde et dangereuse importance qu'on ne résiste pas à la tentation d'en recueillir le sens.
Il faudrait le lire d'un seul trait, avec amour et larmes, assis, comme Alissa, par un temps trop beau sur ce banc de la marnière abandonnée d'où se découvraient au déclin du jour les champs vides et labourés:
L'été fuyait si pur, si lisse que, de ses glissantes journées, ma mémoire aujourd'hui ne peut presque rien retenir. Les seuls événements étaient des conversations, des lectures[66]...
C'est ainsi que les héros du _Voyage d'Urien_ laissaient, au long d'eux-mêmes, s'écouler sans mémoire les heures merveilleuses et vaines. Dès la première lecture de _La Porte Etroite_, même si l'on ne veut pas encore écouter le sens intérieur du livre, on ne peut manquer de se sentir gagné par cette langueur et cette douce insatisfaction qui faisaient le charme des premières œuvres. Un incessant désir, tendrement irrité, s'échappe de nous. En quelle région du bonheur sommes-nous conduits? Il semble que ce soit sur ses extrêmes confins; ici nous n'aurons de lui que sa fuite et que ce faible cri qu'il nous abandonne en s'envolant de nous; il est pareil aux branches agitées par un oiseau surpris et déjà lointain:
L'été fuyait. Déjà la plupart des champs étaient vides où la vue plus inespérément s'étendait[67].
Ce n'est pas sans de profondes raisons que nous éprouvons ici cette détresse ravissante, ce plaisir frustré. _La Porte Etroite_ est l'histoire de deux âmes timides qui font leur bonheur de leur impuissance même à atteindre le bonheur. Elles ont l'une et l'autre je ne sais quelle maladresse native aux choses de la vie, elles ne savent pas les prendre, elles sont frappées d'une sorte de pudeur qui est leur essence même, si bien qu'elles ne goûtent d'aise véritable qu'éloignées l'une de l'autre[68]. Elles se rétractent dès qu'elles se rapprochent: une mystérieuse impossibilité se glisse entre elles; une ruse inconsciente, issue du plus profond d'elles-mêmes, les sépare.
Nous ne sommes pas nés pour le bonheur[69],
dit Alissa; mais c'est de sainteté qu'elle se pense éprise; elle croit qu'elle n'écarte Jérôme que pour le mieux élever vers Dieu et qu'elle sacrifie au salut tout son "contentement humain[70]".--Mais elle ne se connaît pas tout entière: un ravissement plus subtil et moins clair que l'enthousiasme religieux l'entraîne à se dépouiller; à mesure qu'il se fait plus pressant, elle le découvre de moins en moins explicable:
Les raisons qui me font le fuir? Je n'y crois plus... Et je le fuis pourtant, avec tristesse, et sans comprendre pourquoi je le fuis[71].
En réalité elle est possédée par l'étrange passion de se priver; elle est née pour le dénuement; elle écoute une voix qui lui conseille de quitter tous ses biens; elle sourit à son mystérieux appel; elle est prise doucement de partout par un attrait invisible et sait bien qu'il n'est rien de meilleur que d'y céder. Comme le Ménalque des _Nourritures Terrestres_ s'enivrait de son jeûne et marchait à travers la plaine dans un étourdissement voluptueux, de même elle ne résiste point au délice de se rendre pauvre:
Pourquoi donc inventai-je ici la défense? Serait-ce que m'attire en secret un charme plus puissant encore, plus suave que celui de l'amour? Oh! pouvoir entraîner à la fois nos deux âmes, à force d'amour, au-delà de l'amour[72]!...
Si l'abstention l'enchante si profondément, c'est qu'elle lui révèle les longs plaisirs de l'âme. Alissa trouve à se priver une joie plus certaine qu'à se satisfaire; à mesure qu'elle éloigne l'objet qu'elle poursuit, elle sent son âme s'étendre heureusement et comme s'étirer en elle:
Et je me demande à présent si c'est bien le bonheur que je souhaite ou plutôt l'acheminement vers le bonheur. O Seigneur! Gardez-moi d'un bonheur que je pourrais trop vite atteindre! Enseignez-moi à différer, à reculer jusqu'à Vous mon bonheur[73].
Dans l'achèvement l'âme s'évanouit; mais en prolongeant indéfiniment son attente, on la voit progresser, on goûte chaque mouvement qu'elle fait[74]: elle bouge un peu à chaque instant; elle glisse en nous, elle nous frôle intérieurement de son avancement délicat.
L'héroïsme d'Alissa, c'est une joie secrète et inavouée. Dans son effort pour se dépasser inépuisablement, pour quitter tour à tour chacun de ses attachements et pour aller plus loin, l'âme trouve son bien. Car des liens qui la veulent retenir, elle reçoit, à mesure qu'elle les brise, le sentiment d'elle-même; elle est comme celui qui est joyeux parce qu'il échappe à toutes les mains qui cherchaient à le saisir, et qu'enfin le voici loin de tous, seul et vivant:
Héroïsme gratuit... Héroïsme parfaitement inutile[75].
Alissa écarte en souriant toute promesse de récompense[76]; en même temps qu'elle s'arrache à Jérôme, elle renonce au bienfait de son sacrifice; elle veut ne rien attendre de la mort. C'est qu'ainsi doublement dépouillée, elle touche de partout son âme, elle recueille sa tension et sa vaine dépense, elle la perçoit comme les cordes d'un instrument méditent leur ton qui n'est qu'une pure disposition d'elles-mêmes[77]. Telle est l'obscure volupté que cherche, sans le savoir, son esprit timide. Et malgré l'affreuse ignorance où se débat son agonie, il ne faut pas dire qu'elle se soit trompée: de son héroïsme elle a connu au fur et à mesure le prix, elle a longuement goûté la joie. Il ne fut en elle si spontané que parce qu'il était la seule façon qu'elle sût d'être heureuse.
Il ressemble au grand effort de l'immoraliste pour s'emparer de lui-même en repoussant toutes les possessions qui le divertissaient.
Mais il est plus aimable de comparer _la Porte Etroite_ tout entière à cette matinée radieuse et comme suspendue par sa délicatesse même, où Jérôme, s'approchant à pas étouffés, surprend Alissa au fond du jardin:
Voici l'instant, pensai-je, l'instant le plus délicieux peut-être, quand il précéderait le bonheur même, et que le bonheur même ne vaudra pas[78].
Ou bien nous dirons: la trace que laisse ce livre dans notre souvenir ressemble au dernier geste d'Alissa:
Un instant elle me regarda, tout à la fois me retenant et m'écartant d'elle, les bras tendus et les mains sur mes épaules, les yeux emplis d'un indicible amour[79].
Eloigner doucement de nous l'objet vers quoi toute notre âme nous entraîne, afin de sentir monter en nous, lentement et de plus en plus, notre âme.
· · ·
_Isabelle_ est l'œuvre la plus récente de Gide. Elle donnera peut-être plus tard quelque embarras aux faiseurs de classifications. A la fois elle s'attarde et elle ouvre une ère nouvelle. Elle est indécise et un peu languissante comme un enfant qui change d'âge. Gide, au moment où il l'écrit, vient de découvrir d'immenses richesses qu'il ne soupçonnait pas; par son émerveillement il est distrait; il pense avec tant de plaisir à tout ce qu'il va pouvoir faire qu'il ne se donne pas entier à sa tâche; il est partagé entre elle et l'avenir; et ce qu'il refuse de lui-même à l'œuvre présente, c'est le passé, ce sont des habitudes qui tout naturellement viennent y suppléer. _Isabelle_ c'est cet instant de délicate paresse que l'on s'accorde avant de se lancer dans une entreprise nouvelle dont on n'aperçoit pas la fin. Œuvre à la fois trop bien faite, parce que s'y emploie toute la science acquise pendant la période qu'elle achève, et incertaine, parce qu'elle est l'essai d'une manière encore mal consciente[80].
Si peu qu'on l'y découvre, Gide pourtant, même dans _Isabelle_, montre son âme. Comme Gérard semble épris! Mais ne serait-ce pas de son amour? Il cherche lentement; il aime tous les retards de sa curiosité. Passionnément penché sur les traces de l'invisible Mademoiselle de Saint-Auréol, la volupté qu'il goûte c'est celle du chasseur, celle de Michel quand il passait la nuit dans les bois, auprès des pièges tendus par Bute. Car ne sait-il pas à l'avance que de l'objet qu'il poursuit il n'a rien à espérer?
Connaître la vie secrète d'Isabelle de Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et ténébreux[81]...
Gérard écoute son âme en lui fiévreusement attentive; c'est elle qui plus que tout l'intéresse:
Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peindre le désordre, fut uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non sans doute, mais, amusé jusqu'au cœur par une excitation si violente, comment ne me fussé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour[82].
Et qu'importe enfin si la femme qu'il trouve n'est que l'image sans vie de celle qu'il a désirée? Songea-t-il jamais sérieusement à s'emparer d'elle? Ses paroles quand il rencontre la vraie Isabelle, cette sorte de lassitude polie que tout de suite il oppose à ses provocations, indiquent assez combien il souhaitait peu cette entrevue tant recherchée. Il a épuisé tout son bonheur avant d'atteindre l'occasion de se satisfaire; et le désir déçu revoie vers le cœur avec plus de suavité.
Voilà ce qu'_Isabelle_ enferme de l'ancienne âme de Gide. L'amour de Gérard est pareil à cette longue promenade qui, dans _La Tentative Amoureuse_, conduisit Luc et Rachel jusqu'au parc entouré de murs; puis, un jour, étant revenus, ils le trouvèrent libre et vide; mais ils avaient été heureux.
Malgré cette analogie on peut lire dans _Isabelle_ autre chose que du passé. Gide y laisse paraître un peu de son âme nouvelle. Pour la première fois il sort de lui-même; par un grand effort il s'arrache à son isolement; il s'oublie; il se perd un peu parmi le monde; une sorte de pitié l'attache à d'autres vies que la sienne. De temps en temps je cesse de sentir ce dégagement de son cœur, ce subtil intervalle qui jusqu'ici toujours l'a distingué de ce qu'il aimait; il est des moments où par la sympathie il s'unit et se confond à ses personnages[83].
Ainsi nous allons le quitter au moment où son âme, qu'il a si bien retenue jusqu'ici, est sur le point de céder. Nous l'avons suivie pendant le long développement de sa solitude: nous l'avons vue devenir heureuse, changer sa crainte en volupté, mais sans renoncer à sa défense et à son repliement. Voici qu'elle s'est suffisamment éprouvée elle-même et qu'elle sent le besoin de se donner.
Il est impossible de prévoir quelle sera maintenant sa destinée: en voulant la définir à l'avance nous ne ferions que l'embarrasser. Ecartons d'elle toute attente et que notre regard sache ne pas l'accompagner plus loin. Nous avons prétendu non pas lui retirer l'avenir, mais seulement décrire jusqu'ici sa continuité.
[1] _Le Prométhée Mal Enchaîné_, p. 25. Nous avons déjà vu que, dans beaucoup de phrases, la dépendance des propositions trahissait cet amour de Gide pour la relation. Il faut signaler ici l'abondance des formules telles que "d'autant plus ... que" "tantôt ... tantôt". Sans cesse Gide compare les choses, se plaît à considérer le rapport entre leurs modifications respectives: "Ah! de quelle abondance d'or, au-dessus de la dune, tantôt, le soleil déjà disparu inondait encore la plaine!" (_Amyntas_, p. 254.)
[2] "Les émotions sont perpétuellement dans une réciproque dépendance." (_Les Cahiers d'André Walter_, p. 152.)
[3] _Les Nourritures Terrestres_, p. 183.
[4] _Amyntas_, p. 275.
[5] _Les Nourritures Terrestres_, p. 99.
[6] _Les Nourritures Terrestres_, p. 109.
[7] _Le Prométhée Mal Enchaîné_, p. 174. Cf. _Les Nourritures Terrestres_, p. 27: "... tant il semblait que cette torpeur vînt de la complexité même de mes pensées, et de mes volontés indécises", et _Les Cahiers d'André Walter_, p. 48: "Je m'efforçais de leur parler; mais je m'embarrassais d'idées trop hautes".
[8] _Paludes_, p. 220.
[9] _Les Nourritures Terrestres_, p. 126.
[10] Cf. _Les Cahiers d'André Walter_, p. 245: "Dans le silence et l'obscurité de la nuit, j'ai suivi l'enchaînement de mes idées--C'est très drôle," etc.
[11] Cf. Les _Cahiers d'André Walter_, p. 142: "Ce qui m'empêche d'écrire, fût-ce des notes très hâtives, c'est la complexité inextricables des émotions, etc."
[12] _Les Nourritures Terrestres_, p. 63.
[13] _Les Nourritures Terrestres_, p. 77-78.
[14] Cette incapacité de choisir, cette impuissance à oublier ce qui n'est pas donné, c'est l'impartialité. Gide est possédé par l'impartialité. Elle n'est pas en lui produite par un effort de la raison, elle n'est pas une justice froide et appliquée, elle est une subtile passion. Gide n'a pas besoin de se contraindre pour tenir compte des idées adverses, des sentiments contraires à ceux qu'il considère. Il les éprouve naturellement tous ensemble, et c'est naturellement qu'il ne se décide pas entre eux; il ne peut souffrir que les droits d'aucun possible soient méconnus, parce qu'il les embrasse tous d'une vue spontanée. Il n'arrive pas à l'impartialité, il y cède, comme on favorise un penchant de son cœur.
Ce qui fait l'intérêt de sa critique, c'est justement qu'elle est un exemple d'impartialité naturelle: elle n'est pas inanimée comme un verdict entouré de ses considérants, elle ne se maintient pas entre des élans opposés dans un juste milieu; mais elle est elle-même un élan vers la justesse, elle trouve avec une sorte d'entrain le jugement le plus équitable, elle compose, avec un plaisir que le lecteur partage, une vérité toute diverse et nuancée.--Il est curieux de voir Gide aux prises avec un livre ou avec un auteur. On retrouve dans son article tout le travail de son âme: d'abord il est indécis, arrêté, il ne sait par où commencer, il refuse même de choisir une attitude: "Vous me demandez mon opinion sur le vers libre.--En ai-je seulement? On vit si bien sans opinions" (_Prétextes_, p. 114).--Puis il se résigne; il entreprend d'exprimer l'ensemble complexe de sa pensée; il pose peu à peu toutes les considérations qui l'entravaient, il construit son opinion en reprenant plusieurs fois son assertion première, en la corrigeant, en la préservant sans cesse des abus où elle pourrait glisser, en lui interdisant sans cesse de devenir exclusive. Elle finit par former un système ingénieusement équilibré et compensé.--Ainsi Gide se délivre peu à peu de sa pensée. On sent, à mesure qu'on le lit, à la fois l'embarras qu'elle lui donnait, l'hésitation dont elle l'emplissait, et la joie qu'il éprouve à la présenter sans sacrifices, avec toutes ses affirmations et toutes ses restrictions.
Cette impartialité active, loin de s'endormir avec l'âge, loin de céder la place à quelque confortable opinion, dans le genre de celles qu'adoptent tant d'écrivains quand ils parviennent à la quarantaine, n'est jamais apparue plus vivace que dans les _Nouveaux Prétextes_. Elle y est même très consciente et très délibérée. Il ne faut que lire les pages 160, 175, 189, 191, et surtout la réponse à la lettre de Jules Renard, p. 322.
[15] _Les Cahiers d'André Walter_, p. 190.
[16] _Ibid_. p. 132.
[17] _Les Cahiers d'André Walter_, p. 203.
[18] _Ibid_. p. 145. Cf. p. 19: "La vie intense, voilà le superbe: je ne changerais la mienne contre aucune, j'y ai vécu plusieurs vies, et la réelle a été la moindre."
[19] _Le Voyage d'Urien_, p. 17.
[20] _Le Voyage d'Urien_, p. 63.
[21] _Ibid_. p. 65.
[22] _Le Voyage d'Urien_, p. 56.
[23] _Les Poésies d'André Walter_. (_Vers et Prose_. Tome VIII, p. 50.)
[24] _El Hadj_, (_Philoctète_, p. 165.)
[25] "Ce n'est pas des actes que je veux faire naître, c'est de la liberté que je veux dégager." (_Paludes_, p. 207.)
[26] "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent." "Et cela surtout m'y intéresse que j'y ai mis sans le savoir." (Préface de _Paludes_, p. 139.) Par l'interprétation que je donne ici de _Paludes_, je ne prétends d'ailleurs pas épuiser le sens de ce livre admirable, un des plus importants que Gide ait écrits. Je ne cherche qu'à marquer par où il se rattache à l'ensemble de l'œuvre.
[27] _Paludes_, p. 173.
[28] _Ibid_. p. 174.
[29] _Paludes_, p. 212.
[30] _Ibid_. p. 254.
[31] Pour rendre "l'existence intolérable", "il suffit qu'elle puisse être différente et qu'elle ne le soit pas." (_Paludes_, p. 180.)
[32] Le sujet du _Prométhée mal enchaîné_ est extrêmement complexe et difficile à analyser. Cependant on y peut voir une peinture des effets et des répercussions d'un acte gratuit. Le Miglionnaire est essentiellement celui qui ne dépend pas de ses actions, mais de qui ses actions dépendent. Au contraire Coclès et Damoclès sont irrémédiablement prisonniers de ce qui leur arrive: ils n'ont pas la force de se maintenir distincts des événements en quoi leur vie prend forme.
[33] _Paludes_, p. 212.
[34] _Les Nourritures Terrestres_, p. 59.
[35] _Les Nourritures Terrestres_, p. 26.
[36] _Ibid_. p. 60. Cf. p. 34 "... et tu ne comprends pas que l'unique bien c'est la vie..."
[37] _Les Nourritures Terrestres_, p. 80.
[38] _Ibid_. p. 113.
[39] _Les Nourritures Terrestres_, p. 33. Cf. p. 37.
[40] "Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à la vie; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose,--passionnément." (_Les Nourritures Terrestres_, p. 16). Le changement n'est pas aussi radical que ce passage semble l'indiquer: la méfiance que Gide éprouvait pour _la_ vie s'est transformée en enthousiasme de _sa_ propre vie.
[41] _Les Nourritures Terrestres_, p. 33.
[42] _Les Nourritures Terrestres_, p. 21.
[43] _Saül_, p. 130.
[44] _Saül_, p. 134.
[45] _L'Immoraliste_, p. 29.
[46] _L'Immoraliste_, p. 173.
[47] _Ibid_. p. 214.
[48] _Ibid_, p. 215.
[49] La générosité du _Roi Candaule_ ne ressemble-t-elle pas à cette ouverture d'une âme trop élargie? Michel dédaigne de posséder; Candaule ne sait pas posséder. Il a je ne sais quoi de trop grand, de trop ample; il est inapte à l'avarice. Il ne peut empêcher que s'ouvre sa main, et ce qu'il y tenait s'en échappe. Il offre, il permet, il donne parce qu'il ne connaît pas cet oubli de tout le reste en quoi consiste la propriété. L'homme retombe sur ce qu'il possède, comme la nuit on se rendort dans le même creux du lit. Mais Candaule est trop clairvoyant; il ne sait pas dormir.
[50] "Cela peut mener loin, lui dis-je.
--J'y compte bien, reprit Ménalque." _L'Immoraliste_, p. 162.
[51] _L'Immoraliste_, p. 72. Cf. p. 169: "Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle; je la repoussai, luttai contre elle, m'irritant contre moi de ne pas mieux m'en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d'exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l'inquiétude douloureuse qui l'avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur."
[52] "Le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque." _L'Immoraliste_, p. 77.
[53] _L'Immoraliste_, p. 136.
[54] _Ibid_. p. 256.
[55] Avant même qu'il n'en souffrît, Michel déjà disait: "Je me sentais brûler d'une sorte de fièvre heureuse, qui n'était autre que la vie." _L'Immoraliste_, p. 76.
[56] _Les Nourritures Terrestres_ s'achèvent par une phrase troublée qui fait pressentir cette découverte: "Sanglot; lèvres serrées; convictions trop grandes; angoisses de sa pensée. Que dirais-je? _choses véritables_.--AUTRUI--importance de _sa_ vie; lui parler..." p. 206.
[57] _L'Immoraliste_, p. 185.
[58] _Ibid_. p. 186.
[59] _L'Immoraliste_, p. 187. Cf. 236: "La société des pires gens m'était compagnie délectable."
[60] _Amyntas_, p. 105. Epigraphe du _Renoncement au voyage_.
[61] _Amyntas_, p. 255.
[62] "Ce n'est rien d'autre, j'imagine, qu'un Monet dut aller y prendre. L'analyse de son métier, de son œil; la connaissance la plus simple de chaque ton en soi, etc..." _Amyntas_, p. 99.
[6]: "Je sais que, certains jours d'enfance, .... ma tristesse parfois s'est soudain échappée de moi, tant elle se sentait comprise et reçue en le paysage--et qu'ainsi devant moi je la pouvais délicieusement regarder." _Les Nourritures Terrestres_, p. 150.
[64] _Amyntas_, p. 255-256.
[65] "On trouve à l'origine de _La Porte Etroite_, si étonnant que cela paraisse, une intention de satire: la satire du sacrifice de soi." C'est ce que nous apprend Henri Ghéon à la fin d'un très intéressant article, intitulé: _La Porte Etroite et sa fortune_, qui parut dans le Tome XXI de _Vers et Prose_.--_La Porte Etroite_ reprend, en le précisant, le sujet du vague roman esquissé dans _Les Cahiers d'André Walter_.
[66] _La Porte Etroite_, p. 57.
[67] _La Porte Etroite_, p. 59. Cf. p. 190: "C'était par un clair soir d'automne où jusqu'à l'horizon sans brume on distinguait bleui chaque détail, dans le passé jusqu'au plus flottant souvenir."
[68] Voir surtout le chapitre VI et la promenade à Orcher. Il faudra mille subterfuges pour que Jérôme et Alissa reprennent l'habitude l'un de l'autre. Jérôme n'obtiendra qu'à force de diversions, de pouvoir dire: "Déjà diminuait cette crainte que souvent je sentais en elle, cette contraction de l'âme qu'elle craignait en moi." (p. 169.)
[69] _La Porte Etroite_, p. 170. Cf. p. 63: "La vie avec elle m'apparaît tellement belle que je n'ose pas ... comprends-tu cela? que je n'ose pas lui en parler." Et plus loin: "J'ai peur que cet immense bonheur, que j'entrevois, ne l'effraie!"
[70] _La Porte Etroite_, p. 204.
[71] _Ibid_. p. 228.
[72] _La Porte Etroite, p. 241_. Jérôme, lui aussi, connaît "ce charme plus puissant ... que celui de l'amour". Quand Alissa l'a quitté pour la dernière fois, il reste "longtemps pleurant et sanglotant dans la nuit."
"Mais la retenir, mais forcer la porte, mais pénétrer n'importe comment dans la maison, qui pourtant ne m'eût pas été fermée, non, encore aujourd'hui que je reviens en arrière pour revivre tout ce passé ... non, cela ne m'était pas possible, et ne m'a point compris jusqu'alors celui qui ne me comprend pas à présent." (p. 206.)
[73] _La Porte Etroite_, p. 219. Cf. _Les Nourritures Terrestres_, p. 85 "Nous usions nos splendides jeunesses attendant le bel avenir, et la route y menant ne paraissait jamais assez interminable."
[74] "Si bienheureux qu'il soit je ne puis souhaiter un état sans progrès." _La Porte Etroite_, p. 221. "J'aimais l'étude du piano parce qu'il me semblait que je pouvais y progresser un peu chaque jour..." et la suite. _Ibid_. p. 220.
[75] _Nouveaux Prétextes_, p. 172. "A propos d'un article sur _la Porte Etroite_."
[76] "C'est par noblesse naturelle, non par espoir de récompense que l'âme éprise de Dieu va s'enfoncer dans la vertu." (p. 185.)
[77] "... Sans doute il a déjà pu reconnaître que, plus le devoir qu'on assume est ardu, plus il éduque l'âme et l'élève." (p. 121.)
[78] _La Porte Etroite_, p. 166.
[79] _Ibid_. p 205.
[80] Avec _Isabelle_, Gide entreprend la peinture des autres vies; mais d'abord il ne s'exerce qu'aux visages. Point d'âmes vraiment profondes dans ce roman; mais Gide n'y a travaillé que les corps; il s'est employé à bien décrire l'aspect sensible de ses personnages, à les détacher physiquement de lui-même.--_Isabelle_ est une expérience, ou plutôt une sorte de preuve que Gide se donne à lui-même: il l'écrit pour se convaincre qu'il est capable de tracer le décor d'un roman et de dessiner l'apparence des héros.
[81] _Isabelle_, p. 114.
[82] _Isabelle_, p. 128.
[83] "Celle-ci (Madame de Saint-Auréol) me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant, mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale... Et soudain, plus haut que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre à travers le jardin." (p. 138-139.)
ÉLOGE D'ANDRÉ GIDE
D'abord je vis et cela est magnifique.
A. G.
En achevant ce portrait d'André Gide, je sens que je n'ai pas réduit les hostilités dont j'avais entrepris de le défaire. Beaucoup diront sans doute: "Nous voyons bien de cette âme l'unité. Mais comme elle nous paraît timide et mal résolue! Que ses hésitations sont peu naturelles! Et ce détachement dont vous parlez, n'est-ce pas une sorte d'incapacité?"
Peut-être leur reproche semblera juste. Pourtant il ne l'est pas. Songeant à satisfaire ceux que gênaient l'indécision et la plasticité d'André Gide, je me suis attaché surtout à marquer la suite de ses sentiments et la fidélité à soi-même de son âme. Or cette âme ne se demeure fidèle que par une sorte de privation; d'un livre à l'autre elle ne se ressemble que par une certaine douce manière de refuser, elle ne garde que sa timidité, elle n'emmène que sa délicatesse séparée. Ainsi ai-je été conduit à insister surtout sur son défaut.
Pour la faire aimer il eût fallu montrer ce qu'elle avait de positif. Il n'y a pas en elle que cet isolement. Sa timidité n'est que le signe de ses richesses; elle les cache, mais elle les implique. Derrière son hésitation il faut voir ce qui la commande, toutes ses pensées et toutes ses passions.
Je voudrais, avant de finir, expliquer, puisque je suis de ceux qui l'aiment, pourquoi j'aime cette âme.
· · ·
Il est certains esprits très puissants dans lesquels on devine des régions éteintes, sombres. Il y a en eux des points insensibles, des parties que ni la caresse ni l'offense ne sauraient émouvoir. La profondeur de leur pensée est faite de plusieurs méconnaissances: ils ne sont si forts que parce qu'il y a des choses qui ne les intéressent pas et la grande lumière dont ils brûlent, s'alimente de beaucoup de nuit.
Mais Gide, il est complètement clair; pas d'oppositions d'ombre et de jour: un éveil entier. Il répond de partout comme le cristal, et sans en avoir l'uniformité. Il est prêt à tout; nulle part, si abrupte soit mon attaque, je ne le trouve sommeillant; mais en lui déjà vibrent une pensée unique, une émotion incomparable. Ame toujours intacte et que vivre ne déforme pas; nulle nécessité, en la tirant d'un côté ou de l'autre, ne détruit son intégrité naturelle; elle se garde parfaite. Non pas qu'elle soit impassible, elle agit; mais en fonctionnant elle préserve tous ses rouages, elle les exerce tous à la fois, ne laisse aucun se rouiller. Elle est vive et reste totale comme un lac avec tous ses flots.
Puisque dans une âme on distingue l'esprit et le cœur, en celle-ci j'aime d'abord l'étendue de l'esprit.--Chacune de nos idées a un penchant à retomber sur elle-même, à se faire lourde et seule; dès qu'on l'écoute, toute autre est exclue. Mais Gide maintient toutes ses idées à la fois élevées; il ne consent pas à leur inertie; il ne permet à aucune de triompher des autres en s'étalant sur elles: avec vigilance il répartit entre toutes une soigneuse flamme, il alimente sans cesse leur combat. Ce n'est pas qu'il demeure en deçà d'elles, s'amusant en sceptique de leur entrechoc; mais il se donne à toutes en même temps, il apporte à toutes sa foi, il ne se laisse pas décourager à leur contradiction; elles ont beau se repousser: il les embrasse d'une même croyance; il est à la fois à toutes attaché et de toutes arraché. Cet esprit ne connaît pas les sacrifices logiques; il est aussi avide qu'aucun autre de la vérité; mais il veut l'obtenir sans renoncer à aucune part de lui-même; il souffle sur toutes ses idées, il ravive de son assentiment les plus incertaines et ne se satisfait qu'à les sentir toutes à la fois "bien prises" en lui.
La vérité qu'il compose ainsi n'est pas une explication, mais une image exacte et complète de la réalité[1]. Autant de pensées en lui qu'il y a d'objets dans le monde.
Que les esprits trop simples sont disgracieux! Ils sont pareils à ces gens qui ne savent pas voir les choses; ils me donnent le même malaise. Voici devant eux comme devant moi tout ce qui existe. Mais non: ils n'aperçoivent que ce qu'ils savent déjà, ils ont une pauvre idée et rien ne la peut démentir, car ils ne reconnaissent en dehors d'eux que ses confirmations; ils sont au milieu du monde comme s'il était fait juste à leur taille et qu'ils n'eussent qu'à s'y installer; ils le trouvent commode et ne se doutent pas qu'il est admirable. Qu'est-il de plus impie qu'un homme qui ne voit pas ce qui est?--Une idée ne m'est rien tant qu'elle est seule, tant qu'elle ignore que beaucoup d'autres, partout dispersées, en silence lui répondent, la restreignent et, pourrait-on dire, la "rattrapent". Je n'ai que faire d'une idée qui n'a pas voyagé, qui n'a pas pris conseil de toutes les autres ni médité leur différence. Car dans la réalité rien n'est définitif, rien ne s'achève à soi, rien n'existe qui ne soit un peu contredit, compensé et comme réparé par mille autres choses.
L'esprit de Gide est inlassablement égal à l'énorme complication des choses: par je ne sais quelle _promptitude_ il est toujours à leur disposition, il satisfait toujours à l'exigence de leur infinité. C'est là ce que j'aime en lui. Avec toutes ses idées qu'il tient délicatement en jeu, il imite le monde. Je n'ai pas à craindre qu'il le déforme de ses préoccupations; il est un miroir sensible et intelligent, il se conserve si juste et si intact que sa réponse est parfaitement limpide.--Sans doute il n'ajoute à ce qu'il constate aucune justification, il ne découvre par aucun effort aucune convergence cachée sous la diverse apparence, il n'est pas de ceux qui d'un long rayon étroit éclairent tout à coup le monde jusque dans sa profondeur. Mais il le représente sans défaillance, il lui est à toute heure équivalent, il contient sans cesse toute sa combinaison et tout son nœud. Point de jugements, mais une entière fidélité. C'est assez pour moi. Enfin je trouve un esprit qui ne se préfère pas à ce qu'il voit, qui respecte la réalité et lui offre, pour qu'elle s'y reproduise, toute son étendue, sans autre souci que de se rendre scrupuleusement sincère.
Ce n'est pas seulement par l'intelligence que Gide est tout accueil.--Pas plus qu'il ne consent de retranchements parmi ses idées, il ne touche à ses sentiments: aucun désir en lui ne se soumet les autres, ils vivent tous ensemble. Cœur nulle part apaisé; l'attention règne en tous ses amours, de tous ses amours il veille. Qui ne sent, à la simple lecture des livres de Gide, cette sorte de guet subtil de toute son âme?
Et parce que nul amour en elle n'est dominant et exclusif, à cause de cette active égalité intime, son âme est prête sans cesse à recevoir tout l'univers, elle se dispose à sa rencontre; elle tourne vers partout un visage que l'attente et l'admiration font silencieux. Comme j'aimais son intelligence entièrement déroulée, j'aime encore en Gide cette immensité secrète du cœur.
Par là surtout il m'est cher, par là il a influé sur moi.--C'était je ne sais quoi d'impatient au fond de moi, une plus grande soif, une demande muette et infinie, l'avertissement confus de l'innombrable univers. Quand j'ai rencontré Ménalque, j'ai senti se défaire soudain mon malaise et naître un émerveillement délicat, comme égaré: ne plus rien refuser, ne plus savoir de différences ni de dignités, devenir tellement ignorant de toute prédilection que chaque minute s'emplisse d'un plaisir qui vaille tous les autres. Je me souviens de cette longue année délicieuse, il me semblait que tout un paradis se fût épanoui en moi; j'entendais son chant perpétuel dans mon cœur; sur les routes les plus arides m'accompagnait une joie infatigable. J'étais si bien donné au monde que je n'y trouvais plus aucun mal. J'avais appris à ne rien négliger: chaque matin je devinais à la couleur du jour entre les persiennes, quel temps il ferait. Il y avait entre deux collines une échappée sur la lande: toutes les heures, avec volupté, je revenais voir, insensiblement modifiée, la nuance du lointain pays bleu.
Sans doute on ne peut vivre toute sa vie sans préférence. Mais je plains ceux qui n'ont pas connu cette extase, cette attente et cette ferveur indéfinies. Je pense qu'il n'y a point de véritable amour, bien fort, bien partial, bien injuste, si ne l'a précédé une longue période de cette indifférence passionnée qui me transportait alors. L'âme y prend de la violence, je ne sais quel élan sans limites; elle se déplie tout entière, elle connaît son étendue. Et quand elle découvre enfin où se poser, quand vient le temps de se rendre fidèle, c'est de toute sa force qu'elle s'abat sur l'objet choisi.
Un être intact: voilà ce que j'admire en Gide. La vie ne l'entame pas, n'arrive pas à le diminuer; on ne voit pas sur lui les traces qu'elle laisse sur tous ceux qui l'environnent. Il n'abandonne rien de lui aux événements qu'il traverse. Je ne trouverai en lui aucun de ces grands renoncements qui dorment, comme un pauvre, la tête entre ses bras, dans le cœur des hommes de quarante ans. Je contemple celui qu'aucune défaite n'a touché. De là cette joie terrible dont il est possédé et qui fait que s'écartent de lui tous les gens blessés.
Il y a la joie qui nous vient d'obtenir une chose très désirée. Elle est humble, car elle ne dépend pas de nous, ne peut naître toute seule; nous sommes obligés de la demander et d'attendre; elle ne commence qu'avec ce que l'on nous accorde. Mais une autre joie est celle de l'homme qui sent dans le silence tous ses membres bien à leur place et le jeu secret de chacun et sa fine articulation; la joie de l'homme qui tient son âme avec toutes ses idées, tous ses penchants, toutes ses volontés sans aucune exception et qui en perçoit l'exercice parfait, la santé sans défaut. Il n'a besoin de personne: son existence seule suffit à le combler; il marche; il connaît qu'il vit; il mesure la force qu'il est; à chaque pas il est tout présent; il n'apaisera pas ce bonheur indompté. C'est de cette joie que Gide est empli, c'est elle qui l'accompagne partout comme une servante obstinée qui parle sans paroles et qu'il s'enchante de ne pouvoir contraindre à se taire.
Rien n'est plus défendu qu'une telle joie. Il faut l'étouffer pour vivre comme il convient, il faut l'exiler dans la plus soigneuse profondeur, il faut ne plus savoir d'elle que son nom très mystérieux. Les événements, qui se succèdent sans relâche avec une humble fièvre, ne viennent que pour nous distraire d'elle, que pour l'empêcher de monter en nous. Elle est notre plus grand crime possible et nous passons notre vie à en écarter la tentation. Nous ne sommes pas nés pour être joyeux, mais pour souffrir, pour nous détruire et pour n'être plus.--C'est par effroi que nous avons laissé s'établir un tel silence autour de l'_Immoraliste_, qui est un grand livre.
Mais moi, que ferai-je si cette joie interdite, parfois je la ressens? Je ne peux pas la nier, elle est aussi claire à certains instants que ma vie même. Ceux qui prétendent n'être pas concernés par l'_Immoraliste_[2], ils ne connaissent donc pas ces matins où l'on se réveille bien? Ah, dur bonheur, je te souffre plutôt que je ne jouis de toi. Je tiens en moi mon être tout entier, nu et violent comme un animal. Que l'air est donc précis et terrestre! Je ne sortirai pas sans offense, je heurterai en passant tout ce qui s'est levé ce matin d'humble et d'honnêtement disposé. Il faut que je rie. Et de qui donc ai-je besoin? Quelle tâche me capterait? Je suis homme et l'on ne peut pas du moins m'en empêcher. Il y a quelque chose en moi d'irréductible. Je peux être détruit; mais en ce moment
Je vis et cela est magnifique[3].
Je loue Gide d'avoir osé l'expression de cette joie. Nietzsche sans doute avant lui l'avait enseignée. Mais Gide l'a racontée. Et que pèse un précepte auprès d'une description?
· · ·
Il faut achever. Ceci même que je viens d'exalter en Gide, peut-être je ne l'aimerais pas si je le trouvais seul. De Nietzsche à la longue je me suis détourné, pour avoir découvert trop exclusive et monotone sa préoccupation. J'étouffe dans l'immoralisme; bientôt une grande soif de faiblesse; il faut que je cède enfin et que je ne sois plus parfait. C'est le désir d'être atteint, semblable au sommeil. Mais justement Gide, parce qu'il ne s'entête jamais, échappe de toutes parts à l'obligation de rester intact; je devine et j'aime chez lui une inquiétude muette du meilleur[4], le pressentiment d'une joie plus pure. Il est mal content de son contentement, il en ressent le défaut, il ne le subit pas sans crainte, il cherche par où se rendre pauvre et comment obtenir d'avoir besoin. Déjà les restrictions que le _Retour de l'Enfant Prodigue_, _Amyntas_ (Le Renoncement au Voyage), _la Porte Etroite_ ajoutent à _l'Immoraliste_, indiquent le tourment d'une âme que son bonheur ne réussit pas à enfermer.
Est-ce à dire qu'il faille considérer Gide comme déjà chrétien et _la Porte Etroite_ comme un livre religieux? Seuls peuvent accepter cette opinion ceux qui ne savent ni ce qu'est Gide ni ce qu'est le christianisme, et pour qui douter de la physiologie c'est entrer en religion.
Je prétends ici louer en Gide non pas l'avènement d'une foi nouvelle, mais seulement un admirable désir d'aller plus loin, une impatience infatiguée. Car il faut bien y revenir; de ce que j'annonçais au début et qui est le grief cardinal des adversaires de Gide je veux faire mon dernier motif d'admiration: Gide n'a pas fini; nous ne le tenons pas encore, nous ne pouvons pas l'insérer à sa place, avec sa notice, dans une anthologie. Que faire? Il est vivant, il m'échappe comme il vous élude; mais je lui en sais gré, tandis que vous le boudez.
Je vous propose, chère amie, écrit-il à Angèle, une belle définition du génie: le génie c'est le sentiment de la ressource[5].
Avec qui, ce sentiment, l'eûmes-nous jamais plus certain? Laissons ceux qu'attache et qu'entrave leur passé; nous savons par ce qu'ils ont fait tout ce qu'ils feront; nous sommes bien tranquilles: ils ne nous surprendront plus. Mais je me tourne vers Gide: ses livres au début contenaient, chacun, toute son âme; puis ils l'ont partagée entre eux, ils se sont écartés les uns des autres, ils se sont séparés par des intervalles de plus en plus larges. Et la promesse qu'ils donnent pareillement s'est amplifiée; plus que jamais ils me demandent d'attendre; ils éloignent toute limite, ils s'effacent devant l'avenir en regardant vers lui. Ils semblent dire: "Non, tout cela ne comptait pas. C'est maintenant que nous allons commencer."
Quel écrivain, à quarante ans parvenu, nous obligea jamais à tant d'espoir?
1911.
[1] Mais nous avons dit que l'esprit de Gide ne s'appliquait pas au réel, que ses idées restaient intérieures et détachées de leurs objets. Les deux affirmations sont vraies à la fois: cette pensée ne s'appuie pas aux choses, il y a un intervalle entre elle et le monde, jamais elle n'a l'aveuglement de l'adhésion complète. Mais c'est justement grâce à cette séparation qu'elle peut représenter le monde; car pour dessiner avec exactitude et dans tout son détail un paysage, il faut s'en tenir quelque peu éloigné. On n'imite bien que ce dont on se distingue.
[2] Par exemple Lucien Jean dans une étude sur l'_Immoraliste_. (_Parmi les hommes_.)
[3] _Le Prométhée mal enchaîné_, p. 190.
[4] Celle même que confesse Alissa:
"Imagines-tu cela, Jérôme: Le meilleur! Et brusquement les larmes jaillirent de ses yeux, tandis qu'elle répétait encore: le meilleur!" _La Porte Etroite_, p. 205.
[5] _Prétextes_, p. 114.
BIBLIOGRAPHIE[1]
Les Cahiers d'André Walter (sans nom d'auteur), _Librairie Perrin_, 1891 * Les Cahiers d'André Walter (sans nom d'auteur), _Librairie de l'Art Indépendant_, 1891 Les Poésies d'André Walter (sans nom d'auteur), _Librairie de l'Art Indépendant_, 1892 Le Traité du Narcisse, _Librairie de l'Art Indépendant_, 1892 La Tentative Amoureuse, _Librairie de l'Art Indépendant_, 1893 Le Voyage d'Urien (avec illustrations de Maurice Denis), _Librairie de l'Art Indépendant_, 1893 Paludes, _Librairie de l'Art Indépendant_, 1895 * Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes, _Librairie du Mercure de France_, 1896 * Les Nourritures Terrestres, _Librairie du Mercure de France_, 1897 Réflexions sur quelques points de littérature et de morale, _Librairie du Mercure de France_, 1897 * Philoctète (Philoctète, Le Traité du Narcisse, La Tentative Amoureuse, El Hadj), _Librairie du Mercure de France_, 1899 Feuilles de route, _Librairie du Mercure de France_, 1899 * Le Prométhée mal enchaîné, _Librairie du Mercure de France_, 1899 Lettres à Angèle, _Librairie du Mercure de France_, 1900 De l'influence en littérature, _Librairie de l'Ermitage_, 1900 Le Roi Candaule, _Librairie de la Revue Blanche_, 1901 Les Limites de l'Art, _Librairie de l'Ermitage_, 1901 Saül, drame, _Librairie du Mercure de France_, 1902 * L'Immoraliste, récit, _Librairie du Mercure de France_, _Edit_. in-18, 1902 L'Immoraliste, récit, _Librairie du Mercure de France_, _Edit. petit_ in-16, 1902 De l'importance du public, _Librairie de l'Ermitage_, 1903 * Prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale, _Librairie du Mercure de France_, 1903 * Saül, Le Roi Candaule, _Librairie du Mercure de France_, 1904 * Amyntas, _Librairie du Mercure de France_, 1906 * Les Poésies d'André Walter, réimpression, _dans Vers et Prose, Tome VIII_, 1906-07 Le Retour de l'Enfant Prodigue, _dans Vers et Prose, Tome IX_, 1907 Bethsabé, _dans Vers et Prose, Tome XVI_, 1908-09 * La Porte Etroite, récit, _Librairie du Mercure de France_, _Edit_. in-18, 1909 La Porte Etroite, récit, _Librairie du Mercure de France_, _Edit. petit_ in-16, 1909 Le Retour de l'Enfant Prodigue, _Bibliothèque de l'Occident_ (_tirage à_ 100 _exempl_.), 1909 Oscar Wilde, _Librairie du Mercure de France_, 1910 * Nouveaux Prétextes, _Librairie du Mercure de France_, 1911 * Isabelle, récit, _Edition de la Nouvelle Revue Française_, _Edit_. in-8 _couronne_, 1911 Isabelle, récit, _Edition de la Nouvelle Revue Française_, _Edit_. in-8 _tellière_, 1911 Charles-Louis Philippe, conférence prononcée au Salon d'Automne, _Librairie Eugène Figuière_, 1911 Dostoïevski d'après sa correspondance, _Grande Revue_ du 25 mai, 1908 _Librairie Eugène Figuière_, 1911
[1] Les éditions d'après lesquelles sont faites les citations, sont marquées d'une astérisque.