‹ Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, GauguinChapitre 6 sur 12 · II - L'ART

II - L'ART

La première preuve de cette unité que nous allons avoir à violer, est que l'art de Claudel dépend étroitement de sa doctrine et ne peut guère sans elle se comprendre. En effet il est essentiellement naturel, c'est-à-dire qu'il est l'expression directe de la nature, sa voix, la phrase qu'elle prononce dans le silence et que le poète, ayant surprise, publie: car le poète

... est substitué à la nature pour dire ce qu'elle pense, mieux qu'un bœuf[1].

Or ce qu'est en son essence la nature, c'est la doctrine qui nous l'apprend. Sachons au moins tout de suite, pour mieux saisir le caractère de l'art, que la nature est sans cesse primitive et son progrès toujours continu, que le monde est à chaque instant nouveau et qu'il se développe sans hiatus, à la façon d'un rouleau qu'on déplie.

Primitivité perpétuelle: en effet il y a sans cesse entre tous les êtres un accord, une harmonie, une correspondance, une composition. Tous les êtres sont dans un rapport étroit de situation, mais qui n'est jamais le même à deux instants différents. Chacun suit sa voie, dont la direction varie sans cesse et qui l'approche et l'écarte tour à tour de tous les autres. Les fils de la trame s'entre-croisent en mille façons diverses et jamais l'étoffe ne reproduit le même dessin. La face du monde change incessamment. Pour tout battement de l'horloge sidérale les êtres sont dans une relation unique, première, primitive: "A chaque trait de notre haleine, le monde est aussi nouveau qu'à cette première gorgée d'air dont le premier homme fit son premier souffle[2]."

Continuité: la vie a des phases, non des "tranches"; son travail et sa trame sont continus; il n'y a pas de péripéties. Les péripéties s'obtiennent par des raccourcis artificiels; en supprimant plusieurs termes intermédiaires on produit le choc de deux événements, qui est essentiellement ce qu'on nomme: péripétie. Mais dans la vie les événements ne s'entrechoquent pas; ils se développent, ils s'enchaînent, chacun naît d'un autre. La nature se déploie, se déplie lentement et continûment,--_explication_ progressive de l'être.

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L'Art de Claudel est primitif et continu. Le poète lui-même dit son Art Poétique fondé sur "la métaphore" c'est-à-dire "le mot nouveau, l'opération qui résulte de la seule existence conjointe et simultanée de deux choses différentes[3]." La métaphore est la notation de la nouveauté, car elle est la notation d'un rapprochement fugitif jamais encore réalisé, une coïncidence première surprise et fixée. Faire une métaphore (μετα-Φέρω), c'est exprimer la rencontre de deux êtres dont les voies dans le reste du temps divergent, c'est enregistrer leur _com-position_ instantanée dans l'accord infini. La métaphore vulgaire unit, de façon artificielle, deux termes ressemblants. Celle de Claudel saisit de deux termes différents la conjonction naturelle, la juxtaposition spontanée. Elle est, non un procédé, mais une constatation, une description, une inscription. Et cette inscription est toujours d'un rapport non encore perçu, d'une relation première, de celle qui caractérise essentiellement l'instant total, parce que, jamais produite, elle ne se reproduira jamais. La métaphore est l'expression de la perpétuelle primitivité du monde; elle en est l'incessante modulation. Aussi n'est-elle jamais répétée et fleurit-elle à chaque vers, nouvelle.

Le jaillissement intarissable des métaphores donne à la poésie de Claudel cette sensualité naïve et neuve, qui est une effusion et un éblouissement perpétuels et qui fait apparaître les choses mêmes dans leur réalité et leur présence. C'est aussi que Claudel pense avec des images, avec ses sens. Sa pensée même, comme toute pensée primitive et véritablement profonde, est sensuelle. Elle n'est pas un extrait de sensations, une sorte de parfum subtil mais fugitif obtenu en distillant des milliers de fleurs. Elle est lourde et réelle et prise encore dans les choses. Son travail n'est pas la combinaison mécanique de termes abstraits, mais il est semblable à celui de la germination, pénible, obscur et lent et à tâtons; il aboutit, lui aussi, à un épanouissement qui, comme la floraison, est tout imprégné de couleurs, tout dégouttant de lumière et de beauté. Aussi la langue de Claudel ne procède-t-elle pas par images appliquées à la pensée, mais elle est la pensée elle-même se développant en mots, la chaîne des images premières telles qu'elles surgissent en une sensibilité non corrompue. Ces images ne sont pas uniquement visuelles; nous les percevons par tous nos sens à la fois; elles montent, grandissent, nous enveloppent, nous communiquent leurs vibrations, et, tandis qu'elles baignent tout notre corps d'un flot sensuel, elles déposent dans notre âme leur secrète signification. On n'a qu'à les accueillir pour comprendre, car elles nous pénètrent de toutes parts en même temps, proférant en plusieurs façons simultanées la même vérité. Toutes les paroles, comme elles ont une lumière et un son, ont une consistance, une odeur et un goût:

... Le poète dans sa bouche, sans parler différencie les paroles à leur saveur[4].

La sensualité de Claudel peut être dite à plusieurs dimensions: aussi donne-t-elle aux choses leur profondeur et leur volume, l'intégrité de la vie.

Mais pour la subir, pour éprouver sa puissance, il faut avoir gardé sa spontanéité et sa simplicité primitives, ou savoir les restaurer en soi; il faut posséder encore le merveilleux don puéril de comprendre par images, de saisir les idées par l'illustration, de ne pas séparer l'idée de ses formes sensibles. Car sinon qu'entendra-t-on au langage de celui qui est:

... Comme un animal dans le milieu de la terre, comme un cheval lâché qui pousse vers le soleil un cri d'homme[5].

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Ce ne sont pas seulement les mots et les métaphores de Claudel qui sont _naturels_, c'est aussi leur arrangement, leur distribution rythmique, leur mesure, le vers. Ce vers est calqué sur un rythme _naturel_, le plus primitif que l'homme puisse percevoir, sur le rythme respiratoire:

O mon fils! lorsque j'étais un poète entre les hommes,

J'inventai ce vers qui n'avait ni rime ni mètre,

Et je le définissais dans le secret de mon cœur cette fonction double et réciproque

Par laquelle l'homme absorbe la vie, et restitue, dans l'acte suprême de l'expiration,

Une parole intelligible[6].

Le vers est le mouvement le plus essentiel de l'être humain, celui par quoi il vit et profère sa vie. Il manifeste ainsi à chaque instant, par sa longueur et sa mesure même, l'état profond de qui le prononce: car comme l'amplitude du rythme respiratoire varie avec la qualité de l'émotion, il se dilate et se contracte tour à tour: il suit le contour de la sensibilité intime: par ses ondulations il en trahit fidèlement les moindres vicissitudes. Quel dégoût inquiet et las dans les premiers mots de Cébès[7]!

Me voici,

Imbécile, ignorant,

Homme nouveau devant les choses inconnues,

Et je tourne ma face vers l'Année et l'arche pluvieuse, j'ai plein mon cœur d'ennui!

Comme ces vers retombent avec accablement! L'haleine manque de courage pour se soutenir.--Et l'étouffement, l'oppression, l'angoisse haletante et entrecoupée de l'Empereur soudain plongé dans les ténèbres inférieures!

Ah! ah! oh! oh! où, où

Suis-je?

Absorbé,

Englouti, enfoncé! la Noirceur noire

Me touche la face et je fais corps avec son épaisseur[8].

Enfin quelle ample sérénité dans les longs vers que déploie la voix du Récitant pour décrire le Séjour des Sages!

Gravés sur la paroi de pierre, ces mots antiques _Caché-dans-le-pli-de-l'épaule_

Indiquent au seul élu le chemin.

Car la grande Montagne, comme un joyau, dans le pli de son cou, recèle l'asile de paix[9].

La coupe du vers correspond non à des nuances d'âme, mais aux oscillations profondes de l'être total, spirituel et corporel. Claudel a compris l'union étroite, l'interpénétration de l'âme et du corps, et il a trouvé le rythme dont ils sont, l'une et l'autre, en même temps animés. Son vers est ce rythme, le plus _naturel_, le plus essentiel qui soit; il se soulève et s'abaisse avec la poitrine dont les mouvements reproduisent à leur tour les pulsations intérieures de l'être. La vie naît et meurt sans cesse: la parole suit son alternatif et perpétuel battement.

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Le même rythme _naturel_ anime le drame tout entier. Chaque drame est un _vers_ du poème immense de la vie: il est un souffle plus lent, un plus ample soupir. Il se développe avec la continuité du mouvement respiratoire. Il a la marche insensible de la nature; il n'est point fait de péripéties, mais seulement de progrès et d'épanouissements; il grandit sans secousses par une croissance imperceptible mais incessante: on dirait qu'il s'augmente intérieurement, qu'il se nourrit de la simple durée, que le temps est sa substance profonde. Ici le dénouement n'est pas la solution arbitraire d'une complication arbitraire: il est le déliement spontané dans le temps d'un nœud formé par la vie elle-même: il est le temps se simplifiant _naturellement_, par sa progression même. _Tête d'Or_ est une tentative de l'homme pour s'élever seul, sans autre secours que sa force terrestre. Mais cette tentative, ce n'est pas un coup de foudre qui la brise. Dieu ne descend pas du ciel pour frapper le téméraire: nul _coup de théâtre_. Simplement:

..... notre effort arrivé à une limite vaine

Se défait lui-même comme un pli[10].

De même le coup de fusil de L'_Echange_, par quoi le drame se dénoue, n'est pas une intervention subite de l'extérieur: il est attendu et nécessité; il est prévu par Marthe, annoncé par Lechy, pressenti par Laine lui-même: c'est qu'il est fatal, impliqué par le drame, intérieur, pour ainsi dire, au drame.--Enfin quels merveilleux et _naturels_ épanouissements que les dénouements du _Repos du Septième Jour_, de _La Ville_, de _La Jeune Fille Violaine_, de _Partage de Midi!_ Partout, tant le progrès est continu et insensible, le drame semble éclore. On dirait même que, sur le point de s'achever, il s'alentit encore en s'élargissant; c'est le repos suprême, l'explication terminale, le moment où tout se recueille et se défait dans la paix, où déjà aussi germe et s'élabore secrètement, naissant de la _dé-composition_ du premier, un nouveau drame. Ainsi la poitrine, après l'expiration, reste un instant en suspens, avant de s'emplir d'un autre souffle.

C'est que le drame ne peut subsister ni se comprendre seul; il lui faut le complément des autres drames, il a besoin d'eux pour reproduire intégralement la phrase immense de la nature. Il n'y a pas entre les différentes actions d'interruption véritable: elles s'enchaînent comme les vers d'un même poème, comme les respirations d'un même être: chacune en une autre prend naissance, en une autre va mourir; chacune est une journée: et le soleil, dont l'occultation distingue les journées, les réunit aussi par la continuité de sa toujours neuve présence. Aucun drame ni ne commence ni ne finit: ni exposition, ni dénouement définitif: tous les débuts poursuivent la tragédie immémoriale: l'angoisse de Cébès est ancienne déjà, et cette femme qu'enterre Simon, son rôle vient de se terminer: ce sont des passions depuis longtemps ardentes qu'apportent Avare et Lambert sur la terrasse de _La Ville_.--D'autre part, quand s'achève _L'Echange_, Thomas Pollock se lève et dit simplement:

La journée est finie et une autre est commencée[11]...

Enfin c'est bien la pérennité de l'Action tragique, la perpétuité du drame universel que suggèrent les derniers mots de _La Jeune Fille Violaine:_

L'année change, et de nouveau se levant du noir hiver, cramoisi, tout d'or,

De nouveau le nouveau soleil se peint sur les fleuves chargés de glaçons[12].

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Un mouvement profond, primitif et continu anime la nature et, semblable au geste respiratoire, la soulève tour à tour et l'abaisse. Il échappe, par sa lenteur sacrée, à nos petites et impatientes observations. Claudel, qui s'est posé ...

sur le pouls même de l'Être[13],

fut assez religieux pour percevoir l'ampleur de ce rythme et le rendre sensible en l'insufflant à ses drames. Du même coup il leur a communiqué la direction essentielle, l'intention, le _sens_ de la nature: il leur a fait exprimer clairement ce que la nature énonce d'une voix secrète. Son art s'est trouvé proférer spontanément une doctrine, qui est l'explication de l'univers, la révélation du grand mystère du monde.

[1] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 25.

[2] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 40-41.

[3] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 46.

[4] _La Ville_. L'Arbre, p. 417.

[5] _La Ville_. L'Arbre, p. 360.

[6] _Ibid_. p. 425.

[7] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 5.

[8] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 274.

[9] _Le Repos du Septième jour_. L'Arbre p. 323.

[10] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 164.

[11] _L'Echange_. L'Arbre, p. 247.

[12] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 535.

[13] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 9.