CHAPITRE XVI
BEHAÏHAT
1.--_Historique._
Les Behaïhat (au sing. Behaïhi) sont des Berbères qui, par-dessus leur origine çanhadjïa, prétendent se rattacher aux Ansar. Leur habitat était l'Adrar Tmar, où ils vivaient comme tributaires dans le sillage des Oulad Ammoui. Chaque événement politique de cette région troublée, et notamment chaque décès d'émir, avec les compétitions de zenaga qu'il entraînait, était pour eux une source de brimades et de pillages, si bien qu'ils finirent par abandonner leurs maîtres et par descendre par petites fractions vers le Sud. Du Tagant, où ils séjournèrent quelque temps, ils vinrent jusque dans le haut Brakna, où on les trouve aujourd'hui. La première de ces migrations, dont la date nous soit bien connue, est celle des Ahel Atrous, qui suivit la mort du grand émir Ahmed ould Aïda (vers 1858). Un quart de siècle plus tard, lors des troubles, qui suivirent la mort de l'émir Ahmed ould Mohammed ould Ahmed Aïda, trois autres sous-fractions vinrent rejoindre les Ahel Atrous. Vers 1900, à la mort d'Ahmed ould Sidi Ahmed, quatre campements se mettent en marche. Entre 1903 et 1905, nouveau départ de quatre campements: deux tout d'abord lors du décès d'Ahmed ould Sidi-l-Mokhtar, puis deux lorsqu'on apprit l'arrivée de Coppolani dans le Tagant.
Les Behaïmat furent en effet des premiers à se soumettre. Ils avaient, il est vrai, suivi tout d'abord les Ahel Soueïd Ahmed, tente princière des Id Ou Aïch, leurs nouveaux protecteurs, dans leur recul vers l'Assabat, mais ils les abandonnèrent presque aussitôt et vinrent faire leur soumission à Mouit et à Mal. Ils furent autorisés à nomadiser dans cette région et cessèrent définitivement de remonter vers le Tagant, à la saison des pluies.
Lorsque Gouraud arriva dans l'Adrar, quelques tentes Behaïhat, qui nomadisaient encore entre Tagant et Adrar, demandèrent et furent autorisées à se joindre à leurs parents du Brakna (1908). C'est ainsi que s'est constituée l'actuelle tribu des Behaïhat du Brakna. Le reste de la tribu habite toujours l'Adrar.
Zenaga incultes, et au surplus émigrés du gros de la tribu, les Behaïhat du Brakna ne possèdent aucune tradition historique. C'est sans doute dans les campements de l'Adrar qu'on pourra avoir quelques renseignements à ce sujet. Ils savent simplement que leur ancêtre éponyme était un certain Behih, qui laissa cinq fils: Othman, Ferzouz, Haïmed, Samba et Merzoug, ancêtres éponymes à leur tour des cinq fractions ethniques de la tribu: Athamna, Fraziz, Oulad Haïmed, Oulad Samba et Oulad Merzoug. Par suite des événements relatés plus haut, ces cinq fractions se sont entremêlées avec le temps et on ne les retrouve pas aujourd'hui dans cette forme.
Les Behaïhat étaient, ces dernières années, en perpétuel désaccord avec les Torkoz et les Touabir. Ces conflits proviennent surtout de ce que les Behaïhat sont à cheval sur les trois cercles de Brakna, du Gorgol et de l'Assaba. On envisagea un moment de leur imposer l'obligation de nomadiser en hivernage sur la rive gauche du Kraa al-Asfar, de Digguet Mémé à Aleg; et pendant la saison sèche, près du poste même. Mais ces projets n'eurent pas de suite. Un règlement, intervenu en mars 1914, prescrit à tous les Behaïhat de rentrer au Brakna et leur a indiqué la limite exacte du cercle qu'ils ne doivent pas franchir. Toutefois, après entente avec le cercle de Gorgol, ils ont l'autorisation de boire aux Ogol nord-ouest de Mouit.
Cette réglementation a bien souffert quelques accrocs. C'est ainsi qu'en décembre 1916, les Behaïhat ont dû, à la suite d'une bagarre, payer une forte dïa à M'Bout. Ils sont d'autre part toujours soumis à des rafer vis-à-vis de l'émir de l'Adrar et n'arrivent pas à s'en racheter.
2.--_Fractionnement._
A notre arrivée, le Cheikh de la tribu était Omar ould Omar Ketch. Son rôle était difficile. Il n'avait que peu d'autorité par lui-même, obligé qu'il était de tenir compte des deux fortes personnalités, Eli et Fedila ould Ahmed Atrous. Il devait de plus ménager les gens de l'Adrar,--nos ennemis,--dont il était tributaire et qui pouvaient nuire à ses contribuables, restés sous leur autorité. Il fut remplacé à sa mort, vers 1910, par Brahim ould Omar Ketch.
Brahim assura son service assez correctement, mais sans grande énergie devant les pillards, et sans grande autorité pour maintenir ses gens dans l'ordre. Il se signala surtout par d'excellents recensements qui amenèrent une forte plus-value d'impôt. Toujours malade, il dut, au début de 1918, donner sa démission. Il voulut faire nommer à sa place son neveu Ahmed ould Sidïa ould Sidi ould Omar Ketch, mais la djemaa ne le suivit pas dans cette voie et élut Sidi ould Al-Falli (3 mai 1918). C'est ce dernier qui est actuellement le chef de tribu.
Les Dieïdiba de Brakna comprennent cinq sous-fractions:
Ahel Omar Ketch 66 tentes 277 personnes Ahel Ahmed Atrous 43 ---- 174 ---- Ahel Al-Falli 52 ---- 195 ----
Soit au total 238 tentes et 905 personnes. Dans ce nombre sont comprises quelques tentes chorfa, installées à demeure chez les Behaïhat. Les personnalités importantes sont: 1re sous-fraction: Cheikh Ahmed ould Omar Ketch, Sidi ould Omar Ketch, Eli ould Barhoun; 2e sous-fraction: Cheikh Eli ould Ahmed Atrous, Mohammed ould Miloud, Mohammed ould Brahim; 3e sous-fraction: Cheikh Sidi ould Al-Falli, Mohammed Saloum ould Al-Falli, Isselmou ould Barhoun; 4e sous-fraction: Cheikh Ahmed ould Baba ould Jériou, Mohammed ould Aïda, Naji ould Jérima; 5e sous-fraction: Cheikh Omar ould Omar, Maqam ould Touijer, Maham ould Gheraba.
Le cheptel de la tente comprend 586 bovins, 21.125 ovins, 28 camelins et 644 ânes. Les gens n'ont généralement pas de marques. Quelques-uns ont pourtant emprunté le feu de leurs voisins Torkoz et Tagat.
La zone de parcours est autour de Chogar Gadel, en hivernage; et l'est de Mal, en saison sèche.
Les Behaïhat de Brakna ont conservé de bonnes relations avec leurs contribules de l'Adrar. Ils leur donnent asile lorsque ceux-ci viennent dans le Sud pour se réapprovisionner en mil. De plus, à la période de récolte des dattes, ceux du Brakna vont dans l'Adrar et n'en reviennent qu'avec une ample provision de ces fruits.
Cette tribu est réfractaire à toute idée de commerce. Aussi, pour ses achats et pour la vente de ses animaux, a-t-elle recours à un intermédiaire, généralement Tagat ou Torkoz.
Zenaga guerriers, les Behaïhat ont le sentiment islamique aussi développé que leurs anciens maîtres hassanes. Ils ne se livrent à aucune pratique et ne reçoivent pas l'ouird, sauf quelques rares individualités, qui se réclament de l'obédience de Saad Bouh. Ils n'ont chez eux aucun maître d'école attitré. Quelques tentes envoient leurs enfants quérir un rudiment d'instruction chez les marabouts voisins Tagat ou Torkoz.
On ne peut pas abandonner les Behaïhat sans dire quelques mots d'une petite fraction d'origine arabe, les Oulad Bou Lahia, qui, après un séjour de quelque durée dans le Sud mauritanien, est repartie vers l'Adrar, laissant ici quelques tentes.
Ces Oulad Bou Lahia appartiennent au groupe hassane des Merafra. Lors de sa scission, ils restèrent en entier dans l'Adrar. Ils quittèrent par la suite ce pays, pour venir habiter dans le Tagant près des Chratit, leurs partisans. C'est là qu'ils vivaient lors de notre arrivée en Mauritanie. Ils firent leur soumission en 1904 à M'Bout, si tant est que leur retour individuel et effacé puisse être considéré comme une soumission, puis ils quittèrent le cercle du Gorgol, pour venir s'installer dans le Brakna, sans prévenir ni le commandant de cercle du Gorgol, ni celui du Brakna.
Dix tentes seulement restèrent dans le Brakna; 3 avec les Oulad Bou Sif, 2 avec les Behaïhat, et 5 choisirent un des leurs, Mohammed Lamin ould Al-Kouaïri, comme chef autonome. Il repartit du reste à son tour pour l'Adrar, quelques années plus tard. Les trois tentes qui ne le suivirent pas demandèrent à se retirer, une chez les Behaïat, et deux dans le campement de Sidi Mohammed Bekkaï des Kounta. En un mot, cette tribu a disparu du cercle et les tentes isolées qui sont restées sont partagées entre les Behaïhat et les Kounta.
Les Oulad Bou Lahia étaient réputés comme les plus pillards de tous les Maures et les plus impitoyables; aussi étaient-ils l'objet du mépris et de la haine de tous.
«Que Dieu les maudisse!» telle est l'expression qui est prononcée, dès que le nom de cette tribu est cité ainsi du reste que celui de leurs parents, les Oulad Talha du Tagant. Bon sang arabe ne saurait mentir. Ils ont été longtemps les guides des rezzous dans la région.