‹ Exégèse des Lieux Communs nouvelle sérieChapitre 122 sur 130 · Chapitre 120 Erreur n’est pas compte

Chapitre 120 Erreur n’est pas compte

Tel était, on vient de le voir, l’avis du mendiant de Tours. Une vérification exacte s’imposait à ce candide professionnel. Elle s’impose de même à tous les commerçants, mais comme ils sont moins candides et parce qu’il ne faut pas se ruiner, ils l’entendent d’une autre sorte. Ils veulent, eux aussi, cela va sans dire, des comptes exacts, à leur manière, sans aucune erreur. Cela s’obtient facilement quand on a de l’arithmétique, de l’estomac et une solide armure. La loi, d’ailleurs, est pour eux, puisqu’elle dit que leurs livres font foi, comme l’Evangile.

Vous commandez à votre épicier qui est la crème des honnêtes gens, un kilo de sucre, une livre de café, une demi-douzaine de bouteilles. Il vous livre tout cela en conscience, mais, professionnellement, il inscrit douze bouteilles, deux livres de café, et deux kilos de sucre. Puis il fait une addition exacte en ayant soin de se tromper de quelques centimes à son désavantage dans le report, afin de pouvoir vous édifier plus tard sur sa bonne foi, en rectifiant devant vous cette imperceptible erreur, au cas où vous seriez tenté de vérifier. « Erreur n’est pas compte », dira-t-il avec un sourire de miel. S’il a du frottement, il ajoutera peut-être : « Errare humanum est », en élargissant son sourire, et vous partirez, un peu étonné de l’énormité imprévue de vos dépenses, mais touché quand même de la probité minutieuse de ce négociant qui aimerait mieux s’exposer à perdre quelques sous que vous causer le moindre dommage.

J’ai connu un épicier de cette valeur morale dans le temps de ma célèbre captivité à Cochons-sur-Marne. Un jour que le total de ses additions me suffoquait, il proposa loyalement de m’ouvrir ses livres. « Je lirai vos livres », lui répondis-je, « lorsque vous aurez lu les miens », et je me résignai à payer. Je me suis demandé quelquefois avec inquiétude si je n’avais pas, ce jour-là, déterminé, sans le vouloir, une vocation littéraire. Cet homme est peut-être devenu un lauréat de l’Académie Goncourt.

q

Page 1