V
Vie de Rancé.
Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.
1 vol. in-8°. Paris, 1844[594].
Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention accordée par l'illustre auteur aux voeux de la critique. On ne pouvait entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_. Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie, pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble esprit.
Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde; mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe, comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie, l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une feuillée murmurante:
«Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes; c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer Pacifique[595].»
Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu! Versailles à peine est plus différent.
Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_, qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé; l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur le coeur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante:
«Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir: chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de l'envie, sans en avoir le tourment[596].»
[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru: _Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud.]
[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.]
[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port Royal_.]
[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.]
[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]
[6: Inédit.]
[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.]
[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.]
[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.]
[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]
[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.]
[12: Inédit.]
[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens, depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.]
[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.]
[15: Libraire à Paris.]
[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]
[17: Inédit.]
[18: Inédit.]
[19: Inédit.]
[20: Inédit.]
[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.]
[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie de Lausanne.]
[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]
[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils de Mme de Staël.]
[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]
[28: _Ibid_, II, 236.]
[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.]
[30: Inédit.]
[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est pas très clair.]
[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article est de mai 1835.)]
[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.]
[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
[35: _Ibid_, I, 329.]
[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]
[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]
[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_ du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:
_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_
»Le terme de _vérité païenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de quelques-unes des idées de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la littérature anglaise_, a pu être pris par quelques personnes dans un sens bien éloigné de mon intention. J'appelle _vérité païenne_ ce que l'homme peut mettre de vérité dans ses pensées et dans ses écrits sans le secours du christianisme, ce que la nature enseigne à l'humanité, et la méditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vérité c'est la vérité; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et l'aurore. Seulement la vérité païenne est bornée; à une certaine distance de son foyer ses rayons pâlissent et meurent. J'ai regretté que l'auteur de _l'Essai_ appliquât cette lumière trop courte à des questions dont une autre lumière (la lumière de la Parole divine) peut seule éclairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vérité _païenne_, je n'ai garde de transporter cette épithète à l'auteur lui-même; je le crois catholique sincère, fort éloigné de toute intention païenne, et prêt à toutes sortes de sacrifices pour le culte que son génie a protégé dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre intérêt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection.
»Agréez, etc...»
J'ai pensé qu'il était utile de reproduire cette page de Vinet, sinon dans le corps du volume, du moins dans la préface. Je dois ajouter que c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signalée, et je profite de cette occasion pour ajouter que c'est également à l'inépuisable et prévenante obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connaître la plupart des documents que j'ai utilisés dans cette préface.]
[39: Inédit.]
[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rétabli d'après une meilleure copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.]
[41: Il y a peut-être quelque exagération dans tout ceci. Je doute fort de la «simplicité» de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai sous les yeux une lettre de Chateaubriand à son éditeur, que le _Journal de Genève_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Rancé n'était pas si «simple» que cela. La voici:
«Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'_affaire_ se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de l'avantage à pouvoir faire, le plus tôt possible, une seconde édition. Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où vous en êtes, et s'il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition. Si la première n'a pas été _tirée à un trop grand nombre_, on pourrait arrêter le tirage et annoncer une seconde édition à laquelle j'ai une douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous plaît. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir.
»À vous, à vous.
»CHATEAUBRIAND.»
Cette lettre adressée par Chateaubriand à l'éditeur Delloye au sujet de l'apparition de la Vie de Rancé est datée de Paris, 9 mai 1844.]
[42: Inédit.]
[43: Ami Bost, pasteur, né à Genève.]
[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers écrits politiques de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier 1833, et qu'on serait aussi tenté d'attribuer à Vinet,--mais moins,--est de Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec, plus tard professeur à la Faculté de théologie de Montauban.]
[45: M. Lutteroth à M. Ch. Secrétan.]
[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littérature française à l'Académie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont M. Vinet s'était chargé de continuer le cours.]
[47: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la Préface.]
[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la Bienfaisance_.]
[49: Passage supprimé dans les deux éditions antérieures. Voir la Préface.]
[50: _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. Lettre