CHAPITRE DEUXIÈME
Atala.
Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par une soeur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte, oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire, avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
«Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.
»Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume: elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur: j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'oeuvre. J'ose dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire, un dessein généreux, et son oeuvre, qu'on a appelée une oeuvre de circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot. Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_ était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le _Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du _Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte, l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de 18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté, mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart. Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes, n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de l'initiative.
_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à lui-même, et de fait,
Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti philosophique, classique en littérature, incrédule en religion, révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du succès.
Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du _Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de l'atmosphère et la direction des vents.
Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_, quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a, dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime, puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins _l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes dans une page charmante que voici:
«Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_, pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens, nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs; naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus quam poetis annumerandus_[287].»
Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le succès d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le prestige du talent.
· · ·
Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_ est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_. Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un voeu prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mère, et non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a fait un voeu, mais ce voeu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale. Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie; s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui dit, en parlant de sa mère:
«Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
elle dira plus tard:
«Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les débris de Dieu et du monde_[289].»
Chactas dit quelque part
«qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira; mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
«qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
«Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne Chactas.
Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu. L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable qu'_Atala_!
Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi; mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien! qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala pouvait être relevée de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hélas! dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte. Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques points par où deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand, était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
«Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en matière de religion[299].»
La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
«C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres[300].»
Et ailleurs:
«Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes; le mystère commence.
»L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon coeur[301].»
«Elle triomphait cette religion divine[302],»
s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala «une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui dit: c'est la volonté de Dieu:
«Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé moi-même[304].»
Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en étonne lui-même, et il a de quoi:
«Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien? Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas tarder plus longtemps[305].»
Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien, cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le comprendre?
Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte. Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide, si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est absolument faux.
Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition reparaître la fameuse phrase: «Orage du coeur, est-ce une goutte de votre pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser «le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami: «Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»
L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:
«Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»
Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un sauvage ému dira-t-il:
«Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit printemps[312].»
Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon coeur...» Mais je ne veux pas toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier. Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle est la force de la simplicité.
M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que, devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir, et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs. Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.
C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela, quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures, peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_ dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité dans le coeur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu, tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce dangereux talent n'est-il pas un talent immense?
Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même; elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi, vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage bien connu, et il n'en est pas moins beau:
«Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert[314].»
Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:
«Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes démesurées[315].»
_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous paraît aussi beau que hardi.
Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:
«Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux[316].»
Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau. D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial, et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple, et fort court, au moins pour me faire comprendre:
«Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»
Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.
Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante, de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme celles-ci:
«La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt.
»C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»
Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du dix-neuvième siècle.
Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous. J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre époque ait vu éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point, disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés: «Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc, vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la chanson d'Atala fugitive dans le désert.
«Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.
»Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie absente:
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous?
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur reprend son arc et retourne au désert!
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du coeur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»
L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son fils:
«Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie[321].»
Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322].» Ceux-là, en effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:
Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323].
Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question. Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.
Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public, un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne, mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette manière-là? Quelle sera la gravité de l'oeuvre apologétique dont _Atala_ est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut, pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première, que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et plus concluant.