I
Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions.
2 volumes in-8°.--1836.
PREMIER ARTICLE[439]
L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits. Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?
Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier?
Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres, liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue, qui est du ressort de la critique littéraire.
Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour, d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_ et les _Martyrs_.
Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.
Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement, mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date, je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second; l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.
Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète. Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée; mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous semble, devraient une fois être examinées[446].
DEUXIÈME ARTICLE[447]
À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des _albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami, s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps; région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète qui m'en a rappris le chemin!
Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle. Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine, intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant, l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour entrer dans sa pensée.
Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer; et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.
Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose, le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut; très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom. Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»
Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien, malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails. La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau. Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449]. Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.
Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets, autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant. Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.
Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des _Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes! Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude, un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire. Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.
En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée, mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.
On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne pouvoir multiplier:
«Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres; que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare, comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes _humaines_ qu'un colosse égyptien.
»La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?... Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords[450].»
«Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»
«La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts... L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public, matérialisé lui-même, l'exige[452].»
«Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»
«Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu: ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie. Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant[454].»
Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout. Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris, a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte, qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le caractère.
Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur. Voici un exemple de ces justices sommaires:
«Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»
Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur, qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme, où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait entièrement composé.
C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité. Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à devenir sensibles.
En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et sont reconnus.
La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du catholique de naissance.
L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M. Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste. Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à Rome:
«Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes... avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs de la cour de Rome[459].»
Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile, vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées; c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme tient pour petites, et quelles il appelle grandes?
Nous lisons ailleurs:
«Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions, désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»
Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions, Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre, que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu, et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés. L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].»
Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.
«La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété, pour bâtir un temple à Minerve[462]?»
Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre, démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe: quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?
Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge, montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce chemin serait celui de l'avenir.
L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui, comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets, perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur, plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul possède[463].»
Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes, la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.
Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien; dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.
Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la _démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut, que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel: le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous demandons de lui.