‹ Études sur l’histoire d’HaïtiChapitre 127 sur 159 · Tome 8 · 3.11 · RÉSUMÉ DE LA TROISIÈME ÉPOQUE

Tome 8 · 3.11 · RÉSUMÉ DE LA TROISIÈME ÉPOQUE

La défection d’une partie de la flotte de Christophe, à Miragoane, et celle de quelques régimens de son armée au siège du Port-au-Prince, en 1812, étaient des événemens trop graves pour qu’il ne reconnût pas la nécessité d’observer une trêve entre son Royaume et la République : il devait craindre que ces défections ne fussent d’un funeste exemple, s’il renouvelait les opérations d’une guerre active.

Quant à Pétion, au contraire, cette trêve entrait dans ses vues politiques ; car il est évident qu’il lui avait toujours répugné de porter la guerre sur le territoire ennemi, et qu’il ne l’avait fait antérieurement que pour seconder l’action des populations soulevées contre Christophe.

Dans ce nouvel état de choses, l’intérêt respectif des deux États exigeait que chacun de ces deux chefs s’occupât de leur administration intérieure, selon les principes de leur gouvernement, et encore en ne perdant jamais de vue, qu’une paix générale en Europe pourrait menacer l’indépendance nationale et l’existence même du peuple d’Haïti ; car la France ne renoncerait pas facilement à ses droits sur son ancienne colonie, puisqu’à cette époque elle en avait même sur la partie orientale de l’île qui lui fut cédée par un traité, bien que les naturels de cette possession eussent spontanément déchiré ce traité pour se replacer sous la domination de l’Espagne. La raison, une sage politique, commandaient donc à Christophe, comme à Pétion, de conserver, de ménager les populations soumises à leurs ordres, pour mieux résister à toute entreprise contre l’indépendance de la nation.

Mais Christophe, honteux de l’échec moral, surtout, que ses institutions monarchiques venaient de subir en présence du système républicain de Pétion, s’était retiré devant lui avec des sentimens de vengeance pour compenser en quelque sorte tous les crimes qu’il avait médités, au cas où il fût resté vainqueur de la République. Il les mit à exécution aussitôt, en faisant immoler des hommes, des vieillards, des femmes, jusqu’à de pauvres enfans de la classe des mulâtres de son Royaume, bien certainement innocens des faits de défection qu’il n’attribuait qu’à deux hommes de cette classe. En agissant avec cette férocité du Tigre, il sapa lui-même les bases de son trône, par la pitié qu’il excita dans le cœur d’une foule de noirs qui s’honorèrent en se plaisant à sauver autant d’individus qu’ils purent, ou qui opérèrent de nouvelles défections en faveur de la République, en passant sous ses bannières avec ceux qui étaient dévoués à la mort. La chute du tyran n’était plus qu’une affaire de temps, parce que son régime insensé devait l’entraîner à des crimes perpétuels, et qu’il n’avait plus l’assentiment des populations.

En accueillant comme des frères, les Haïtiens que ces injustices contraignirent à abandonner leurs foyers, Pétion leur procura les mêmes avantages dont jouissaient les citoyens de la République ; et par là, il minait insensiblement le trône de son ennemi.

Mais, en ce temps-là, il ajoutait à ses principes de bienfaisance un acte d’humanité envers les populations des îles de l’archipel des Antilles, envers celles surtout qui sont semblables au peuple haïtien, et principalement de la Jamaïque, en autorisant les navires étrangers et nationaux à exporter de la République, des provisions alimentaires dont elles avaient alors un extrême besoin, par suite de la guerre entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ce dernier pays ne pouvant pas y apporter ses produits de même nature.

Dans ces circonstances, un agent secret du gouvernement, impérial de France s’introduisit dans la République, pour s’enquérir de l’état des choses et des dispositions des Haïtiens envers son pays. Sa mission devenait une sorte d’avertissement pour persévérer dans la trêve observée depuis quelques mois, puisque ce gouverment avait toujours les yeux fixés sur l’ancien Saint-Domingue. Mais Pétion à qui il l’avoua, parce qu’il était assuré qu’il n’avait rien à craindre, lui fit comprendre que la résolution des Haïtiens, de rester indépendans, était irrévocable, et il repartit sain et sauf.

Toutefois, cette mission porta Pétion à donner suite à l’idée qu’il avait conçue, d’étendre les relations de la République avec l’étranger, pour mieux constater l’existence politique du pays aux yeux de la France elle-même. Dans ce dessein, il essaya de faire flotter le pavillon national dans les ports des Etats-Unis, où l’esclavage et les préjugés de couleur étant pratiqués, il semblerait devoir n’être pas admis. Mais le plein succès de cette heureuse tentative le décida à envoyer aussi des navires haïtiens à Londres, qui y furent accueillis avec autant de faveur.

La conséquence de ces procédés était en quelque sorte des mesures à prendre par le gouvernement de la République, afin de maintenir sa neutralité et de prouver la moralité de ses intentions. Il interdit l’accès de ses ports aux corsaires qui naviguaient dans la mer des Antilles et qui, le plus souvent, commettaient des déprédations et des actes de piraterie.

L’insurrection de la Grande-Anse s’était amoindrie, depuis que Christophe n’avait plus de flotte pour la secourir. Pétion profita de la vacance du siège de cet arrondissement pour y envoyer un général, à qui il donna des instructions si judicieuses, qu’en très peu de temps cette insurrection fut réduite à une complète impuissance, les rebelles ayant été forcés à se réfugier dans les plus hautes montagnes de ce vaste quartier.

Aussi attentif aux événemens qui se passaient en Europe, depuis le grand échec éprouvé en Russie par l’armée française ; informé de la chute de l’Empereur Napoléon, de la restauration des Bourbons sur le trône de France, et des stipulations des traités qui réservaient à cette puissance la faculté de continuer la traite des noirs pendant cinq années, Pétion conçut facilement que cette réserve prouvait un esprit hostile à Haïti. Afin de prévenir, s’il était possible, l’éventualité d’une agression, il se résolut à expédier à Londres un envoyé chargé de réclamer la médiation de la Grande-Bretagne, pour offrir de traiter avec la France de la reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté d’Haïti, sur des bases équitables.

En même temps, Christophe étant informé des mêmes faits, fit écrire à une sorte d’agent qu’il avait à Londres, pour le charger de déclarer en son nom, de publier sur les journaux et même de préparer une négociation dans laquelle il était disposé à écouter, de la part de la France, des propositions justes et raisonnables, si elles lui étaient faites, moyennant la reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté d’Haïti.

Cependant, Pétion, comptant plus sur ses concitoyens pour défendre leurs droits, saisit cette grave circonstance pour achever son système de rémunération nationale, par la distribution des biens des anciens colons à tous les officiers de l’armée et aux fonctionnaires civils, et la vente générale du reste du domaine public aux particuliers ; car il se persuada que la défense du sol ajouterait à celle de la liberté de chacun, si le pays venait à être attaqué. Et de nouvelles informations lui étant parvenues d’Europe, il donna l’ordre aux généraux de l’armée de se préparer à cette défense pour la rendre vigoureuse et triomphante.

En effet, le gouvernement royal de France se préoccupait du soin de rétablir son autorité dans son ancienne colonie. Dans ce but, il fit envoyer trois agents dont la mission devait être secrète, avec les instructions les plus perfides, puisqu’elles tendaient à exciter de funestes divisions entre les chefs d’Haïti et leurs concitoyens, pour mieux assurer le succès de l’expédition armée qu’il faisait préparer dans les ports de France. Mais cette mission déloyale fut éventée et dénoncée à Pétion et à Christophe, et les agents se virent contraints, pour pouvoir s’introduire à Haïti, de s’annoncer sous l’apparence d’une négociation régulière.

Pétion reçut avec égards le chef de cette mission qui avait ordre de conférer spécialement avec lui pendant que l’agent chargé de voir Christophe se rendait auprès de ce dernier. Une correspondance eut lieu entre eux, dans laquelle l’agent français lui proposa de proclamer la souveraineté du Roi de France dans le pays, pour le replacer à l’état de colonie. Mais, en repoussant cette proposition, comme inacceptable, Pétion lui offrit de rétablir les relations commerciales entre Haïti et la France, et de payer à celle-ci une indemnité en faveur des anciens colons, pour leurs propriétés foncières confisquées : ce qui était en corrélation avec les instructions qu’il donna à son envoyé à Londres. La négociation ne put donc aboutir à aucun résultat.

Le chef de la mission française allait partir, lorsque Christophe dévoila la perfidie de son but, par les instructions qu’il saisit sur la personne de l’agent envoyé auprès de lui et qu’il fît imprimer, en envoyant des copies à Pétion. Mais ayant considéré cet agent comme un espion, il lui fit subir des interrogatoires dans lesquels il introduisit des imputations contre Pétion, tendantes à le perdre aux yeux des Haïtiens, comme s’il conspirait avec le gouvernement français pour les replacer sous le joug de l’esclavage. Christophe envoya également des copies imprimées de ces actes, non moins perfides que ceux émanés du gouvernement français.

Les uns et les autres ne purent ébranler la confiance que le peuple de la République avait en son premier magistrat. Mais celui-ci congédia immédiatement l’agent français qui était auprès de lui, tandis que Christophe fit condamner l’autre à mort et le fit exécuter.

Pendant que les deux chefs d’Haïti renouvelaient le serment prêté le 1 janvier 1804, de défendre l’indépendance et la souveraineté nationale contre la France et toutes autres puissances du monde, les écrits et les actes qu’ils firent publier à l’occasion de la mission française parvenaient en Europe, et y excitaient une vive indignation dans tous les esprits libéraux, contre les manœuvres perfides du gouvernement de la Restauration à l’endroit d’Haïti. Les philanthropes anglais plaidèrent la cause intéressante des noirs ; les journaux de leur pays se joignirent à eux pour reprocher amèrement au gouvernement britannique, d’avoir condescendu aux vues de celui de France pour la continuation de la traite pendant cinq années, dans la coupable intention de repeupler Haïti d’esclaves après l’extermination de sa population, puisque le chef de la mission française en avait fait l’aveu. En France même, des cœurs généreux appuyèrent les philanthropes et les journaux anglais.

Alors, le gouvernement britannique saisit cette explosion de sentimens humains, pour porter les autres puissances européennes à déclarer avec lui, que la traite des noirs devait généralement cesser dans tous les États de la chrétienté.

Cependant, le Roi de France, quoique Très-Chrétien, ne tenait aucun compte de ces idées généreuses, de ces sentimens d’humanité et de la déclaration de ses puissans alliés ; et après avoir désavoué la gaucherie du chef de ses agents, il faisait activer dans ses ports une formidable expédition militaire contre Haïti, quand la Providence renvoya en France le grand capitaine qui lui en avait tracé l’exemple funeste dans des temps antérieurs. Succédant aux Bourbons sur le trône français, et agissant sous l’inspiration de nouvelles idées et de nouveaux sentimens, Napoléon s’empressa de décréter l’abolition de la traite des noirs, en même temps qu’il donnait une autre direction aux troupes destinées à l’expédition, pour se maintenir sur le trône.

Dès lors, la cause d’Haïti fut gagnée au tribunal de l’opinion publique en Europe ; et la nouvelle Restauration des Bourbons en France vint adhérer aux résolutions qui avaient prévalu dans les conseils de leurs alliés.

En Haïti, Christophe profita du moment où l’expiration des fonctions présidentielles de Pétion allait arriver, pour essayer de le dépopulariser et d’empêcher le renouvellement de sa magistrature. À cette fin, il singea la mission royale de la Restauration par l’envoi de quelques députés dans la République, chargés d’offrir un pardon à son président, de lui proposer de se soumettre à son autorité, pour réconcilier les Haïtiens des deux territoires, tout en expédiant des imprimés rédigés contre Pétion. Mais ses députés ne recueillirent que la manifestation du mépris populaire pour leur roi, et ils se retirèrent couverts eux-mêmes de ridicules.

Une nouvelle élection de Pétion à la présidence de la République suivit cette manifestation, en consolidant le pouvoir entre ses mains.

Presque en même temps, le troisième agent français de la mission de l’année précédente, qui n’était pas venu à Haïti alors, arrivait dans le port de la capitale de la République sur un navire de son pays portant un pavillon étranger ; il sollicita la permission de vendre les marchandises qu’il avait à son bord pour en opérer le retour avec des denrées d’Haïti. Accueilli avec bienveillance par Pétion, il ouvrit ainsi les relations commerciales entre la France et son ancienne colonie ; et l’opération avantageuse qu’il fît détermina d’autres commerçans à imiter son exemple, dans la même année. De son côté, le gouvernement français eut le bon esprit de ne pas s’opposer à ces relations qui, par leurs résultats fructueux, étaient destinées à réconcilier la France avec Haïti. En attendant ce moment désirable, Pétion fit servir les navires du commerce français au retour dans leur pays, de tous les Haïtiens qui se trouvaient encore en Europe par les événemens révolutionnaires, en payant généreusement leur passage.

Àla fin de la même année, le Sénat de la République fut renouvelé par l’expiration des fonctions de ses anciens membres, alors que Pétion faisait préparer la révision de la constitution par une commission, pour la mettre en rapport avec les idées de l’époque : ce que le nouveau Sénat ne tarda pas à proposer au peuple réuni en assemblée de révision.

En ce moment, le célèbre Simon Bolivar et ses compatriotes de la Côte-Ferme se réfugièrent dans la République, ayant été expulsés de leur pays par les troupes espagnoles. Pétion les accueillit avec distinction et déféra aux sollicitations de Bolivar, en lui fournissant des armes, des munitions, etc., pour aller reconquérir son pays ; mais sous la condition, généreusement acceptée, de déclarer la liberté générale de tous les esclaves de cette contrée, comme le plus sûr moyen de faire triompher la cause de l’indépendance dans l’Amérique méridionale, et le plus propre à honorer cette intéressante cause. Bolivar et ses compatriotes quittèrent Haïti, après en avoir reçu la plus cordiale hospitalité, et il fut fidèle à la parole donnée à Pétion.

Pendant que l’assemblée de révision travaillait à l’œuvre constitutionnelle, Pétion faisait adopter les lois civiles de la France par les tribunaux de la République, comme préférables aux anciennes ordonnances des rois de ce pays qu’ils suivaient en vertu de leur loi organique.

La nouvelle constitution parut enfin. Elle institua une Chambre des représentans des communes pour partager l’exercice du pouvoir législatif avec le Sénat, et le Président d’Haïti qui eut seul l’initiative de la proposition de presque toutes les lois. Le président dut être désormais nommé à vie, avec les attributions inhérentes au pouvoir exécutif, afin d’asseoir la tranquillité publique sur des bases durables. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Pétion fut élu à vie par le Sénat.

En même temps, une nouvelle mission du gouvernement français arriva dans la République, cette fois avec un caractère public et digne d’une nation puissante et civilisée. Mais, après une longue correspondance entre les commissaires et Pétion, et une infructueuse tentative de même nature de leur part envers Christophe, cette mission échoua dans le but qu’elle poursuivait, et qui tendait, comme en premier lieu, à faire proclamer la souveraineté du Roi de France à Haïti. Cependant, Pétion renouvela ses premières propositions, tandis que Christophe déclarait par un acte, qu’il ne traiterait avec la France que sous la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne.

Àcette époque, S. Bolivar reparut dans la République, après quelques revers dans sa patrie, et il reçut encore de Pétion d’autres secours pour l’aider, cette fois, à la reconquérir définitivement. Il se rencontra sur le sol hospitalier d’Haïti avec le général Mina qui y passa, en allant aider le Mexique dans son indépendance prononcée à l’égard de l’Espagne ; et l’on voyait encore dans la République, des Français qui vinrent s’y réfugier en fuyant les réactions politiques de leur pays.

Dans la même année, Pétion fonda le lycée national de la capitale, destiné à l’enseignement des jeunes garçons, et un pensionnat, à celui des jeunes filles. En subvenant aux besoins intellectuels du pays dont il venait de défendre la cause diplomatiquement, c’est qu’il savait que l’instruction est la plus solide garantie de la liberté et de l’indépendance, parce qu’elle entretient et fortifie le patriotisme qui porte à défendre ces droits, et qu’elle assure le développement de la prospérité et de la civilisation d’une nation.

L’élection des représentans des communes vint bientôt après former la chambre législative, dont les travaux donnèrent à la République des lois appropriées plus ou moins à sa situation, selon les lumières du moment.

Presque en même temps, il s’opérait dans la rade du Cap une capture importante de malheureux Africains arrachés de leur terre natale pour être faits esclaves dans l’île de Cuba. Rendus à leur liberté naturelle, ils furent les précurseurs d’autres infortunés en plus grand nombre qui, une année après, furent capturés aussi sur les côtes de la République et libérés dans son sein.

Au moment où la situation du pays n’offrait que des chances heureuses pour l’avenir, que le présent prouvait la consolidation de l’ordre public par une prospérité croissante, la mort naturelle de Pétion vint porter la désolation dans tous les cœurs, en faisant éclater les sentimens les plus sincères du regret universel éprouvé par la perte de ce grand citoyen.

Le général Boyer fut appelé à le remplacer dans la présidence à vie de la République, et se montra digne du choix du Sénat, par les mesures qu’il prit dans ces douloureuses circonstances. Accepté loyalement par les généraux, ses compagnons d’armes, il le fut aussi, à leur exemple, par l’armée et les citoyens : ce qui prouva la solidité des institutions républicaines fondées par Pétion. Boyer, suivant sa politique, s’empressa de donner des gages aux puissances les plus voisines d’Haïti par leurs possessions dans les Antilles, en envoyant une mission à la Jamaïque et une autre à Santo-Domingo, qui, toutes deux, furent accueillies avec égards et considération.

Cependant, dans la pensée que l’élection de Boyer pouvait occasionner des divisions dans la République, Christophe se porta à Saint-Marc avec son armée : de là, il envoya des députés auprès du Président d’Haïti, pour le sommer de se soumettre à son autorité royale. Au fait, cette absurde mission n’était que dans le but de s’assurer de l’état des choses. Mais ses députés ne virent que le plus chaleureux enthousiasme en faveur du chef de la République, et retournèrent auprès de leur Roi, qualifié de rebelle à sa constitution et à ses lois. Des désertions individuelles parmi les troupes de ce dernier l’avertirent qu’il courait le danger de perdre sa couronne, s’il tentait le moindre mouvement contre l’État, et il se retira dans le Nord.

Rassuré sur la situation inattaquable de la République, Boyer alla visiter successivement ses deux départemens, pour connaître les besoins de chaque localité. Accueilli sur tous les points avec un empressement marqué, il résolut de donner suite au projet qu’avait conçu son prédécesseur, pour éteindre complètement l’insurrection de la Grande-Anse. Une campagne exécutée par les troupes du Sud, guidées par d’habiles généraux, parvint effectivement, en peu de temps, à réduire les révoltés au néant ; et une nouvelle tournée du Président d’Haïti dans ce département le porta à annoncer cette pacification si longtemps désirée, en avertissant l’armée tout entière qu’elle aurait d’autres travaux guerriers à accomplir.

En attendant, le président proposa dans la session législative diverses lois dont la plus remarquable, sur les attributions des grands fonctionnaires publics, concentra dans les mains du chef du pouvoir exécutif des attributions plus étendues qu’auparavant.

L’appel fait au dévouement de l’armée, à l’occasion de l’extinction de l’insurrection de la Grande-Anse, et les succès administratifs du chef de la République, inspirèrent de telles craintes à Christophe, qu’il sollicita l’intervention de l’amiral anglais de la Jamaïque, pour s’entremettre de la paix entre lui et Boyer ; il redoutait évidemment l’activité que montrait ce dernier et l’amour de la gloire dont il paraissait animé. Mais en déférant à sa sollicitation, Sir Home Popham ne recueillit qu’un refus formel à l’égard de toute convention quelconque avec un rebelle. Peu après cette démarche, Christophe fut frappé d’apoplexie et resta paralysé dans la moitié de son corps.

Alors, les généraux de son Royaume conçurent un plan de conspiration contre sa vie languissante et son autorité ; et un incident provoqué par sa tyrannie aveugle amena le soulèvement de la garnison de Saint-Marc, qui se soumit spontanément à la République, en entraînant dans ce mouvement tout le département de l’Artibonite.

Boyer profita habilement de cette soumission volontaire. Il secourut ces troupes en se portant lui-même à Saint-Marc avec toute l’armée de la République, et en envoyant d’autres corps pour pénétrer dans l’est du département du Nord. Christophe ayant été contraint de se suicider, pour ne pas tomber victime de ses troupes du Cap que ses généraux y soulevèrent à leur tour, le Président de la République réussit à se rendre dans cette ville où il proclama la constitution, en opérant la réunion de tous les Haïtiens sous son égide, malgré les velléités des généraux du Nord pour ériger un nouvel État distinct.

La guerre civile s’éteignit ainsi, après quatorze années, sans effusion de sang, autre que celui de quelques victimes que ces généraux immolèrent à leur haine et à leur ambition, notamment les deux fils de Christophe.

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