IV
Vie de Rancé.
1 vol. in-8°.--1844.
PREMIER ARTICLE[534]
Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe, la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu, et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu _Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire tout ce qui tombe de cette plume d'or.
Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants, où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant, rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave, grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un anachorète?
«On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton. Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»
«Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame, laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi[536].»
Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même. Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de périlleuses gaités[537].
Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots, mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût _pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de la rose:
«Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon, que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)
«On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé, à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des friches, pour engraisser les déserts avec des débris de passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer[544].»
Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au moins de bon goût?
Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle, nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé. Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue! Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier, qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre amour: l'admiration seule nous reste.
On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres, non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres, le mot qui vient de tomber de si haut.
La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de Lamennais:
«Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais, repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où; l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la terre régénérée.
»Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l'avait pris pour appui[553].»
À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque. Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts, a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu
La voix du genre humain qui les réconcilie[555].
Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout, si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas la sévérité:
«Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel[556].»
Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand, c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel? Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la disette!
Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.
Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_. Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis, il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_, les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même, je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu _m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah! soyons tous barbares comme lui.
DEUXIÈME ARTICLE [558]
Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.
À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le style, avec tout le reste, va s'en ressentir.
Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment. Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé? Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires, nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur. Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait, dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas raconté sa vie.
M. de Chateaubriand insiste.
«Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le coeur[561].»
Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et de l'éternité.
Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle, on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil, où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque, échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.
M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits, et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer; mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.
J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute, comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale, horrible, toute la pensée et toute l'oeuvre de Rancé. C'est jusqu'au suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'ascétisme outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé, d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il l'obtienne.
Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir de là, que cette existence, cette pensée, cette oeuvre:
«Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:
«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort, on l'est pour toujours.»
«Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes oeuvres et recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»
On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec lui:
«Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime à assister aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du pied de ces gens-là[568].»
Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On aime à se rappeler encore celui-ci:
«Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»
«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta. Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était. C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction. Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit: Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.
Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la _commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»
Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La poésie s'y mêle, en dépit du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une place dans son livre:
«Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur une tête blanchie[576].»
Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des Césars, à la porte des catacombes[577]?»
Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie; convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation, dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des moeurs, et je ne connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:
«L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la Foi[580].»
Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte; Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement. Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:
«Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»
Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus terribles démons.
Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont l'auteur l'accompagne:
«L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier éloignement!»
«Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé, du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange: selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont des pensées ou des caresses[582].»
Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui écrit ne peut jamais dire:
Sine me, liber, ibis in Urbem[583].
Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée. Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages, recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier, jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.
On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvreté, mortifier sa chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres, pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II. Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence. L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur, à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur, l'affligent et l'effrayent.
«Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi? Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de Rancé[586].»
Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.
L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:
«Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de vertus[587]...»
Et plus loin:
«Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. Qu'eût-il trouvé[588]?...»
«Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du coeur et la disgrâce des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé, il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et la tombe le continue[589].»
Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].» Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis, dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de l'indépendance, dans ce remarquable passage:
«Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le prix d'une âme chrétienne[591].»
Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?
Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie, Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier; mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre mémoire:
«La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le champ de Jésus-Christ[593]?»
Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un coeur tranquille, oppose la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au livre de M. de Chateaubriand.
L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés. Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer, qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui, nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»
Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis. Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons plus, puisse le silence être béni!