‹ Exégèse des Lieux Communs nouvelle sérieChapitre 113 sur 130 · Chapitre 111 On ne connaît pas la couleur de son argent

Chapitre 111 On ne connaît pas la couleur de son argent

Celui dont on dit cela est au dernier degré de l’abjection. Si on disait simplement qu’on ne connaît pas son argent, ce serait beaucoup moins grave. Mais la couleur de son argent, songez donc !

Il est connu que l’argent n’a pas d’odeur. Les personnes les plus délicates, celles dont l’odorat est d’une finesse extrême, le proclament. Mais on exige qu’il ait de la couleur et on veut voir cette couleur. Concevez-vous quelque chose de plus beau qu’une pièce de cent sous dans la main d’un nègre ? Et où est le bourgeois capable de mépriser les trente beaux deniers d’argent dans la main sale de l’Iscariote ? Ce traître aimable et plein de baisers pour lequel on a été si dur pouvait dire du moins qu’il connaissait la couleur de l’argent des princes des prêtres, n’étant pas de ces étourneaux à qui on en fait accroire.

Je vois, de temps en temps, des pièces d’argent teintées de rouge, ayant été manipulées par un boucher ou un assassin, et la vue de cette monnaie me fait rêveur. Songeant à l’origine probable de ce signe de la richesse, je me dis que c’est là sa vraie couleur, la couleur qu’il devrait, qu’il doit avoir, la couleur que prirent sans doute les deniers de Judas qui cessa de les reconnaître alors et les rapporta sur-le-champ aux fourbes insignes qui les lui avaient donnés. Ceux-ci, ne les reconnaissant pas eux-mêmes, ne voulurent pas remettre dans le trésor du Temple un argent de si étrange couleur. Tout le monde sait qu’ils s’en servirent pour acheter le champ du sang, nom générique applicable, j’imagine, à toutes les propriétés bourgeoises, depuis la Flagellation et le Crucifiement de Jésus-Christ.

q

Page 1