Chapitre 102 Le temps passé ne revient pas
Ici, il faut faire attention, nous allons marcher sur des queues de vipères. On entend dire souvent : Un tel ne me revient pas. Il a une tête qui ne me revient pas. Cela signifie probablement qu’on a le dégoût de sa figure et qu’on désire qu’il ne revienne pas lorsqu’il est parti. Cette façon gracieuse de parler est-elle applicable au temps passé ? Je serais tenté de le croire, en remarquant le ton péremptoire et la voix sèche de nos bourgeois quand ils disent : « Ce qui est passé est passé, n’en parlons plus. » Le passé les gène ordinairement et visiblement.
Sans doute il y a eu de bons moments et ils peuvent évoquer le souvenir d’anciennes farces qui furent agréables, mais, en général, ils aiment mieux ne pas regarder de ce côté-là. Leur conscience a beau être morte, tout de même elle frétille encore un peu quand il est fait allusion, par exemple, à l’origine de certaines fortunes, quand il est parlé de certains morts qu’on se souvient d’avoir mal enterrés, lorsque tel ou tel événement contemporain en rappelle d’autres avec trop de précision. Il faudrait pouvoir tout oublier. La figure du passé ne revient pas aux honnêtes gens, précisément parce qu’elle leur revient trop distinctement. C’est pour cela qu’on a tant travaillé à fausser et à défigurer l’Histoire, le passé des nations modernes étant aussi importun que le passé des individus.
« Au détour d’un sentier une charogne infâme », a dit Baudelaire. Voilà ce qu’on a fait des plus belles choses d’autrefois. Il est préférable de fermer les yeux et de se boucher les narines. Les assassins n’aiment pas la confrontation et cette charogne apparaît dans tous leurs miroirs. Cependant une voix mystérieuse leur dit que le passé demeure toujours, qu’il reviendra, quand même, à la Fin, qu’il reviendra sur eux, quoi qu’ils fassent, non pas sous cet aspect de déréliction et d’ignominie affreuses que le poète suppose, mais avec sa vraie figure infiniment auguste, et grave, et implacable, accompagnée de la conscience miraculeusement ressuscitée des uns et des autres.
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