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Chapitre 117 La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne

Celui-ci est d’extraction noble. C’est un vers du grand Corneille et une Providence ironique a voulu que ce vers fût un des premiers du Menteur. Le Bourgeois, hermétiquement bouché à toute littérature, ignore cela, bien entendu, mais il trouve ce vers à sa convenance et il l’utilise quand il veut qu’on prenne de lui la plus haute idée. C’est une ressource, mais il faut du tact et du doigté.

J’ai connu un majestueux brocanteur de tableaux qui se contentait d’un modeste bénéfice de 500 à 1500 pour 100. Il fut, il y a quelques années, le bienfaiteur d’un peintre très pauvre, devenu célèbre aujourd’hui, dont les toiles étaient déjà recherchées. Cet homme habile, exploitant avec sagesse la criante misère de l’artiste, lui achetait à vil prix les plus curieuses esquisses et les revendait infiniment cher à des collectionneurs de sa clientèle, réalisant ainsi loyalement des gains appréciables.

Cela se passait le plus affectueusement du monde. Aussi tutélaire que juste, le bon commerçant faisait quelquefois d’aimables surprises à son écorché : un sac de bonbons pour les enfants, un vieux pantalon, un paquet de tabac, un porte-monnaie de 2 fr. 50 ! Sans doute on ne pouvait pas dire que ce fût grand’chose, mais le cœur y était et quel cœur ! Quels doux sourires aussi, quelles tendres poignées de main ! « La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne », pensait-il, en aiguisant son couteau. Il ne le disait pas positivement, ayant un grand tact, mais cela se lisait si bien sur son affable figure !… J’ai le chagrin d’ajouter qu’il fut payé de l’ingratitude la plus noire et que le poème se termina par des claques retentissantes.

Je n’ai pas moins admiré un autre bienfaiteur de la même école. Celui-ci n’était pas commerçant. C’était un millionnaire besogneux de gloire qui décida, un jour, d’acquérir le renom d’un grand écrivain. Il avait eu le flair de dénicher un indigent de qui le talent robuste lui parut convenir à son dessein. Pendant dix ans, ce crétin d’or utilisa le malheureux, obtenant de lui, pour de faibles sommes, des travaux qui n’eussent pas été trop payés de la moitié de sa richesse, — en y ajoutant même la peau de sa femme ; — des œuvres inventées, exécutées, réalisées entièrement, qu’il ne manquait jamais d’estropier un peu de sa plume d’imbécile, pour qu’il ne fût pas dit qu’il n’avait rien fait, mais qui lui valurent une notoriété considérable et des récompenses en argent. Il est, aujourd’hui, à l’Académie, officier de la Légion d’Honneur et décoré par plusieurs monarques. Il a même fini par croire qu’il a du génie et il ne dessoûle plus.

L’auteur véritable et de plus en plus miséreux, désormais abandonné, finira comme il pourra. Aussi longtemps qu’on en eut besoin, il fut comblé, celui-là aussi, de petits cadeaux charmants prodigués avec cette délicatesse raffinée dont les riches secourables et les hippopotames furieux paraissent avoir le secret. Il y a des façons si exquises de donner l’enfer !

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