CHAPITRE TROISIÈME
Le Génie du Christianisme.
Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu, ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].
On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même, dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire, était sans doute une oeuvre politique. Les autels relevés remettaient la France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir, comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité, lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique religion.
Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi (car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne voulaient point encore entendre parler de sa vérité?
M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et la seule qu'elle pût accepter.
Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.
Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.
S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que jamais.
On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai de christianisme littéraire.
Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots, Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les éléments d'une belle oeuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M. de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble voeu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la compromet.
De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits; il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question: l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral, l'unité de la création, seraient de pures chimères.
Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.
Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.
Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté, cette autre vérité, ne forment pas un voeu différent. Sans doute, M. de Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple; l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au coeur de cette religion qu'il voulait faire aimer.
Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul. Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères, l'auteur s'écrie:
«Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix, ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre coeur, ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles éclatants, speciosa miracula_[329].»
Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour, on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de _l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie. Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux cérémonies de la chevalerie:
«L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le héros qui devait sauver la France.
»Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des espèces de sort ou d'enchantement.
»Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son baron, il recevait les instructions et les exemples propres à former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et combattaient les Infidèles.
»... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_, enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer.
»Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _voeu du paon_, ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.
»... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:
«Servants d'amour, regardez doulcement Aux eschafaux anges de paradis, Lors jousterez fort et joyeusement, Et vous serez honorez et chéris.»
»Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les coeurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_ Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux. Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux chevaliers_[332].»
Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui
Aux eschafaux anges du paradis,
l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?
Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le passage suivant:
«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»
Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé d'un vieux chêne?
Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.
L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire, dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de toutes les oeuvres qui sont nées du christianisme.
La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité) des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des _Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le _Génie du Christianisme_.
La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de _Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.
Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des missions, et plus généralement toutes les oeuvres de miséricorde chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur dans cette dernière partie.
Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.
Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et si fragile!
Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont absolument au-dessous du sujet.
On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.
Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:
«Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, suspendit son oeuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés.
»Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents, n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les eaux, les rivages croulants de la terre.
»Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»
Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble, pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation, s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés de la création, l'observation exacte des détails et la présence de l'idée religieuse.
Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le crois, rien à craindre du premier coup d'oeil, et tout à espérer du second.
Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop souvent avoir été écrit pour cette multitude.
Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on a fort admiré _la mort de la femme athée_:
«Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres, accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance, rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»
Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans moeurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu, et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau; c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie, ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la mythologie:
«Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins; déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien a passé avec douceur[338]!»
Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire, ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!
«Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie: _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité: retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.
»Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance, quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»
La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce qu'on peut appeler le système de l'auteur.
Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est un des éléments de la beauté d'une oeuvre d'art, la religion chrétienne a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont exclusivement propres.
M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.
Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car, d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu, qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être. C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il est la source.
La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à l'imagination et au coeur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse, que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos moeurs, en sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement importun.
C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour absorber la difficulté qui en ressort.
En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues avec habileté.
L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.
_«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des rapports purement humains et même frivoles [344].»_
Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littéraire, et juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:
«Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie, et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»
J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond, elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»
Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.
Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est _un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant hétérogènes, refusent de s'unir.
Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau. Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est, comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions, et non plus par la foi.
Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des moeurs entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera celle des moeurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les moeurs.
Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue, méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces dualités.
Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.
L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.
Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral. Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.
En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle entre Zaïre et Iphigénie:
«Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»
Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins exquises?
«Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste; Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:
qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:
«Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son père!»
»Énée dit à Ascagne:
... Et te, animo repetentem exempla tuorum, Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].
À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
elle ajoute:
Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.
»Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu; qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, sont peu différents à ses yeux[349].»
Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi touchantes pour le moins.
Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]! Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous laisse bien voir où penchait son coeur:
«Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre; le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et les vestiges des grandeurs:
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
»Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent, en pleurant, l'immensité des flots:_
Cunctæque profundum Pontum adspectabant flentes[351].»
Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines, d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:
«Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté, touchent à l'obscur et au mauvais goût.
»Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image): ils amènent longuement de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler ses gouffres[352].»
Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux, le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants tableaux que nous allons suspendre devant vous:
«Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus.
»Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre.
»La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus, comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à ses rivages[353].»
Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet ingénieux mémoire:
«Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits.
»Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
»Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose dans le sein des Naïades.
»L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les couleurs modernes.
»... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.
»Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits; nous ne voulons, point
... Chasser les Tritons de l'empire des eaux, Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...
Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en résulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.
»... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre avec son Auteur[354].»
Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien; et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative, et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin. Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.
«Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité. Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas. L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que nous recevons de la nature est pénétrante et intime.
»Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé; je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves et en espérances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste. Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu ardent et tumultueux de la civilisation[355].»