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Chapitre 110 Le Bon Dieu, c’est l’argent

Il y a plus de quarante ans, mais je ne pourrais jamais oublier cette scène. C’était rue de Sèvres, environ le temps de ma lune de miel avec la splendide misère qui me fut toujours fidèle.
Une pauvre vieille attelée à une voiture à bras criait du poisson ou des légumes. Une bourgeoise considérable l’arrête et se met à marchander, offrant des prix dérisoires. — C’est bien, madame, n’en parlons plus, dit la vendeuse, vous me faites perdre mon temps. Le Bon Dieu saura bien m’envoyer d’autres clients. — Le Bon Dieu, c’est la pièce de cent sous ! répond la bourgeoise en ricanant.

L’effet de cette parole, je ne sais pas mieux le comparer qu’à celui d’un tison dans une tonne de poudre. La vieille se transfigura et devint terrible.

– Et c’est à moi que vous osez parler ainsi ! cria-t-elle, montée soudain au plus haut degré de l’indignation et de la fureur. C’est en présence d’une chrétienne qui gagne sa vie honorablement que vous avez l’audace d’outrager le Dieu des pauvres en disant des mots dont rougirait une fille du trottoir ! Vous mériteriez d’être fouettée publiquement comme une méchante putain et j’en appelle à toutes les personnes qui peuvent m’entendre. Voici, ajouta-t-elle, de plus en plus excitée et brandissant une menaçante main vers l’ennemie qui cherchait vainement à fuir à travers la foule amassée en un instant, voilà une salope qui dit que le Bon Dieu est une pièce de cent sous, la pièce de cent sous qu’elle a gagnée peut-être avec ses saletés et qui a l’insolence de venir me le dire à moi, croyant que je n’oserai pas lui répondre parce que je suis une pauvre femme. Je demande des hommes de bonne volonté pour la reconduire à coups de pieds au derrière chez son maquereau, etc.

Elle continua ainsi quelque temps, au contentement visible des spectateurs qui s’opposaient à l’évasion de la victime, s’exaspérant à chaque mot, aboyant comme une Hécube, remplissant de ses imprécations la rue tout entière. Il fallut l’intervention des sergents de ville pour dégager la provocatrice à moitié morte de honte et de rage.

Cela, je le répète, se passait, il y a plus de quarante ans, c’est-à-dire avant la funeste guerre et la dégradante république, époque où tout n’était pas encore détruit. Aujourd’hui le blasphème le plus immonde est l’expression exacte du sentiment universel, et c’est la pauvre vieille, défendant et vengeant à sa manière le Dieu des chrétiens, qui serait conspuée par la multitude.

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