DEUXIÈME PARTIE - CHAPITRE PREMIER
CHATEAUBRIAND
L'Essai sur les Révolutions.
Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se survit point à lui-même.
«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement. Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge, et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.»
Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient, par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de Dieu!
Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint cher au coeur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_, premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que leur ouvrait le poème d'_Atala_?»
J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un étranger:
Et j'étais venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé.
Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune. Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux, puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir, momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue.
Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé; et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.
Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun et l'amusement d'une halte forcée.
M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire, ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.
Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.
Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé, nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe! l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_, diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_: mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_ seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit plus tard.
Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux, dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_, le _Siège de Calais_, oeuvres romantiques en un certain sens, très classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux, qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit, et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces derniers.
Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même, n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et, chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion, il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand: on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où l'on vit.
Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné, il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri, c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M. de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses admirations littéraires.
Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée. L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.
Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve
«qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796[253].»
Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:
«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?»
Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit, si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,
«il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche[254].»
Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:
«Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de liberté[256].»
C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la preuve, que nous relèverons plus tard.
Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre, attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme. Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice. Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle; c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent.
On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme, que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil, aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète, et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine, introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M. de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux «corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans les notes de son _Essai_.
Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une oeuvre bizarre. Les digressions, les hors-d'oeuvre y abondent: les souvenirs personnels les plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:
«Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.
»Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»
Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques, colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je le crois, aucun des passages que je vais citer:
«Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses dans les États, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la suit[259].»
«La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution française tant d'excellents principes et de conséquences funestes. Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la corruption des moeurs. Voilà le véritable motif de ce mélange incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet _Essai_[260].»
«Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses moeurs et son ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées, d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît, et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses moeurs; les philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manoeuvres s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»
Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que, dans le second volume, il nous dit:
«Pour moi, qui, simple d'esprit et de coeur, tire tout mon génie de ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»
Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui concerne la politique, dans les passages suivants:
«Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d'entraves[263].»
«Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le coeur: on peut détourner un moment par force le cours des idées; mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»
«Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»
Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et tout l'ensemble de la Révolution française:
«Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse; pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l'Europe future[266].»
C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en jugera par ce passage:
«Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»
Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de l'humanité:
«Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une larme[269].»
Ainsi que Rousseau son maître,
«la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle à son coeur.»
Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il s'incline devant
«le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»
Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du dix-huitième siècle, tout en disant:
«Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres, sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci sont d'entre les plus considérables[271].»
Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,
«il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie, les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes[272].»
C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur, son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:
«Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance: qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, il s'évanouit dans la mort[273].»
Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune émigré:
«Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»
Ce dernier mot a certainement de la puissance.
Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité, tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.
L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux, l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme (je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une oeuvre d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur. Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection, parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme homme, comme politique, l'oeuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne doivent être une oeuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La _Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_ est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les chefs-d'oeuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.
Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est, entre toutes les oeuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une oeuvre de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect pour le plus noble caractère. C'est l'oeuvre d'un solitaire, qui ne se sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement; écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce beau génie.
Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile, même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée. Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand, ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'oeil on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_?
«Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la terre[276]?»
Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait en ces termes:
«Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»
Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du _Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre, mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_:
«Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées[278].»
L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop curieux, et faisait hors-d'oeuvre. Il le transporta autre part, sauf la céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont plus faciles à imiter que des beautés solides.
Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels judicieux changements?
Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement. Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la moins correcte:
«La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime[279].»
Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur a faites:
«Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.
»Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
»La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu[280].»
Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281].
Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert: Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards, prendre son imagination pour son coeur: à combien d'autres cela n'est-il pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous, dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois, chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en lui.
Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son oeuvre, je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément conversion.