Chapitre 115 Joindre les deux bouts
C’est le vieux symbole du serpent qui se mord la queue, le symbole de l’infini dans tous les temps et tous les pays. L’Infini n’est pourtant pas la préoccupation du Bourgeois. Mais il s’interrompt ici de le dédaigner, le Lieu Commun des Deux Bouts lui paraissant une occasion de manifester sa sagesse, de se profiler surhumainement. Ai-je besoin de dire qu’il s’agit d’argent comme toujours ? Vous allez voir combien c’est simple.
On possède une fortune quelconque, cent mille francs ou cent millions, si vous le préférez. Le Capital ne devant jamais être entamé, il s’agit d’aller d’un bout de l’année à l’autre avec le seul revenu auquel on suppose une suffisante élasticité. C’est un véritable tour de force dont très peu d’hommes sont capables. Proposez-le à un imaginatif, à un rêveur, à un magnifique, à un charitable. Les plus hardis vous avoueront qu’ils ne répondent de rien. Quelques-uns que le blasphème n’épouvante pas iront jusqu’à vous dire que la richesse doit être répandue comme du fumier et que l’intangibilité du Capital produisant toujours, comme Dieu, et ne s’épuisant jamais, est une abomination.
Si le Bourgeois suffisamment occupé à filer la quenouille d’argent de son année, avait du temps à perdre, il répliquerait fort tranquillement que ce Dieu qu’on a l’audace d’opposer au Capital est un pauvre Dieu s’il inspire à ses adorateurs de tels sentiments ; que lui, bourgeois honorable et capitaliste, ne craint pas de mettre au défi ce prétendu Tout-Puissant de savoir par quel bout le prendre…
Et tout de suite, inexplicablement devenu vociférateur furieux et écumant, il gueulera : — Je joins les deux bouts, je tiens les deux bouts, ma queue d’argent est dans ma gueule d’argent et votre Bon Dieu est crucifié par mon Capital. Je suis un honnête homme et je me fous de la religion.
Vous penserez alors au cimetière situé au bout de cette belle avenue de sapins qui commence au cabanon.
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